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Auteur Sujet: L'acteur au travail  (Lu 436 fois)

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L'acteur au travail
« le: 28 Juillet 2024 à 10:59:03 »
 
                                         L’acteur au travail

Alberto Klain est un acteur connu.
Il joue en ce moment une grande pièce.
Tous les soirs il se rend au théâtre.
Ce sont les premières représentations,
et durant cette période les comédiens
cherchent encore à améliorer leur
personnage.

Les sentinelles veillent sur le rempart
du château d’Elseneur. C’est la nuit,
et le vent est glacial. Au théâtre,
ce sont les acteurs qui doivent
montrer que le vent est glacial,
et ce sont les projecteurs qui montrent
que c’est la nuit.

Il brandit sa hallebarde, et sous son
casque ses yeux tentent de percer la brume.
Alberto joue le rôle de Marcellus.
Il n’a pas beaucoup de texte à dire,
mais avec son collègue Bernado,
ils doivent créer l’ambiance
inquiétante qui règne sur les remparts.

Le rideau tombe. Applaudissements.
Le metteur en scène prend Alberto
dans un coin. Tu n’as pas assez la trouille.
Tu n’y crois pas. On doit avoir peur.
Le public doit avoir peur avec toi. Si tu ressens rien,
la scène est ratée. C’est le début du spectacle,
tu comprends ?

Il est minuit. Un brouillard à fendre
au couteau. Bernado et Marcellus sont
sur le qui-vive. Tout à coup le hibou suspend
son cri. Une ombre apparaît gigantesque.
Les soldats dégainent leur glaive.
Qui êtes-vous ? Répondez ! Pas de réponse.
L’ombre disparaît. C’était un fantôme,
j’te dis que c’était un fantôme, dit Bernado,
mort de trouille.

Alberto Klain, dans sa loge, enlève sa cotte
de mailles et enfile son pantalon.
La peur, qu’est-ce que c’est ?
Il sort du théâtre pour aller boire
une bière. Le bar va fermer.
Il est une heure. La nuit est épaisse
sur la ville.

L’acteur ne rentre pas chez lui,
dans son deux pièces, rue Mouffetard.
Il se dirige vers le boulevard
Barbès, la Goutte d’Or, la Chapelle.
Il a les poings serrés dans les poches de son Burberry.
Il pleut. Pas un chat. Il fait froid.
Les piliers du métro aérien sont monstrueux.

Alberto frôle les murs. Les portes
cochères, elles ouvrent sur des couloirs
pisseux, lugubres. Un souffle glacial
s’en échappe comme d’une bouche macabre.
Faudrait que je rentre dans l’un d’eux,
cette obscurité sinistre où rôdent les rats,
les prostitués sont parties se coucher.

Derrière lui, des pas claquent sur l’asphalte
du trottoir. Quelqu’un me suit.
Si je ralentis, il ralentit. Je lui expose
mon dos, mes omoplates, entre les deux
il va planter son couteau. Je suis
sûr qu’il manipule un couteau.
A cette heure-ci, dans ce quartier…

Ça me pique. Brûlure glacée. Mes jambes sont
molles comme des bouts de flanelle.
J’avance en zigzagues. La pluie me cingle
dans les yeux. Ça bourdonne. Ma respiration est
coupée. Je ne savais pas qu’on pouvait vivre
sans respirer. Son haleine de tabac est là
sur ma nuque.

Alors je m’arrête sec, prêt à recevoir le coup.
C’est comme ça. C’est décidé. Il s’approche.
Je ferme les yeux. J’ai une grimace horrible.
Il y a une porte cochère à ma droite, je pourrais…
mais non, qu’il termine son geste le salopard !
Vas-y salaud !

Combien de minutes ainsi ? Ma vie défile.
Même pas le temps de savourer les meilleurs
moments. Une voiture arrive en sens inverse.
Elle m’éclaire. Je me retourne. Une ombre disparaît,
elle s’enfuit vers les piliers massifs du métro.
La voiture se fond dans la nuit. Silence. Pluie.
Reflets des réverbères. Les rideaux de fer des boutiques sont
baissés.

Marcellus n’en mène pas large sur
les remparts du château d’Elseneur.
Il raconte à Hamlet l’apparition du spectre
la nuit dernière. C’est le fantôme de mon père
assassiné, répond le prince. Il reviendra.
Et puis à nouveau le rideau tombe sur la fin de la
tragédie.

Alberto, tu as été merveilleux ce soir,
j’en avais froid dans le dos, lui dit le metteur
en scène.

« Modifié: 28 Juillet 2024 à 12:00:59 par LOF »
Lof

 


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