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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Images de tendresse dans la séparation

Auteur Sujet: Images de tendresse dans la séparation  (Lu 686 fois)

Hors ligne LOF

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  • Frappé par le vent
Images de tendresse dans la séparation
« le: 14 Juillet 2024 à 09:54:44 »
                                                      Images de tendresse dans la séparation

Lorsque Antoine arrive au troisième étage, il trouve l’appartement vide. Où est-elle ? Définitivement partie ? Non. Antoine ouvre les placards de Nadine. Aucun vêtement. Il court vers le bureau. Les tiroirs où elle range ses papiers personnels sont vides. Antoine tente de réfléchir, mais il s’effondre dans le fauteuil club, la tête entre les mains. C’est le trou noir, un silence inintelligible.
Le vent brasse les champs de lin qui se creusent comme des vagues. La ligne blanche des collines de lœss.  Dans le train un voyageur endormi dodeline de la tête. Un chanson ancienne tourne sur le juke box.
Antoine plonge une main dans sa poche, prend son téléphone, tapote un numéro. Sonnerie. La personne que vous essayez de joindre n’est pas disponible… Ah ah ! ricanements d’Antoine. D’un mouvement las il jette le téléphone. Il gamberge, il bougonne dans sa tête. Je le sentais venir et voilà c’est arrivé ! 
Un soir d’été, la fraîcheur d’un tapis de mousse au pied de l’arbre. Les faucons donnent la becquée à leurs petits dans le nid. Leurs ailes sont comme des bras de plumes.
Il ouvre le frigo, sort une canette de bière. Qu’est-ce que tu me reproches ? Suis trop autoritaire c’est ça ? Je ne m’intéresse pas assez à toi ? Voyons Nadine ! Il se dirige vers la fenêtre. Toutes les femmes qu’il voit sur le boulevard ressemblent à Nadine. Longs cheveux, silhouette de danseuse.
Les roues des gros camions retiennent leur respiration. Dans les parcs les arbres distribuent de l'ombre sur les allées. Il y a un sentier parait-il qui longe le littoral sur tout le continent.
Ces derniers temps elle ne me parlait plus. On aurait dit un animal blessé qui rasait les murs. Elle accomplissait toutes ses tâches ménagères mécaniquement. On se croisait dans l’appartement comme des étrangers. Si elle disait un mot, il fallait la faire répéter. Chaque parole lui pesait. Elle se dépiautait complétement de l’intérieur.
Les gestes d’agressivité pourraient s’arrondir. Des flocons de fleurs chutent doucement d’un vase.
Malgré tout elle continuait à se maquiller. C’était peut-être son dernier rempart contre Antoine. L’ironie d’Antoine, ses certitudes, sa présomption à tout savoir.
Les feux de cheminée illuminent les visages, et les courbes d’un panier épousent ce qu’il transporte. Il est important d’entendre le récit des insomnies de la femme qu’on aime.
Antoine avait fini par se jeter dans le bricolage qu’il déteste. Il en faisait une monnaie d’échange. Une reconnaissance par Nadine qui le rendrait plus légitime à ses yeux. Réparer meubles, tapisser murs, installer étagères pour ranger les livres qui s’accumulaient dans l’appartement d’année en année.
Les vieilles photos oubliées tombent des albums et il ne faut pas briser la tige d’une fleur pour la humer.
A propos des livres justement, leur emplacement créait comme une ligne de démarcation entre Antoine et Nadine. Mais aujourd’hui la femme avait abandonné tous ses livres, mêmes ses favoris.
Ah ! la mèche de cheveux qu’on garde pour l’éternité et la première dent de lait conservée dans sa petite boîte.
La hâte de fuir avait été la plus forte, conclut Antoine. Tous ces livres en désordre dans le couloir, la chambre, le dessus des placards, la table de chevet, la cuisine, c’était encore la présence de Nadine nichée dans tous les coins.
Dans les jardins se répand la clarté crémeuse du matin, un mouvement de rideau empêche la fenêtre de claquer.
Dans tant de romans ou essais survit l’ombre de l’être aimé. Ses mains, ses yeux, ses rêves, ses obsessions lui faisaient dévorer les livres avec une constance infatigable.
Aux acrobates on leur tend un filet pour les protéger, et une corde retient l’alpiniste dans le vide.
A cet instant Antoine réalise que tout l’appartement lui est accessible. Chaque recoin, alcôve, autant d’espaces confidentiels où Nadine empilait ses ouvrages préférés, maintenant Antoine y navigue librement.
Le boxeur dans ses gants sent ses poings se ramollir, et le duvet d’une feuille d’ortie se caresse tendrement.
Mais la douleur conduit Antoine confusément vers le meuble des disques et microsillons. Il ouvre le tiroir. Eux aussi, ils sont là, dans leur pochette luxueuse. Opéras, chansons, ses vinyles collector pour lesquels elle n’a eu aucun regret en partant avant de claquer la porte. Pour elle il n’y aurait plus que le silence, l’oubli des souvenirs, pour avancer sauvagement dans une nouvelle vie. Cette pensée glace l’homme abandonné, retourne  profondément le couteau dans la plaie.
Adagio d’Albinoni, ou encore celui plus languissant de Gustav Mahler, cinquième symphonie. Le frottement sensuel de la mine de plomb d’un crayon sur le grain du papier. Sur le front, les soldats ennemis font une trêve le soir de Noël. Dracula aussi pleure longuement sur le cou meurtri de sa victime.
Pendant plusieurs heures, Antoine, hébété, erre d’une pièce à l’autre jusqu’à la tombée de la nuit. Il ne peut coucher dans la chambre. Il finit, épuisé, sur le canapé, à moins qu’il ne commence une nuit cauchemardesque, fenêtre grande ouverte où s’engouffre la moiteur de l’été. Les bruits nocturnes de la rue, les hauts platanes, sont les nouveaux alliés d’Antoine. Cette présence ultime pour l’empêcher de commettre l’irréparable. Il s’enfonce dans un sommeil atone.
Les voitures sont figées sur les parkings. Les rideaux macramé voilent les vieilles fenêtres, comme les châles recouvrent les épaules tombantes des grands-mères. Le chien lèche les pieds de son maître endormi. Des religieuses servent une soupe chaude aux sans-abris. Nuages flottant dans le ciel, une voix de femme au loin se confond avec le ruissellement de l’eau.
Six heures. Le fracas des éboueurs tire Antoine de sa léthargie. Comme un automate, direction cuisine, il se prépare un caoua bien fort.
La balayeuse municipale racle les trottoirs dans un boucan d’enfer. Antoine file à la salle de bain. Douche tiédasse qui le tétanise. Puis du linge de corps propre comme une récompense, un baume sur ses angoisses. A huit heures, il enfourche son vélo électrique. Il slalome entre les taxis et les camionnettes. Sa hantise, ce sont les rétroviseurs. Il en a déglingué un la semaine dernière. Il a fallu régler ça avec les assurances.
Il est préférable de retenir son poing pour ne pas frapper la gueule du premier venu qui vous insulte. Mastiquer une viande molle n’est pas désagréable, comme d’effeuiller méthodiquement un cœur d’artichaud. Dans les rues parfois on rencontre des défunts disparus.
Les assurances, Antoine, il connaît. Il est employé dans l’une d’elles. Ce matin, il arrive à l’heure comme d’habitude. Il salue rapidement ses collègues dans l’open space et s’installe à son bureau. Il sort son téléphone et appelle. Elle ne répond pas. Jamais disponible. Antoine regarde tous les visages éclairés par les ordinateurs. Combien de Nadine parmi eux ? Les visages de l’assurance mutuelle. Antoine n’est assuré de rien, surtout pas contre les dégâts d’une séparation et le sinistre annoncé d’une déprime.
Sous les tables les pieds fatigués des femmes retirent leurs escarpins. Un pétale de coquelicot tombe silencieusement. On laisse toujours la porte entrouverte quand les enfants dorment. Dehors un vieil homme marche lentement sous la pluie.
« Modifié: 23 Août 2024 à 16:10:00 par LOF »
Lof

Hors ligne Murex

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Re : Images de tendresse dans la séparation
« Réponse #1 le: 15 Juillet 2024 à 09:11:56 »
   Bonjour  LOF,  encore un texte dans un style qui t'est propre. Une histoire banale mais rendu bien vivante par toute l'atmosphère dont tu as su la parer.
 
  Murex

Hors ligne tentacule_du48

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Re : Images de tendresse dans la séparation
« Réponse #2 le: 14 Août 2024 à 20:38:00 »
ouf ce que j'aime le plus c'est que ce Antoine il se rend compte que sa sécurité et sa stabilité surtout sont fragiles...n'est ce pas ? et l’ironie de son boulot dans une assurance, où il se voit incapable de garantir quoi que ce soit pour lui-même, ça me rappelle un passage dans la métamorphose ou ça parle de son travaille, je sais pas si tu es d'accord avec moi, en fait... et du coup ça renforce son sentiment de vulnérabilitée face à l’incertitude de du futur, son avenir...

bref, je vais pas m'arreter, a oui et il se sent déconnecté n'est ce pas ? et comparé aux autres, waaa c'est bien moi, wow,  et tu vois sa souffrance personnelle montre son isolement émotionnel... tu parles de moi en fait...

Le monde extérieur continue d'avancer alors qu'il est figé dans son bordel, dans son chagrin...

a oui une question, genre a propos des actions routinières, comme le passage de la douche ou le trajet en vélo, mais comment tu as pu écrire ce ou ces mécanismes ?

et comment faire face à la réalité et éviter les pensées sombres ?





« Modifié: 14 Août 2024 à 20:39:56 par tentacule_du48 »
Comment sacrifier un organe pour que mon écriture soit mature ?

Hors ligne LOF

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Re : Images de tendresse dans la séparation
« Réponse #3 le: 24 Août 2024 à 12:02:19 »

 Merci pour vos réponses et votre lecture.
 Texte qui mélange  un récit et des métaphores sur la tendresse.
Lof

 


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