Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

20 Septembre 2026 à 20:54:38
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Chiens de traineaux

Auteur Sujet: Chiens de traineaux  (Lu 1264 fois)

Hors ligne LOF

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 189
  • Frappé par le vent
Chiens de traineaux
« le: 22 Juin 2024 à 11:02:44 »

                                                                    Chiens de traineaux

Un chien blanc court après un autre chien blanc dans l’herbe verte du square. Le chien plus petit à la poursuite du plus gros. Deux chiens à poils longs. Deux Samoyèdes faciles à reconnaître. Leur maître est assis sur le banc. Près de lui une femme jeune en train de lire.

Le petit Samoyède peine à rattraper le gros. Leur maître jette un regard sur le livre de la femme. Il a cru y lire le mot « Dostoïevski ». A ce mot une raideur le fait observer différemment la jeune femme aux doigts maigres tenant le livre. Ses cheveux blonds et fins dégagent son front lisse. Ses lèvres remuent imperceptiblement comme si elles prononçaient en silence les phrases dostoïevskiennes.

Le gros Samoyède s’est arrêté. Le petit le rejoint. Il renifle un instant le panache blanc de la queue du gros. Le maître décroise ses jambes et amorce une légère avancée sur le banc vers la femme. Sur la couverture du livre on peut lire en lettres dorées « Crime et châtiment ». Les Samoyèdes sont des chiens de traineaux. Ils courent sur les lacs gelés du Grand Nord. Les deux Samoyèdes se frottent le nez. Le maître pense que tout va pour le mieux pour le couple canin. Il regarde la lectrice qui ne décolle pas de sa lecture. A propos de nez, il remarque que celui de la femme est pointu, allongé, les narines pincées. A leur bord, le rose tire sur le carmin, comme si l’air agressif en provoquait l’irritation.

Cette fois c’est le petit Samoyède qui redémarre. Il saute dans les hautes herbes. Le gros ne bouge pas. Il dirige sa truffe dans le vent. Il se dit, elle se fout de moi celle-là ! C’est une femelle. L’autre un mâle ? Faudrait demander au maître sur le banc. Mais il est occupé à jauger la situation. Doit-il encore opérer un rapprochement vers sa voisine sans paraître goujat ou prédateur ? Peut-il simplement émettre quelques paroles ? L’entame d’une conversation c’est toujours décisif et vertigineux.

Le mâle Samoyède décide de repartir en chasse. Il court après la femelle qui l’attend et qui repart vivement dès que l’autre est sur ses talons. Quelle danse ! La jeune femme subitement referme son livre. La voici sans occupation. Elle fixe un point à l’horizon. Il n’y a rien, que le ciel. C’est le moment pour le maître de plonger dans cette brèche, cette attente, cette suspension.

Olga ! Olga ! Ici ! C’est le nom de la femelle. Son maître la rappelle brusquement car la chienne allait entrer dans l’espace réservé aux enfants, strictement interdit aux animaux. La jeune femme se met à sourire. Elle dit : Moi, c’est Sonia. Ah ! enchanté, moi c’est René, Olga c’est ma chienne, elle n’est pas toujours obéissante. Sonia, c’est aussi le nom d’un personnage dans le livre que je lis, continue la jeune femme, sur un ton timide, comme si elle se reprochait de s’appeler comme l’héroïne de son roman. L’autre, le mâle, c’est Papillon, dit le maître René. Papillon ? Ah, c’est joli. Oui, il est un peu imprévisible.

De ce premier échange un silence s’ensuit, un temps de récupération après l’épreuve. Olga est retournée dans l’herbe grasse du square. Elle se roule sur le dos, les quatre pattes en l’air. Une fois encore Papillon l’observe à quelques mètres. Sonia, c’est une pauvre fille. Elle est obligée de se prostituer pour faire vivre la famille, ses trois sœurs et son père alcoolique. La mère est morte depuis longtemps, raconte la jeune femme en tortillant le livre entre ses mains.

René est très attentif sur le banc. Il recoiffe sa casquette qu’il avait ôtée tout à l’heure avant que la conversation s’engage avec la femme. Ses cheveux frisés disparaissent sous la casquette, comme une manière de remballer quelque chose qui ne vaut plus la peine d’être exhibé. Un renoncement peut-être. Pour la première fois la femme regarde René. Elle continue : Sonia est une âme très pure, d’une grande générosité. Elle veut rendre heureux même un assassin qui tue les auteurs d’escroqueries profitant de la détresse des gens.

Papillon s’est rapproché d’Olga, il tourne autour d’elle en aboyant. René contemplant la scène dit : Vous savez les chiens Samoyèdes sont très joueurs. Ils adorent la compagnie des hommes et des enfants. Si vous les observez bien, ils donnent l’impression de vous sourire. C’est très rare des chiens qui vous sourient. Oui, s’exclame la jeune femme. Je ne sais pas si je lirai ce roman jusqu’au bout. Le romancier l’a écrit en revenant du bagne, après plusieurs années de travaux forcés en Sibérie. Il aurait été sauvé de justesse du peloton d’exécution.

René étend son bras sur le dossier du banc. Les épaules chétives de Sonia tremblent. Il suffirait de peu pour que la compassion de René les enlace. Les Samoyèdes s’ébrouent. Les lacs gelés offrent leur étendue aux chiens qui trépignent d’impatience. Ils tirent des traineaux dans l’immensité blanche du lac Baïkal. Olga et Papillon sont les leaders de l’attelage. Ils fendent l’air de leur museau fumant, leurs muscles se tendent sous le harnais, le fouet claque entre les mains du musher qui conduit le traineau. Savez-vous Sonia que les chiens de traineaux avant d’être blancs, à l’origine étaient noirs ? dit René emporté par sa vision. Cela ne m’étonne pas, répond Sonia, rangeant soigneusement son livre dans son sac.
Puis elle se lève et dit : Au revoir monsieur René, j’ai été très heureuse de vous rencontrer. Elle prend la direction de l’allée vers la sortie du square. Elle marche lentement sans se retourner. Tête baissée, serrant contre elle son petit sac comme unique fortune. René la suit du regard, jusqu’à ce que la piètre coiffure blonde ne soit plus qu’un point dans la masse des feuillages.

Il est maintenant seul sur le banc. Mais rapidement Olga et Papillon se précipitent au pied de leur maître. Ils sont joyeux, jappant, faisant le beau, léchant les mains tristes de l’homme. Ils grognent mille secrets du fond de leur gosier. Il ne vous manque que la parole mes petits hein ? dit René en leurs prodiguant de chaleureuses caresses. Vous devez courir, courir, fatiguer vos muscles. Sortir des appartements pour vous dépenser dehors. Quitter le canapé où vous vous prélassez pour fouler l’herbe sauvage, vous perdre dans les bois, parcourir la steppe, surveiller les troupeaux de rennes, chasser les ours. Vous aimez le froid de l’hiver. La neige qui brûle vos pattes solides et légères. C’est la Sibérie, qu’il vous faudrait mes petits, hein ? Retrouver la tribu de vos ancêtres en Sibérie.
Olga et Papillon se sont calmés. Assis sur leur derrière, oreilles dressées, ils écoutent leur maître. Ils entendent ses pensées. L’homme se demande si les chiens connaissent la nostalgie.

Lof

Hors ligne Basic

  • Comète Versifiante
  • Messages: 4 369
Re : Chiens de traineaux
« Réponse #1 le: 22 Juin 2024 à 11:22:13 »
Bonjour,

Rien à dire sur ce texte.
Très bien rendue cette ambiance, ce combat perdu contre le remords. Portraits émouvants.
Tu gères très bien, les doses description simple, évocation de ressenti, de sentiments qui nous permettent de construire des images en les ajustant à nos propres expériences sans trop nous imposer ta vision

B
Tout a déjà été raconté, alors recommençons.

Page perso ( sommaire des textes sur le forum) : https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=42205.0

Hors ligne Feather

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 064
Re : Chiens de traineaux
« Réponse #2 le: 22 Juin 2024 à 11:38:25 »
Bonjour Lof,

Intéressant, cependant, j'essayerais de positionner  les compléments circonstanciels en début de phrase. À voir...pour donner plus de fluidité à ta narration.

Bien à toi.
Les larmes sans pleurs sont une lanterne.

Hors ligne LOF

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 189
  • Frappé par le vent
Re : Chiens de traineaux
« Réponse #3 le: 25 Juin 2024 à 15:43:15 »
 Merci à vous deux pour vos commentaires.
 Basic, pour ton analyse très fine.
 Feather ; les compléments circonstanciels en début de phrases ? D'accord. Je vais voir.
« Modifié: 26 Juin 2024 à 09:52:21 par LOF »
Lof

J.

  • Invité
Re : Chiens de traineaux
« Réponse #4 le: 26 Juin 2024 à 08:48:22 »
Bonjour. Si je puis me permettre, tu devrais rendre à Basic ce qui lui appartient...  :D Sinon, j'ai bien aimé ton texte, c'est normal puisqu'il met des animaux en vedette.

Hors ligne Murex

  • Prophète
  • Messages: 955
Re : Chiens de traineaux
« Réponse #5 le: 26 Juin 2024 à 10:16:06 »
 
  Bonjour LOF, j'ai adoré ce texte, ta façon à partir d'une scéne banale de faire vivre des personnages. Tout est dit à demi-mot, ils vivent et nous émeuvent car ils sont vrais et nous ressemblent.
  bravo et merci

  Murex

Hors ligne Robert-Henri D

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 016
  • Pelleteur de Nuages
Re : Chiens de traineaux
« Réponse #6 le: 26 Juin 2024 à 19:21:46 »
Ben didon, 33° tout à l'heure, sur le parking, en plein soleil à attendre ma chérie qui est entrée dans un magasin de fringues... c'est dire qu'après coup, la fraicheur de ce texte est bienvenue !

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


Bonne fin de journée.
PLUMA IN ASCESI ATTOLLITUR, UBI SCRIPTURA SINE ANIMA CONTRAHITUR.

La plume en ascèse s’élève là où l’absence d’âme rétrécit l’écriture.

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.016 secondes avec 23 requêtes.