Bonjour à tous,
Il y a quelques mois - peut-être un an - j'avais posté ici-même mon début de roman. Entre-temps, ce dernier a évolué, a pris des tournures différentes, tout en gardant la même empreinte cependant.
C'est une partie du chapitre 6, dont j'ai envie de partager avec vous le style et le type de narration. Cela vous paraîtra peut-être décousu pour la simple et bonne raison que les cinq premiers chapitres ne sont pas disponibles, mais j'ose croire que certains lecteurs pourront tout de même se jeter dans celui-ci, important pour l'intrigue car il constitue un bond dans le temps : dix ans.
Chaque commentaire est bon à prendre. Merci de votre lecture !
Amour bétonné
Jamais une musique n’avait rassemblé âmes pareilles. Tous deux dansaient une valse russe bien connue de son peuple : la Valse du tsar et de la tsarine. Le choeur des clarinettes envoyait ses notes mélodieuses sur les tasses en bois et les guéridons précieux. Naguère fussent-ils amants, aujourd’hui s’embrassent sous l’astragale de l’hôtel ; entité fermement bétonnée, devenue jeune adulte parmi les humains vieillissants.
En cette année 1935, bien des choses avaient changé. M.Dimbilly marchait à l’aide d’une canne. Sa dernière crise d’apoplexie l’avait laissé mourant. Médecins se succédaient dans son bureau désormais trop grand pour un homme désorienté. En effet, sa boussole interne n’indiquait que le sud. Ainsi naviguait-il ardemment jusqu’aux côtes de Valnesi, là où s’épousaient une fois par mois les déconvenues de ses ambitions maritimes. Il lisait, canne en main. Il parlait, canne en main. Lisait, canne en main. « Canne en main » ou « Cann’enmain » tel est le surnom qui arpentait les trente-trois étages du Rivage. « Peu me chaut » affirmait avec dédain l’ancien architecte. Entretemps, sa carrière avait cessé d’avancer, comme un âne que l’on somme de transporter bagages et exigences commerciales sans lui tendre la carotte. La récompense du désormais sexagénaire eût été longtemps la reconnaissance de ses pairs, et de son père. Le souvenir de son paternel, jadis maître-architecte, trottait dans son esprit chaque soir de pleine lune. Ses superstitions l’avait rendu lourd, bien que ses effets eussent apporté à son âme une certaine candeur dont les habitants du Rivage découvraient l’existence, ne connaissant que cette facette du vieil homme. L’on aime à dire que vient, avec le vieil âge, en plus du rhumatisme et de l’incontinence, l’importance des rituels, sinon de cette routine au goût et à l’odeur réconfortants. Là-dessus, je vous laisse le soin de méditer. Reste que M.Dimbilly affectionnait son thé tiède du soir, et surtout pas du matin à cause de ses nombreux maux d’estomacs, lesquels rendaient ses matinées désagréables, et lui-même par la même occasion. Le matin, le jeune retraité s’adonnait à la lecture de quelque ouvrage ; il penchait son petit crâne dégarni à la lueur de la fenêtre, donnant vue sur l’arrière-cour de l’hôtel (le dernier pan des constructions à avoir été finalisé). Chétif qu’il était, sa canne, bien qu’elle fût posée derrière son bureau toujours aussi imposant, se trouvait naturellement à portée de main, au cas où défaillirait sa « bonne vieille jambe ». Matinée passée, il contemplait la vue à midi : les jardins parfaits de l’hôtel et ses petites bêtes jouaient le spectacle méridien ; spectacle dont il connaissait la moindre partition. Par exemple, l’arrivée du chien de Madame Françoise, succédé du chien de Madame Padoue. Caniche blanc et caniche noir se reniflaient gaiment l’arrière-train avant de s’aboyer l’un l’autre. Cela n’empêchait guère les deux dames d’entretenir, semblerait-il, la même vitalité des mots et des gestes. De jour en jour, l’arthrose eût suffisamment raison de ses tours de garde pour le faire rassoir, plus longtemps et plus souvent. Il soufflait d’être en vie, après l’avoir brièvement aspirée. Puis, il lut L’Éclair, le journal local, dont le rédacteur en chef lui paraissait des plus hautains. Il ne l’avait jamais vu, certes, mais son écriture « disgracieuse » de par sa « monotone mécanique » lui rendait sa lecture éprouvante. Ce rédacteur en chef, M.Malvaux, avait gravi bien des montagnes, jusqu’à atteindre le sommet d’une d’entre elles : L’Éclair. Une entité pourvue de vieilles fondations ; 1796 étant la pierre première. Quoi qu’il en soit, ce jour d’automne (ce devait en être le début au vu des événements qui vont suivre) vit titré : « L’hôtel Rivage aux yeux de Lesage ». Cet article fit littéralement bondir M.Dimbilly. Son estomac se noua et son échine malingre courba un peu plus la fausse dextérité dont elle voulait faire preuve en public. Le lecteur est un être curieux, et par une entreprise hasardeuse, entre les mains qui vous écrivent présentement se tient ledit article.
L’Éclair
L’hôtel Rivage dans les yeux de Lesage
Il est l’un des penseurs, sinon l’allègre négociateur. Louis Lesage a vu grand pour Valnesi, bien que la ville, aussi charmante soit-elle, ne semblait pas jouir de bras suffisamment ouverts pour accueillir le gabarit d’un hôtel. Du principe d’Archimède, M.Lesage n’est de toute évidence pas un adepte. La construction, un temps conçue par nul autre qu’Edgar Dimbilly, fut mise à rude épreuve. Malgré les arrhes précieuses du maire, M.Degonacque, le terrain resta longtemps inerte, et quand il fut enfin investi par les engins et une équipe d’une cinquantaine d’ouvriers, les péripéties de cette fine équipe atteignirent l’acmé de ce à quoi la complexité humaine pouvait prétendre. Un vol de bijoux estimé à plus de 500 valnesi joua les trouble-fêtes. Inexpliqué jusqu’à aujourd’hui, M.Dimbilly avait confié à l’époque une « immense déception ». Suite à une oeuvre de charité, que d’aucuns qualifient encore de « tumeur maligne », les ouvriers (jadis appelés les « acharnés ») avaient été récompensés de leur labeur. Montres, colliers, bagues, manuscrits anciens… De quoi faire plaisir à Madame. Si certains en gardent l’existence matérielle dans quelque étagère ou quelque coffre-fort, la plupart, soit morts, soit excommuniés par décision de justice (découlant du procès des « Gloutons d’or ») ne brassent à ce jour que de l’air.
Faut-il croire en un prophète ? Qu’il en est un ou non, M.Lesage prophétisait sans jamais s’arrêter. Sa fortune est estimée à plus de 1 500 000 valnesi ; l’homme d’affaires plante de manière compulsive ses graines sur le terreau fertile de la petite étoile, « une ville où il fait bon vivre », affirme le Français. Est-ce l’hôtel qui en est la cause ? ou plutôt l’explication ? « Le Rivage est sans nul doute l’un des phares de Valnesi. Il est vrai que sa construction fût longue, trop longue. Mais regardez ! cela en valait bien le coup », dit-il en démontrant ce qui semble avoir accouché de sa propension à raviver un feu éteint. Pour sûr, Le Rivage ne vivote plus ; il vit avec ses soixante pensionnaires à l’année et ses 380 nomades, prêts à poser un pied à terre le temps d’un soir ou deux. André Malvaux
Son visage devint d’abord rubicon. Son épiderme présentait quelques taches brunes transparentes, la femme de chambre parlait tantôt de « taches de noblesse », tantôt de « taches de vieillesse ». Les deux versions différaient selon la personne à qui elle la confiait : M.Dimbilly lui-même ou l’autre femme de chambre. L’on pouvait aisément les distinguer par la forme de leur corps : l’une était mince, l’autre était épaisse. Pour l’heure, M.Dimbilly avait vu son prestige vexé, bafoué ; ses dents légèrement jaunies grinçaient d’une telle façon qu’on entendît comme le frottement de deux doigts pinçant du papier. Qu’avait donc fait Louis Lesage pour engranger pareille vedette ? Le Français était apprécié de tous. Indubitablement des vieux comme des jeunes. On lui prêta même des ambitions politiques pour remplacer M.Degonacque, dont le teint tirait un peu plus jaune à chaque décoration. Et en temps de guerre, elles se succédaient. Les épaules droites, le nez aux aguets, les sourcils infaillibles, la pupille absente et l’iris gorgée d’absinthe ; le 7e régiment de parachutistes d’infanterie des Marines était rentré depuis trois semaines. Bien que le treillis militaire eût été une seconde peau, nombre d’eux exultaient les plaisirs du vin et de la chaire. Valnesi les avait recueillis au large de ses côtes qui, contrairement à bien d’autres, ne connaissaient aucune érosion. C’était une plage de sable fin parcourant les trois cent-soixante quinze kilomètres où jouxtaient çà et là une poignée de galets opalescents. Valnesi eut été épargnée par le chagrin du monde. Cela n’empêchait pas à certaines rancunes d’atterrir net dans le coeur des moins aguerris et des plus orgueilleux. Si le Ciel ne vous tombe pas sur la tête, probablement est-ce vous-même qui saboterez les plans qu’il vous attribue. En cela, M.Dimbilly tournait en rond à l’intérieur de son bureau dédaigneux ; se rasseyait pour calmer sa tension et frôlait les murs fraîchement tapissés afin de dépasser ponctuellement sa tête fragile des quatre petits bouts de fenêtres. Le hasard - ou la petite taille de la ville - lui envoya Louis Lesage. Coquet à souhait, il déambulait canne en main sur les pelouses du jardin. « Une canne de badaud », pensait fermement l’architecte. Ce dernier prépara son veston côtelé, ses bottines en cuir et son faux chapeau en renard. Bonjour Monsieur ! dit celle-ci ; Monsieur ! dit celui-ci ; Edgar ! Vous auriez le loisir de passer ce soir chez Potiron ! L’homme à la démarche plus lente qu’autrefois (vous comprendrez les dix ans qui nous en séparent) avait les yeux rivés vers le tapis rouge de l’hôtel ; sorte de fil conducteur menant à la chaufferie comme au belvédère. Sur le côté dudit tapis était fondue une suite symétrique de boutons d’or ; on eût dit quelque broderie fine tout droit sortie d’une industrie artisanale. Arrivé au niveau de l’arrière cour, à l’entrée de la grande baie vitrée, qui laissait entrevoir les belles de jour d’un côté et les belles de soir de l’autre, il entr’aperçut le chantre français chantonner des airs mélodieux à l’oreille mielleuse de gamines endormies.
C’était une sorte de falaise… Vous savez, ces monts, tels que ceux du Japon. Je dirais qu’il y a une faune et une flore attentive au moindre de vos pas. Il faudrait que je vous retrouve ce nom… Ah ! maléfique mémoire.
Elle riait beaucoup. Une autre s’ajoutant, elles riaient à deux. Lui n’esquissait pas l’ombre d’un sourire. Il vivait sa passion en lui donnant plus de vie qu’au bambin qu’il avait délaissé. Une naissance adultérine, nous n’en savions rien ; fait est que Lesage, produit d’une famille où l’essence de la pureté se distille dans le bec Bunsen du catholicisme, jouait aux apprentis chimistes : un zeste de passions, deux gouttes de rigueur, trois de tristesses, quatre gouttes de fantaisies. Assurément, une gorgée suffit.
— Une falaise ? Oh oui, vous deviez être si bien ! Et pourquoi êtes-vous revenu ? s’interrogea benoîtement la rousse aux taches de rousseur.
— Je ne sais pas. Les affaires m’appelaient, sûrement. Mais au-delà de tout, je crois qu’on ne peut nier ses racines. Valnesi est ma cabane.
— Une cabane ! n’est-ce pas mignon ? Vilain petit garnement, s’esclaffa la brune qui extirpait innocemment les belladones de leurs feuilles.