Arrivé au ciel M. X fut très gentiment accueilli par l’ange de service.
— Ah ! vous voilà enfin, remarqua-t-il sur un ton plaisant, près de cent années passées sur terre, on peut dire que vous avez profité.
— …
— Bon, bon, maintenant il s’agit de se tourner vers l’avenir. Vous ne pouvez pas, bien évidemment, rester ici, nous manquons cruellement de place avec tous ces morts qui nous reviennent : humains, animaux, plantes… Ainsi, on va devoir vous réexpédier sur terre. Le problème est de savoir en quoi vous désirez vous réincarner. Bon nombre d’entre vous choisit une forme humaine, bien que ces derniers temps les choses changent quelque peu. L’humain ça lasse, avec les guerres, les famines, les catastrophes en tous genres dont ils sont pour la plupart les responsables, notez-le bien, et puis il y a leur insatisfaction, leur éternelle insatisfaction… Bref, nous nous efforçons de plus en plus de leur proposer d’autres alternatives comme les animaux domestiques. Ça marche bien les animaux domestiques, les chiens, les chats, les souris blanches, c’est plutôt peinard, nourris, logés, aucun souci, les humains se chargent de tout et très curieusement ils se comportent bien mieux avec eux qu’ils ne le font avec leurs semblables.
Après un temps de réflexion :
— Euh! moi je voudrais être une vache.
— Une vache, ah ça ! vous m’étonnez un brin, mais après tout pourquoi pas ? Vous avez mené une vie simple, aimable, toujours prêt à rendre service à vos semblables, somme toute il est assez naturel que vous vouliez poursuivre dans cette voie en leurs fournissant quotidiennement le contenu de vos mamelles. Oui, c’est généreux, je trouve même ça beau et ça m’émeut… Allez, allez, nous allons voir ce que nous pouvons faire.
— Non, non, je voudrais être une vache indienne, une vache sacrée pour qui tout est permis. Ainsi, je pourrais bloquer la circulation en m’installant au milieu de la chaussé, dévorer aux étals des marchés les légumes et les fleurs fraîchement cueillis sans que quiconque n’ose m’en empêcher, bousculer les yogis en pleine méditation, m’autoriser de déféquer sur les marches des palais et bien d’autres choses rigolotes. D’avoir été, comme vous l’avez souligné, un homme paisible et dévoué, voyez-vous, ça ne m’a apporté que des emmerdements.
— Ah, la vache ! si j’ose dire, comme vous y allez !… mais puisque tel est votre désir.
Alors d’une voix puissante, plutôt inattendue pour un ange :
— Et une vache, une.
La réponse ne se fit pas attendre :
— Ça marche, il y en a juste une qui vient de nous arriver de Normandie, une indigestion de pâquerettes.
Ouf ! se dit l’homme, ou plutôt la vache à présent, j’ai eu peur qu’elle n’arrive des abattoirs, je ne sais pourquoi mais ça m’aurait chagriné…
L’affaire fut conclue sur le champs. Quant à ce qui s’en suivit, je l’ignore, on peut seulement espérer qu’après s’être un temps défoulée, notre vache le soit devenue un peu moins.