Un salon de coiffure (« Cheveux Ré-tifs ») donnant sur une petite rue.
Un jeune coiffeur (Simon) présente le fauteuil à sa cliente (Madame Codotte)
Simon — Installez-vous madame Codotte ! Alors qu’est-ce qu’on fait, aujourd’hui ?
Madame Codotte — Eh bien, je vais à un enterrement cet après-midi, alors si vous pouviez éviter de me faire quelque chose de trop…sexy, vous voyez ?
Simon —Alors là, aucun risque ! (S’attelant à la nuque avec une paire de ciseaux, il semble vite en difficulté) Tiens, comme c’est étrange…
Madame Codotte — Que se passe-t-il, mon grand ?
Simon — Je ne comprends pas, ça ne veut pas couper… Vos cheveux sont rigides comme des…comme des…
Madame Codotte — Comme des fonctionnaires à la préfecture ?
Simon — Oui, enfin j’allais plutôt dire comme des câbles métalliques…
Madame Codotte — Tiens donc ! Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
Simon — Un doute m’étreint…
Madame Codotte — Comme ils disent à la SNCF.
Simon Vous avez bien utilisé le shampoing que je vous avais recommandé la dernière fois ? Celui pour cheveux à pointes cassantes et rancunières ?
Madame Codotte — Le Curbitax 500 à la citrouille méga-biologique ?
Simon — Oui.
Madame Codotte — Tous les matins ! Pourquoi croyez-vous que je sente si fort le potiron et la courge butternut ?
Simon — Hmm, étrange.
Madame Codotte — Mais maitenant que vous le dîtes…
Simon — Oui ?
Madame Codotte — Mon flacon de Curbitax était vide ce matin…
Simon — Vide vide ?
Madame Codotte — Complètement vide ! Aussi vide qu’un discours présidentiel. Je l’ai retourné et fait pouêt pouêt plusieurs fois, mais plus rien ne sortait.
Simon — Et vous avez bien attendu avant de faire pouêt pouêt ?
Madame Codotte — Bien-sûr, mais l’attente et le pouêt pouêt s’étant avérés infructueux, j’ai dû emprunter le shampoing anti-poux de mon époux.
Simon — Le shampoing anti-poux de votre époux, vous dîtes ? Quelle marque ?
Madame Codotte — Eh bien… Gilles met du « Big Zob X fresh » pour cheveux normaux, je crois…
Simon — Seigneur Dieu ! Alors ne cherchez plus !
Madame Codotte — Quoi ? Ce n’est pas de la bonne qualité ?
Simon — Mais enfin, madame Codotte, c’est niveau CP-CE1, ça ! Si vous appliquez du « Big Zob X fresh cheveux normaux » sur des cheveux ondulés à pointes acariâtres, pas étonnant que vous finissiez avec la tignasse en béton… Aïe, aïe, aïe, qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire maintenant ?
Madame Codotte — Mince, vous me voyez contrite, je ne pensais pas à mal…
Simon — Bon, je vais devoir appeler Gisèle, elle est en congé aujourd’hui mais on est vraiment sur une urgence, là… Pendant que j’appelle, essayer de parler à vos pointes, de les rassurer, elles sont vraiment très fragiles, vous savez.
Madame Codotte (caressant doucement ses pointes) — Désolé, mes petites chéries, maman ne pouvait pas savoir pour le Big Zob…
Simon — (décrochant le téléphone) Allô Gisèle, c’est Simon. Excuse-moi de te déranger, je suis au salon avec madame Codotte…
Téléphone — piou pioupiou ?
Simon — Mme Codotte…mais si tu sais, la vieille un peu concon, là… oui voilà, celle avec les cages à miel bien fournies…
Téléphone — pioupioupioupiou
Simon — (rire) Ah oui, oui, pour sûr les abeilles ont encore bien bossé ! En fait je t’appelle parce qu’elle a mis du Big Zob X ce matin à la place de son Curbitax 500 et du coup le résultat est vraiment pas joli à voir… le cheveux s’est comme fossilisé au niveau des pointes. Tu n’aurais pas une solution avec un de nos produits en boutique ?
Téléphone — pioupioupioupioupioupioupioupioupiou. Piou-piou-piou…piou piou piou piou
Simon — Le Malaxor 4612 ? cheveux fragiles et susceptibles ? D’accord, je vois s’il m’en reste, sinon je peux prendre la formule « Cheveux usés en situation de burnout » ?
Téléphone — piou
Simon — Bien, c’est noté… Merci Gisèle. Bonne conférence sur Schopenhauer, à lundi. (Il raccroche)
(Se saisissant d’un flacon de shampoing sur une grande étagère) Malaxor 4612 ! On est sauvé Madame Codotte.
Madame Codotte — Vous êtes un ange, mon petit Simon.
Simon — On va appliquer ça directement sur le cheveux sec puis malaxer jusqu’à destruction des pointes calcifiées.
Madame Codotte — Eh bien que d’émotions, ce matin ! Mais on en rira dans 10 ans !
Simon — Comme vous dites, on en rira dans…
(Au moment d’appliquer le shampoing la chevelure de Mme Codotte triple subitement de volume et devient rouge vif ) Horreur !
Madame Codotte — Mon dieu, mais qu’est-ce que vous avez fait ?
Simon — (regardant le flacon) Zut, c’était l’après-shampoing de Malaxor !
Madale Codotte —Et alors ?
Simon — Et alors, l’effet s’inverse si on met l’après-shampoing avant le shampoing normal. L’erreur de débutant ! Je suis navré Mme Codotte, il n’y a plus qu’à attendre un jour ou deux avant que l’effet de l’après-shampoing s’annule…
Madame Codotte — C’est contrariant, de quoi j’ai l’air, moi, en attendant ?
Simon — Ecoutez, pour me faire pardonner, je peux vous offrir un soin du visage. Laissez-moi appliquer cette crème hydratante pour le visage à base de lait d’ânesse éthique et bien élevée.
Madame Codotte — (Tandis que Simon lui refait la façade) oh vous êtes charmant, Simon ! Mais dites-moi, on est bien certain qu’elle soit bien élevée, cette ânesse ?
Simon (lui présentant l’arrière du flacon)— Regardez, c’est écrit dessus : « Ce lait provient des mamelles tendres et génereuses d’une ânesse élevée avec amour sur les cimes du volcan Plifunkenstermoült, où depuis sa plus tendre enfance, un berger islandais lui palpe délicatement les tétines en lui lisant des poèmes traditionnels, dans le plus grand respect du droit d’ânesse. »
Madame Codotte — Merveilleux ! Maintenant que vous le dites, on sent presque les effluves délicates du volcan et de l’ânesse islandaise.
Simon — Et voilà, Madame Codotte ! N’êtes-vous point radieuse ?
Madame Codotte — (se levant du fauteuil et rendant sa blouse) Un grand merci, mon petit Simon. J’ai oublié ma carte de fidélité, vous me tamponnerez la prochaine fois. A dans deux jours alors ! (elle sort)
Simon — Au revoir, Madame Codotte !
Simon se met à balayer un peu la boutique quand son regard tombe soudain sur le flacon de crème.
Simon — Catastrophe, c’était de la crème hydratante pour les doigts de pied !
Un cri retentit dans la rue. Madame Codotte réapparait, le visage plein de pustules, et vient s’écraser contre la vitrine du salon, où elle décède dans d’atroces souffrances.
Simon (regardant le public)— Oups.