C’est sur les chevaux de bois des manèges de mon enfance que j’ai pris conscience de la perfidie des adultes.
J’ignore si cela est encore en usage, mais à mon époque il était suspendu au-dessus de nos petites têtes un pompon qu’il fallait attraper pour bénéficier d’un tour gratos. Or, juste à l’instant où j’allais comme les autres bambins y parvenir, un adulte, sournoisement caché, ricanant sans doute, le tirait vers le haut et nous l’ôtait des mains. Par pure perversité, cela était évident. Il se foutait de moi et de nous tous par la même occasion, profitant de notre petitesse et de notre naïveté.
Certes, de temps en temps, il permettait bien à l’un d’entre nous de l’attraper, mais je n’étais pas dupe, cela ne devait rien à ma dextérité mais dépendait uniquement de son bon vouloir d’adulte, chose qui blessait gravement mon orgueil.
J’aurais pu évidemment refuser de participer à cette mascarade en restant les mains posées sur mon dada, indifférent, détournant dédaigneusement mes regards de cet objet perfide, mais je n’avais guère que 5 ou 6 ans, et on le comprend aisément, il m’était alors impossible de résister à la tentation. Aujourd’hui, bien sûr, avec le self-control que j’ai acquis avec l’âge il en irait tout autrement…
Beaucoup de gamins, dit-on, perdent leur naïveté en apprenant que le Père Noël n’existe pas, eh bien moi, ce sont les pompons des manèges qui m’ont ouvert les yeux sur le monde… à chacun sa façon de se déniaiser.