Ce soir elle est allongée dans son canapé, celui qui est marron, pas confortable, trop petit, celui qui a couté trop cher, et qui est même pas si joli, celui qu’elle a acheté parce que sur les photos il ressemblait à un modèle qu’elle avait vu sur une de ces nombreuses vidéos où des gens clament qu’ils ne veulent pas se vanter de cet argent qu’ils n’ont pas mérité, mais montrent leurs maisons méticuleusement habillées par des meubles de créateurs qui ressemblent à l’inverse de ce à quoi ils sont censés servir, et que même le grand créateur n’aurait pas pu s’offrir. Le sien a coûté deux cent euros sur Amazon et il gratte, ça lui donne de l’eczéma, mais elle bouge pas, elle arrive pas à aller au lit, même si elle y serait mieux.
Elle voudrait que maman soit là pour la porter jusqu’à son oreiller comme avant quand elle s’endormait devant la télé, elle voudrait qu’elle la borde avant de lui raconter une histoire de fée, une histoire d’amour, elle voudrait qu’elle lui dise que même si elle n’a ni pour de vrai les cheveux blonds, ni de souliers en verre, elle est la plus belle des cendrillons. Demain matin elle se réveillerait à cause de la musique du vieil ordinateur de papa, il n’aurait pas encore acheté tout ses téléphones derniers cris qui lui serviront à pirater leur famille. Il serait dans la salle à manger, en train de travailler, ou simplement en train de prendre son café. Il aurait été acheter du pain, celui qu’elle aime bien, et celui aux olives pour le midi aussi. Pendant qu’elle ferait son petit-déjeuner il lui dirait : « Pourquoi tu pèses tout ce que tu manges ? Arrête, fais le pour moi s’il te plaît. » et ce serait la chose la plus gentille qu’il ne lui dira jamais. Elle s’installerait à côté de lui, ils discuteraient de ce qu’il écoutait quand il était petit, et la journée glisserait ainsi comme une luge, elle slalomerait rapidement et avec agilité, on ne la verrait pas s’écouler. La vie ne serait qu’une descente de piste verte au mois d’Avril à Val d’Isère ou à Val Thorens : douce mais toujours excitante.
Retour à la réalité obligé, elle est plein milieu d’une piste noire, elle doit être concentrée.
Ce soir elle est allongée dans son canapé, celui qui est marron, toujours plus confortable qu’un transat, juste assez grand pour elle, celui qui avait un rapport qualité-prix meilleur que les autres, celui qui ressemble plus ou moins à un modèle de créateur dont elle aurait rêvé.
Elle voudrait aller dormir, mais elle a peur. Elle a peur qu’un monstre se cache quelque part, qu’il y ait un loup dans le placard, un cafard sous les draps, un cambrioleur tapis derrière la porte, peu importe, une anomalie. Le roi des cafards est dans sa tête, elle le sait, et plus elle y pense, plus c’est marrant.
Elle avait été voir cette psychologue un peu bizarre il y a quelques mois, une vielle dame brune aux grosses lunettes vertes dont les verres étaient teintés, si bien qu’elle n’a jamais vraiment pu la regarder dans les yeux. Elle ne lui posait jamais de question si ce n’était pour répondre aux siennes, ce qui n’avait pour effet que d’en créer plus, qui demeuraient chacune, fatalement, sans réponse. Alors elle racontait sa journée, et lors de leur dernière séance, elle lui a parlé du cafard.
Elle venait d’emménager et en défaisant ses cartons elle avait cru en voir un courir au sol et l’avait cherché des heures, en vain. La psy avait prit cet évènement comme une métaphore de son mal-être matérialisé en hallucination, et ça avait marqué la fin de leur relation : non seulement parce qu’elle s’était cru folle pendant des semaines, jusqu’à ce qu’elle découvre que le loyer était si bas et l’immeuble vide de locataires parce qu’il était infesté, mais aussi parce qu’après trois mois à raison de deux séances de quarante-cinq euros par semaine, elle venait de soulever une vérité un peu trop douloureuse à supporter, à savoir qu’elle avait perdu son temps et son argent.
Elle rit en regardant le plafond délavé tâché par l’humidité, il a plut toute la journée.
L’appartement est petit. Il ressemble à un petit rubiks cube. Rien ne va ensemble mais tout s’articule. À droite de la petite porte d’entrée, une petite pièce à vivre avec un petit évier triangulaire dans l’angle. Une mosaïque verte et violette au dessus du robinet. Un petit micro-onde noir encastré dans le petit mur blanc tâché par les moustiques écrasés qu’elle n’a pas nettoyé. Un petit frigidaire rouge qui contient du yaourt 0% MG, du coca 0% sucre et du pesto allégé 0% plaisir. Une petite table dont le plateau est un petit carré bleu cyan sur lequel repose les souvenirs d’un dîner aux chandelles qui a déjà été oublié par les corps, digéré par le temps. Deux petits tabourets bleu cyan. Le petit canapé marron contre le mur, en face de la « cuisine ouverte à l’américaine » comme ils disaient dans l’annonce. Et puis encore à droite, la porte fenêtre, celle couverte par des rideaux transparents qui ne couvrent en rien du regard des gens, celle qui donne sur le balcon dont les dalles sont salies par la pluie et les mégots, celle qui donne sur la rue où elle aime marcher le matin, quand il fait frais et qu’il n’y a encore personne à part les vieux qui promènent leurs chiens mal dressés à qui ils devraient mettre leurs couches puisqu’ils ne ramassent jamais leurs crottes.
À gauche de la porte d’entrée il y a deux autres petites portes : celle qui donne sur la petite salle d’eau minable dont les canalisations sont en permanence bouchées, et celle qui conduit à sa chambre, où il n’y a que son grand lit. C’est la seule chose pour laquelle elle a accepté de s’endetter, et désormais elle ne veut plus y mettre les pieds, ni le corps entier d’ailleurs. Elle a peur de s’y perdre et de ne pas retrouver la sortie. Il y a aussi une petite fenêtre rectangle. Elle révèle un immeuble bien trop proche et l’intérieur des vies de gens qu’elle ne connaît pas mais dont elle connaît l’émission télé préférée. Premier étage à gauche : The Voice. À droite : BFMTV.
Sa série préférée du moment se trouve sur le deuxième palier, et elle la regarde sur les trois premières fenêtres en partant de la gauche. Pas de pop-up, de publicité, ni de sous-titres, qualité 360p (elle a perdu ses lunettes) mais le programme est gratuit, et la connexion ne saute jamais. C’est un petit couple étranger qui a la trentaine. Ils se disputent de temps en temps pour savoir qui promènera leur horrible clébard qui ne cesse jamais d’aboyer, organisent des soirées qui ne se terminent que lorsque le soleil est levé, fument à la rambarde en écoutant du jazz, font griller des brochettes le dimanche midi, se tiennent la main sur leur gigantesque canapé blanc en regardant des émissions dont elle ne pige pas une syllabe. Elle se dit qu’elle pourrait être amie avec eux, en tout cas qu’elle aimerait, et quand elle voit leur lumière allumée, à toute heure du jour et de la nuit, elle se sent un peu moins seule.
Peut-être qu’elle espère intérieurement qu’ils regardent également de son côté de la rue, qu’ils voient la lueur jaunâtre, grésillante, faiblarde, du néon de sa chambre qui transperce la noirceur de la façade inanimée.
Peut-être qu’elle espère qu’ils entendent les alarmes le matin et les larmes le soir.
Peut-être qu’elle espère intérieurement qu’ils allument la lumière pour elle, que c’est leur façon de la border, parce qu’ils savent qu’elle a peur du noir, peur d’être seule dans ce petit appartement, seule dans ce petit immeuble, qu’elle a peur d’appuyer sur l’interrupteur et de se faire manger par l’obscurité, par les cafards.
Peut-être qu’elle espère intérieurement qu’ils la regardent eux aussi, et ça lui donne une raison de garder sa lumière allumée.
Ce dialogue muet, tordu, et imaginaire lui donne espoir, et elle se dit que ça aussi c’est amusant : la capacité qu’ont les êtres de s’accrocher aux moindres choses, de porter de l’attention aux plus petits détails, de chercher de minuscules signes dans les plus grandes évidences, des raisons dans l’inexplicable, de ce réflexe de crier les mains en avant alors qu’on est déjà en train de tomber, d’être triste, déçu, en colère, alors que la foudre a déjà frappé, de ce besoin permanent de s’agripper à la rambarde même si elle est vissée au vide.
Est-ce que c’est dans la nature des Hommes d’avoir peur, et d’avoir espoir aussi ?
Il est cinq heures vingt sept du matin et elle a cours dans trois heures. Elle fait des études de médecine. Ça a rendu fière sa mère qui aurait préféré qu’elle soit avocate et ça a surpris son père qui lui avait dit qu’il la pensait incapable de réussir. En réalité elle avait voulu surtout leur faire plaisir, et, sûrement, se prouver qu’elle était pas trop idiote. Mais voilà. À quoi ça sert de trouver des vaccins et de guérir des gens si on ne guérit ni la mort ni la fin du monde ? Idiote peut-être pas, ailleurs peut-être trop. La psy aux grosses lunettes lui avait dit que la vie est inestimable. Pourtant elle a un prix dont elle se rappelle chaque jour depuis que sa maîtresse le lui a apprit en CP, avant de la punir parce qu’elle pleurait : 2 525 608 000 secondes en moyenne (sûrement moins si on porte de grosses lunettes vertes teintées, personne ne devrait faire ça). Elle ne veut pas calculer combien il lui en reste à dépenser, mais elle rembourse sa dette, seconde après seconde, minute après minute, heure après heure, comme les autres, comme tout le monde, comme le monde, son monde, ça la terrifie. Et après ? Parfois la dette diminue, les secondes s’allongent, comme des points bonus, comme les pastilles vertes qu’on collait dans son carnet à l’école primaire « a nettoyé le tableau, a posé des questions, a aidé ses camarades ». Ses parents lui ont toujours dit que si elle était sage, si elle se mettait bien en rang deux par deux, qu’elle écoutait bien les consignes, qu’elle ne fumait pas, et qu’elle mangeait cinq fruits et légumes par jour, elle serait récompensée. Et après ?
Rien n’a changé, c’est comme à l’école primaire, parfois le professeur fait une erreur, les élèves trouvent un bouc émissaire, et les gommettes sont mal attribuées. Son grand père a été renvoyé alors qu’il n’avait rien fait, et elle trouve ça injuste.
Elle aussi elle a beaucoup de pastilles rouges déjà, le cahier va bientôt déborder, elle pourra mettre les autocollants sur les murs de sa chambre vide, et quand elle n’aura plus de place, elle rejoindra sûrement papi sur l’île où restent les gens qui n’ont pas mérité ce qui leur est arrivé. Ils boivent probablement des cocktails dans des noix de coco en attendant d’être réattribué ailleurs, de toute manière elle se dit qu’on est jamais qu’un nombre sur le compteur. Un loyer, un salaire, un nombre d’années, et après ?
Ça aussi, elle trouve que c’est injuste, parce qu’elle a toujours fait ce qu’on lui a demandé « a bien écouté en classe, a bien écouté à la maison, a été gentille avec tout le monde ». Tout faire parfaitement, comme on lui a appris, faire des prévisions annuelles, des plans financiers, mais elle n’arrive pas à compter, pas comme elle compte les pièces dans son porte monnaie pour les donner au caissier quand elle achète ses bières ou son vin pour oublier qu’elle va perdre son temps à cette soirée dont elle ne connaît aucun invité. Elle cherche à faire passer le temps pour oublier qu’il ne reviendra jamais, et elle déteste ça. Ça pourrait être la dernière fois, la dernière minute, la dernière heure, et aucun horoscope ne lui dira. Chaque jour 86 400 secondes à dépenser, pas moyen de les mettre sur un livret A, pas moyen de les économiser même si elle fait de l’apnée pour tenter de les garder à l’intérieur.
Malgré tout elle arrive à oublier, parfois, quand arrivent ces moments rares et tendres aussi, qui paraissent durer une éternité et sur lesquels il n’y a ni gommettes ni mots à poser. Il y a ces soirées à vagabonder à plusieurs dans les ruelles, dans les bars, dans la foule, dans une bulle hermétique, comme un sac de congélation : la nuit garde au frais les souvenirs jusqu’à que le soleil les réchauffe et les fasse fondre dans un nuage de buée.
Il y a aussi ces gens, ceux qui font tout oublier, ceux qui rendent aussi heureux de les retrouver que triste de devoir s’en séparer, ceux qui sont plus puissants qu’un shot à jeun, ceux qui animent les instants immobiles, qui colorient les regards éteints, qui parlent en chansons, ceux qui quand ils prennent dans leurs bras donnent l’impression de sculpter une armure invincible sur le corps, ceux dont les sourires camouflent tout les derniers soupirs du monde.
Il y a ces dîners en famille, ces vacances mal organisées, ces photos ratées, ces disputes, ces baisers, ces films classiques, ces musiques cultes, ces découvertes pour l’humanité, toutes ces choses qui finiront par faner, comme le bouquet de tulipe près de son évier, et plus elle y pense plus elle a peur d’aller dormir, mais depuis son petit canapé elle peut voir la fenêtre de sa chambre. La lumière d’en face est allumée. Il lui semble que c’est la seule chose qui ne fanera jamais.
Elle se dit que si le temps n’a pas de prix, alors ça ne sert à rien de passer sa vie à essayer d’être riche, et elle se dit qu’elle devrait arrêter ses études et aller voir ailleurs s’il y a pas des cocktails à siroter dans des noix de coco.
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PS : c’est un premier jet j’ai tout écris d’une traite sans relire alors je vais sûrement faire des changements soyez indulgents svp
