Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

01 Juillet 2026 à 20:39:48
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Traumatismes

Auteur Sujet: Traumatismes  (Lu 1617 fois)

Hors ligne Grégor

  • Calligraphe
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Traumatismes
« le: 19 Août 2023 à 12:57:12 »
Aliocha arpentait les rues comme un voleur, un détraqué, un maraudeur des villes souterraines et inaudibles.
Il savait pourquoi cette personne se comportait ainsi.
Qui était-ce ?
Quelle âme perturbée remuait dans ce corps frêle et noyé par la vie ?
Ce n'était qu'une femme sans importance qui venait de traverser sa vie, la colorant de souvenirs bizarres et déconcertants.
Son drame était devenu le sien, il était entré dans la fêlure que d'autres blessures avaient laissée en lui.
Pourquoi notre cerveau reproduit-il sans cesse l’événement traumatique que nous avons subi ?
Il nous accuse ? Est-ce pour que cela ne se reproduise pas ? Est-ce la raison pour laquelle nous nous sentons souillés ? Nous culpabilisons de ne pas avoir su éviter le pire ?
Notre cerveau cherche peut-être à être rassuré et assuré que le pire ne se reproduira jamais.
Sinon comment expliquer ce sentiment de culpabilité ?
Nous souffrons jusqu’à la nausée de revivre et revivre sans cesse ces scènes horrifiques et parfois, au bout de la nuit, nous entrevoyons une lueur, le salut : la grâce de se sentir innocent des crimes des autres.
Socrate avait raison, seul l’injuste corrompt son âme, il la souille au point de ne plus vomir devant son reflet de brute épaisse et barbare. La victime est intacte, si elle reste juste. Jésus Christ avait raison, spirituellement parlant, de tendre son autre joue, il tendait au bourreau un miroir de sa méchanceté gratuite, le reflet de son âme salie et rongée par le mal.
Aliocha pensait : "La seule manière que j’ai trouvée de guérir de mes blessures fut de m’efforcer d’être juste, y compris envers les injustes et les gens mauvais. Quand cette lueur traverse notre esprit, nous nous sentons bien plus forts que les salauds de toutes espèces qui peuplent ce bas-monde.
Bien sûr, nous ne sommes jamais parfaitement juste, c’est une lutte constante.
La vertu, la courtoisie, la non-violence, le courage, permettent d’être rassuré : tant que j’aurai à cœur d’être juste, je ne serai pas souillé et je pourrai affronter ce monde.
Notre cerveau ne pense pas toujours ainsi, il préfère, je crois, être à l’abri de tous dangers et nous pousse à bien analyser les événements violents que nous avons subis afin de les éliminer de notre vie future. Un peu de sagesse pratique le rassurera.
Mais nous ne pouvons être rassurés pour tout.
Il nous faudra tôt ou tard affronter la mort vaillamment.
Je crois qu’il faut s’y préparer et l’envisager assez souvent.
Ainsi, nous devenons plus courageux dans la vie : si demain je ne suis plus là, à quoi bon craindre pour ma vie comme si je devais vivre éternellement ? Je ne perds pas une éternité de temps, mais un temps limité, où la vieillesse, la maladie et la souffrance me guettent.
Alors, autant vivre avec panache."
Mais toute cette douleur suintait de ses yeux malades, jaunis par l'alcool et les mauvaises nuits.
Il cherchait le salut, la grâce d'une accalmie dans sa vie.
Son désordre mental l'avait éloigné de ses semblables.
Il était comme orphelin de ses frères humains.
Il dévastait tout sur son passage, connaissait mal les limites, n'entendait que le chaos qui grondait en lui.
"Je suis malade, je suis mauvais" pensait-il tristement.
Il ne savait pas faire la part des choses : ou bien il se croyait supérieur et avait une trop forte estime de lui-même, ou bien il se sentait grotesque et stupide. Mais tout son problème gisait là, dans ce basculement inepte de son jugement qui l'empêchait de discriminer le bon du moins bon et de s'ajuster aux événements. Au lieu de cela il tentait d'instinct des coups de poker et s'il réussissait parfois avec éclats, souvent malheureusement il se faisait remarquer et juger.
Les gens lui tournaient le dos.
Il voguait maniaque sur le flot de ses exagérations et fatiguait jusqu'à la lune.
Aliocha réussit pourtant à attendrir un homme.
C'était un sage, on l'appelait l'obscur, parce que personne ne le comprenait vraiment.
Pourtant ses interprètes étaient fréquents.
Aucun ne tirait de lui le même propos, mais tous le louaient comme une source de jouvence intellectuelle et spirituelle.
Il n'avait jamais écrit.
Aliocha se sentit enfin calmé en présence de l'obscur thaumaturge.
Il lui demanda ce qu'il devait faire.
L'obscur lui dit qu'il le savait déjà.
Mais à quoi bon ce savoir s'il ne guérit pas ?
Ce n'est pas le savoir qui guérit mais l'application du savoir.
Aliocha compris qu'il devait pardonner à ses bourreaux, pardonner aux bourreaux en général.
La haine qu'il ressentait en pensant à eux n'était que le fruit de son impuissance, devenue maladive.
Les forts sont sans haine pensait-il.
Mais est-ce une force de maltraiter son prochain ?
"Je suis plus fort que vous, moi qui résiste à la tentation de devenir un monstre insensible, puissé-je ne pas l'être qu'en rêve, dans un fantasme, où ma virilité perdue croirait à moindre frais être devenue plus puissante que ses bourreaux !
Je n'ai plus de haine, ni de peur, je suis debout, digne."
« Modifié: 31 Août 2023 à 19:27:22 par Grégor »

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
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Re : Traumatismes
« Réponse #1 le: 20 Août 2023 à 08:26:35 »
Merci pour ton texte.
C'est une réflexion sur plusieurs choses, même si je ne partage pas toujours ton avis.
Comme disait je ne sais plus qui : "toute notre vie n'est qu'un voyage vers notre mort"
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Delnatja

  • Grand Encrier Cosmique
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  • Ailleurs et au-delà
Re : Traumatismes
« Réponse #2 le: 20 Août 2023 à 09:33:39 »
Bonjour Grégor, merci pour ton texte.
Je le trouve intéressant, tu poses des questions et tu tentes d'y répondre.
Il n'y a pas le côté "donneur de leçon" que je n'aime pas.
Belle journée.
Michèle

Hors ligne Grégor

  • Calligraphe
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Re : Traumatismes
« Réponse #3 le: 20 Août 2023 à 10:00:36 »
Merci pour vos retours.
Il est possible que je reprenne ce texte et l'enrichisse.
Je suis resté très théorique car je ne voulais pas dévoiler l'incident qui l'a déclenché et la raison pour laquelle j'ai essayé de méditer sur les traumatismes.
En réalité, il s'agit d'une personne que je connais et qui a vécu un événement vraiment difficile.
Je n'ai pas pu reconstituer l'ensemble de ma réflexion et le résultat n'est pas encore abouti.
Il me semble que l'on recoud également les plaies de l'âme par les mots et les explications, le sens que l'on finit par donner à l'événement traumatisant. C'est une manière de ne pas dissocier nos émotions de notre raison, la partie logique de notre cerveau de la partie émotionnelle. Même si les explications peuvent parfois être délirantes, elles conduisent potentiellement à une victoire sur l'horreur.

Hors ligne Arsinor

  • Aède
  • Messages: 241
Re : Traumatismes
« Réponse #4 le: 21 Août 2023 à 22:17:05 »
Bonjour Grégor,

Oui, l'écriture peut travailler le souvenir, faire accepter le réel, bien comprendre ce qui s'est passé et le dépasser. Elle a un côté psychothérapeutique. Tu prends la bonne voie en évoquant le juste qui ne se laisse pas corrompre par l'injuste. Cependant, je dirais quand même de prendre en compte ta colère, non pour te mettre en colère ce qui serait contre-productif, mais pour faire autre chose, car la colère est de l'énergie qu'il faut canaliser.

Sur le plan littéraire, tu peux inventer un personnage et un incident différent de celui que tu as vécu.
Par Internet, c'est presque impossible de consoler... il vaut mieux se confier à un ami en présentiel.

 :)

Hors ligne Grégor

  • Calligraphe
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Re : Traumatismes
« Réponse #5 le: 31 Août 2023 à 19:47:06 »
Bonjour Arsinor,
Je ne cherche pas du tout à être consolé.
Il n'y a rien de subjectif dans tout cela.
Je relate des visions.
Mais croyez moi, beaucoup de gens souffrent...
Ce n'est pas du tout une psychothérapie.
Vos propos se veulent rassurant comme si l'horreur était derrière nous.
Quelque chose de dépassée, qui ne reviendra plus dans notre oasis de sécurité et de "compréhension".
Mais le pire est peut-être à venir.
J'y pense parfois, surtout par 44 degré.
Il ne faut pas nier le mal.
Je crois que l'intellectualisme endort les sens et nous éloigne de la vérité.
Les salauds le savent et ils se nourrissent de ce sommeil des justes.
La colère est saine quand on parle d'agression, de violence, de méchanceté gratuite.
Les gens qui sont dans le déni et qui se veulent rassurant rêvent les yeux ouverts.
Un seul conseil : si vous voulez la paix, préparez la guerre....

Hors ligne Arsinor

  • Aède
  • Messages: 241
Re : Traumatismes
« Réponse #6 le: 31 Août 2023 à 22:01:35 »
D'accord, c'est une analyse d'une société malade de sa violence. C'est ça ?
Aliocha veut vivre avec panache, quitte à mourir...
que fait-il après ses décisions de rester debout ?

Hors ligne Grégor

  • Calligraphe
  • Messages: 121
Re : Traumatismes
« Réponse #7 le: 01 Septembre 2023 à 14:07:40 »
Bonjour,
Votre question est intéressante, que fait-il après avoir pris cette décision ?
Souvent je vois des personnes qui rechutent et rechutent sans cesse...
Mais peut-être est-ce parce que toutes ces décisions ne sont qu'un pansement sur la plaie plus profonde et qui nous hante tous : la peur de sa propre mort ?
Dès l'instant où Aliocha se ressaisit de sa possibilité la plus propre, de sa fin possible, peut-être imminente, alors il est invincible.
Sans doute pourra-t-il vivre heureux en faisant du bien autour de lui.

Hors ligne Arsinor

  • Aède
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Re : Traumatismes
« Réponse #8 le: 02 Septembre 2023 à 00:17:35 »
Tu pourrais ajouter un deuxième chapitre alors

Hors ligne Grégor

  • Calligraphe
  • Messages: 121
Re : Traumatismes
« Réponse #9 le: 16 Septembre 2023 à 07:25:24 »
Deuxième partie

Aliocha marchait dans les allées du parc et le vent soufflait fort sous l'arbre qui l'abritait.
Il était en train d'avoir une conversation avec un homme d'Église.
Croyez-vous aux esprits ? En l'âme éternelle ? Pensez-vous qu'il soit possible d'établir une sorte de contact avec les défunts ?
Aliocha riait de ce genre de croyances mais à présent il ne riait plus.
Il avait croisé un possédé, une âme vraiment empoisonnée par son démon.
Et Dieu seul sait pourquoi, au lieu de croire en un canular, ou de prendre ces gens pour des fous, il s'était soudain souvenu.
Il était plus jeune et ses mains étaient couvertes de verrues.
Bien des spécialistes s'étaient trouvés impuissants à le guérir.
Mais sa grand-mère, qui avait une solide foi en Jésus Christ, avait réussi à le soigner.
Il se souvint aussi d'autres événements à caractère mystique ou surnaturel.
Des songes venaient le réveiller la nuit.
Son coeur s'était ouvert.
Il voyait les choses différemment bien qu'il continuât de les voir également comme avant.
Une couche de spiritualité s'était ajoutée à sa vision des choses.
Mais il sentait toujours quelqu'un ricaner dans son dos : son ancien moi ? Son esprit fort ?
Qu'importe, il ne prétendait pas savoir ni même convertir qui que ce soit à sa foi.
Il ne voulait rien changer, seul son coeur avait changé.
Il espérait bien quelque part et bien indirectement qu'il aiderait mieux les autres.
Mais il ne voulait surtout pas qu'on le reconnaisse et qu'on lui prête attention.
Ce qu'il y avait de sacré en lui devait rester son secret, son humilité.
Car rien n'arrive que par la grâce de Dieu.
Aliocha discutait avec un prêtre sous un marronnier et le vent soufflait fort.
Pour cette vie et celle d'après, il se souvenait de l'éternité qui loge dans le coeur de chaque homme.
« Modifié: 16 Septembre 2023 à 07:27:51 par Grégor »

 


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