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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » L'homme au pardessus beige

Auteur Sujet: L'homme au pardessus beige  (Lu 1209 fois)

Hors ligne LOF

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L'homme au pardessus beige
« le: 03 Août 2023 à 10:33:27 »
                                                        L'homme au pardessus beige

C’était toujours à la même heure. Celle où les visages étaient masqués par l’ombre.

De ma fenêtre, je voyais sa silhouette, toute raide dans un pardessus qui lui descendait jusqu’aux genoux. Il marchait à pas lents dans la rue. J’aurais pu lui dire que le quartier à cette heure… mais non. De ma fenêtre je ne pouvais crier. Je finissais par me réveiller automatiquement à cette heure de la nuit comme si quelqu’un me tirait par la manche. Je courais à la fenêtre. C’était lui, encore lui. Avec le même pardessus et le chapeau qui lui couronnait la tête. Il suivait le bord du trottoir. A l’angle de l’immeuble en face il disparaissait. Puis une minute après il réapparaissait. Il allait et venait. Les mains enfouies dans son pardessus que la lumière du lampadaire rendait encore plus beige. Ce beige un peu fade des gens convenables et de bonne tenue qu’ils choisissent pour garnir leur garde-robe.

Des fois de rares passants foulaient aussi le trottoir. Leur allure était peu rassurante, titubante. L’homme au pardessus ne les évitait pas. Il semblait que ces vagabonds ou malfrats de la nuit n’existaient pas pour lui. Sans doute que quelqu’un dans sa tête devait l’occuper davantage.

Je pouvais l’imaginer du haut de mon quatrième étage derrière ma fenêtre que voilaient des rideaux nylon aux motifs à fleurs. Je pouvais tout imaginer. Je m’autorisais même à prendre sa place. Qu’est-ce qui pourrait me pousser à errer ainsi régulièrement à cette heure indue de la nuit au même endroit dans un quartier peu recommandable ? Attendre qui ? Espérer quoi ? Surveiller. Revenir. Chercher. Des souvenirs ? Être manipulé par des souvenirs. Lesquels ?

J’habitais ce quartier depuis plusieurs années. Plus rien de lui ne me faisait rêver. L’éternelle boutique de quincaillerie à l’angle de la rue était fermée. Et un rideau de fer brinqueballant colmaté de planches pourries remplaçaient la devanture depuis belle lurette. Un porche sombre et urineux jouxtait seulement la boutique délabrée. Parfois il est vrai des ombres furtives s’y engouffraient aux heures les plus improbables de la nuit.

L’homme au pardessus ne semblait pas s’intéresser à cette ouverture sur on ne sait quel monde. Il marchait. Son pas était légèrement claudiquant. On ne le remarquait pas à première vue. Mais si on s’attardait sur sa personne on finissait par déceler l’imperceptible boitement comme une anomalie de plus qui s’ajoutait à ses rendez-vous nocturnes avec l’inconnu, l’absence, l’invisible.

Ces questionnements derrière mes rideaux nylon n’avaient pour réponse que mon épuisement et ma lassitude. Je retournais à mon lit et décidais de laisser l’homme au pardessus à ses facéties qui n’avaient rien de réjouissant. Toutefois si je ne voulais plus me relever et rejoindre mon poste d’observation, dans le lit, la présence de l’homme continuait à me tarauder. Impossible de trouver le sommeil, ou s’il venait à me surprendre, je ne faisais plus la différence entre mon éveil ou l’endormissement.

Je crus même, une fois, que quelqu’un frappait à ma porte, que cette personne avec un chapeau et un pardessus beige me demandait asile. Qu’elle voulait se réfugier chez moi et rentrer dans mon lit. Si bien qu’une nuit, effrayé par cette intrusion, je me précipitais à la fenêtre et il fallut que la vue de l’homme sur le trottoir me rassure et me prouve que mon appartement était bien vide et verrouillé à double tours.

L’idée même me vint de descendre et de m’adresser à l’homme pour savoir qui il était et ce que son affreux manège signifiait. Une nuit cauchemardesque je le fis. Je m’habillais hâtivement, dévalais mes quatre étages et je me trouvais sur le trottoir. Personne. Je m’attendais à ce qu’il débouche à l’angle de l’immeuble. Je surveillais son ombre comme dans un mauvais film d’épouvante. Mais personne. Je marchais devant la devanture délabrée du quincailler. Je m’arrêtais devant le porche sinistre d’où un air glacé et nauséabond s’échappait. Puis je jetais un œil vers ma fenêtre du quatrième étage. Je crus m’apercevoir en train d’épier la rue derrière mon rideau. Ce que j’avais scruté depuis si longtemps de là-haut, j’en avais maintenant pris la place. Comme si moi-même j’étais devenu l’homme au pardessus. Je rabaissais seulement ma casquette sur mon visage, le dernier détail qui pouvait me distinguer de lui.

Le porche ténébreux m’attirait. Je devais en vaincre l’odeur et l’obscurité glaciale. Je me rappelais alors que l’homme au pardessus n’avait jamais franchi ce porche. Ceci encore me distinguait de lui. Je me trouvais soudain vulgaire, prosaïque, minablement ordinaire de céder à la tentation de vouloir m’engouffrer sous un porche maléfique et douteux. Je me ressaisis et me heurtais à un corps qui vacillait, grommelant des injures, avec une trogne hirsute puant la vinasse. Il s’accrochait à moi, voulant sans doute me dépouiller de quelque argent que je n’avais pas. Je le rejetais d’un sale coup dans le ventre et je montais me réfugier chez moi.

La nuit suivante, je repris mon poste d’observation. L’homme au pardessus réapparut. Mais cette fois aucune curiosité ne m’agita. Je laissais l’homme errer sur son tronçon de trottoir. Je pensais qu’il était bien à sa place et moi à la mienne. J’admettais seulement qu’il avait ses raisons de déambuler ainsi. Si j’en acceptais le mystère, je regrettais toutefois de ne pas pouvoir comme lui croire suffisamment en la chose qui le motivait, pour affronter si longtemps les fantômes de la nuit qui le hantaient.

« Modifié: 07 Août 2023 à 18:43:19 par LOF »
Lof

Hors ligne Lilii

  • Tabellion
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Re : L'homme au pardessus beige
« Réponse #1 le: 04 Août 2023 à 13:07:24 »
Bonjour LOF

Tout d'abord, merci pour ton texte, il est très agréable à lire. Toutefois, pardonne-moi, mais je suis un peu restée sur ma faim.
Je trouve que l'idée d'inverser le rôle de ton personnage avec l'homme au pardessus était une chouette idée mais elle aurait peut-être méritée un peu plus qu'un paragraphe.

J’aurais pu lui dire que le quartier à cette heure… mais non.
J'aurai bien aimé savoir ce qui se passe dans ce mystérieux quartier à cette heure...  :mrgreen:

Voilà voilà, bonne journée  :)

Hors ligne Choumi

  • Prophète
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Re : L'homme au pardessus beige
« Réponse #2 le: 04 Août 2023 à 22:22:35 »
Bonsoir
J’ai relu plusieurs fois ton texte pour y mettre un commentaire
sans pour autant pouvoir exprimer mon ressenti
Le texte est facile à lire et son intérêt augmente à chaque ligne.
 j’ai pensé un moment que s’était toi qui se dédoublais les nuits d’insomnie
Alors quand je le relis je butte toujours au moment où ce personnage revient en chair et en os si je puis dire cherchant toujours un indice qui me donnerait raison
Je suis pas très clair mais un peu perdu dans la chute
Amicalement
Michel



Hors ligne Louvoyage

  • Plumelette
  • Messages: 17
Re : L'homme au pardessus beige
« Réponse #3 le: 04 Août 2023 à 22:52:18 »
Bonsoir LOF,

J'apprécie beaucoup ce texte, tout comme j'ai apprécié celui sur le petit village en Wallonie. Celui-ci est un peu moins dur mais toujours aussi direct et expressif.

Dans ce texte, j'ai particulièrement aimé les aller-retour entre les descriptions sur l'homme dehors, et celles sur le protagoniste, mais aussi sur ce que j'ai cru percevoir comme de la folie chez le narrateur (il semble ne pas savoir détacher ses pensées de la réalité.). A tel point que je me demande s'il n'a pas rêvé sa descente dans le rue la nuit.

Comme Lilii, Un paragraphe plus conséquent sur l'inversion des rôles m'aurait plu.

Enfin, de manière très personnelle, j'ai buté sur deux mots : "fadasse" et "pisseux" mais je ne saurai pas dire pourquoi. Sur le moment, ils me semblaient trop forts peut-être.

Sinon, je trouve que c'est un texte très agréable à lire.


Bonne soirée !
« Modifié: 05 Août 2023 à 09:11:57 par Louvoyage »

Hors ligne Michael Sherwood

  • Prophète
  • Messages: 997
Re : L'homme au pardessus beige
« Réponse #4 le: 05 Août 2023 à 08:32:41 »
Hello LOF,

Selon auguste Comte "On ne peut pas se mettre à la fenêtre pour se regarder passer dans la rue."
Et pourtant c’est ce qui se passe ici !

J’aime cette atmosphère à la Modiano qui se dégage de ce récit : l’ombre, la nuit, le mystère qui se dégage de cette silhouette au par-dessus beige qui va et vient sur le trottoir en face.
Je suis presque amené à penser que l’auteur est en quête de son personnage (son double) depuis la hauteur de son 4ème étage ! Que celui-ci le hante toutes ses nuits jusque dans son lit et son sommeil, qu’il finit par le rejoindre pour se confondre avec lui et mieux l’appréhender. Ils échangent ainsi leurs places :

Citer
Je crus m’apercevoir en train d’épier la rue derrière mon rideau. Ce que j’avais scruté depuis si longtemps de là-haut, j’en avais maintenant pris la place. Comme si moi-même j’étais devenu l’homme au pardessus.
Puis il cherche tous les moyens de se distinguer de son personnage : casquette au lieu de chapeau, franchissement du porche.
Les nuits suivantes, sa curiosité apaisée, il finit par se désintéresser de son double, le personnage nocturne qu’il s’est créé, mais regrette en même temps de pas avoir suffisamment approfondi le mystère :

Citer
je regrettais toutefois de ne pas pouvoir comme lui croire suffisamment en la chose qui le motivait, pour affronter si longtemps les fantômes de la nuit qui le hantaient.

Le style est bon, travaillé, il y a juste la triple répétition de "fenêtre" dans le 2ème paragraphe...

Bye  8) !

It's not because you're paranoid that they aren't after you.

Hors ligne Joachès

  • Prophète
  • Messages: 926
Re : L'homme au pardessus beige
« Réponse #5 le: 07 Août 2023 à 17:50:22 »
Je n’ajouterai pas grand chose aux commentaires précédents. Comme eux j’ai apprécié ton texte, la qualité du style et le choix des mots. Personnellement j’ai eu le sentiment d’avoir devant moi une scène de polar, une scène de la série des Maigret pour être plus précis. Peut-être la scène et ta manière de décrire le tout. J’ajouterai que cet homme au pardessus beige paraît sorti d’un autre temps, il semble irréel et l’on ne peut s’empêcher de se questionner sur ce personnage.

Hors ligne Kalimero

  • Tabellion
  • Messages: 40
Re : L'homme au pardessus beige
« Réponse #6 le: 17 Août 2023 à 01:17:24 »
Je ne vois que cette explication : c'est un fantôme !

Texte très agréable, j'aurais juste aimé plus de passé simple dans la conjugaison, mais l'imparfait suit la logique de l'éternel et donc du fantôme.

Ton héros aurait dû descendre avec un drap pour débusquer cet homme invisible à l'imper beige. En même temps, coment savoir ?  :P

J'avoue apprécier le mystère de ce texte.
What you get is exactly what you give.

Hors ligne LOF

  • Grand Encrier Cosmique
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  • Frappé par le vent
Re : L'homme au pardessus beige
« Réponse #7 le: 20 Août 2023 à 12:07:20 »
 Merci à vous pour toutes vos remarques.
 L'identification du narrateur à l'homme au pardessus à développer ?
 Oui, je vais y penser.
Lof

Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 242
Re : L'homme au pardessus beige
« Réponse #8 le: 20 Août 2023 à 14:08:20 »
 |-|Telle quelle, ce texte me plaît sans qu'il soit besoin de développer. Je préfère les entrebâillements aux  portes largement ouvertes.
cent fois sur le métier...

 


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