Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

01 Juillet 2026 à 19:35:45
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Visite

Auteur Sujet: Visite  (Lu 1282 fois)

Hors ligne Chaiquecestpire

  • Tabellion
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« le: 17 Mars 2023 à 15:16:53 »
Elle se tenait debout devant l’entrée de l’établissement. Elle savait que de l’autre côté se trouvait une dimension parallèle. Après avoir tenté vainement de dissiper son sentiment d’angoisse, elle franchit l’entrée. Elle ne savait pas très bien si elle devait marcher très rapidement jusqu’à son but ou très lentement et faire attention au moindre de ses mouvements. Finalement, elle opta pour la seconde option. Très vite, dans la cour, elle aperçut des silhouettes difformes se mouvant encore beaucoup plus lentement qu’elle. Elle parvenait presque à distinguer le son métallique des objets sur lesquels ils s’appuyaient mais, fort heureusement, ils étaient recouverts par le bruit du vent et des feuillages. En entrant dans l’immeuble, la première chose qu’elle aperçut fut un ascenseur. Hors de question. Elle se sentait suffisamment oppressée comme cela. Elle monta l’escalier jusqu’au deuxième étage. Là, elle se mit à déambuler dans le couloir, faisant mine de ne plus être sûre du numéro de la chambre qu’elle cherchait. Finalement, elle se tenait debout devant la porte de la chambre. Là, elle ressentit une angoisse similaire à celle qu’elle avait ressenti devant l’entrée de l’établissement mais  autrement plus vive. Elle prit son courage à deux mains et  frappa à la porte. Aucune réponse. Elle attendit un moment puis, après une longue hésitation, elle frappa à nouveau. Encore une fois, aucune réponse.

- Je peux vous aider ?

Elle se tourna et vit une dame d’âge mûr en uniforme d’infirmière, arborant un sourire ayant eu l’effet miraculeux de faire s’évaporer ses angoisses en un instant. Malheureusement, elles réapparurent à la même vitesse.

- Oui, euh, bonjour. Je cherche ma mère.
- Madame Viennot ? Elle est dans la salle principale avec les autres.
- Ah, euh, merci.

Elle devait visiblement faire le chemin inverse pour descendre au rez-de-chaussée. Elle s’y attela. Étrangement, descendre les escaliers lui était plus pénible que de les monter. La salle principale, ce n’était pas plus mal. Au moins, elle n’aurait pas à supporter d’être en intimité avec elle. Elle arriva au lieu-dit. Elle se mit dans une position lui permettant de voir  ce qu’il y avait à l’intérieur sans être vue. Elle la cherchait du regard, mais rien. Elle se résigna à entrer dans la salle principale. Toute l’assemblée se tourna dans sa direction. Puis, aussi vite, la plupart retournèrent à leurs activités respectives.

- Oh regarde Antoine, comme elle est jolie, tu ne trouve pas ?
- Oui, dit Antoine sans lever la tête et en grommelant.

C’était sans doute mieux qu’un regard lubrique.

Elle passa en revue la population du lieu. Aussi diverse que l’était l’humanité tout entière. Alors qu’elle se laissait porter par la contemplation et qu’elle avait presque oublié ce pourquoi elle était venue, soudain, elle l’aperçut, sa pauvre mère. Elle était assise au fond de la salle, seule face à la fenêtre. Elle se tenait à l’écart y compris de ceux qui l’étaient du reste du monde. Cela faisait bientôt deux mois qu’elle ne l’avait pas vu. En même temps, elle en était la seule responsable. Elle pouvait venir la voir tous les jours si elle le voulait. Elle s’approcha d’elle en faisant un détour pour ne pas croiser la route des autres retraités. Lorsqu’elle fût arrivée à côté d’elle, très lentement et tendrement, elle posa ses mains sur ses épaules.

- Maman, ça va ? Murmura-t-elle ,

Sa mère, très lentement aussi, se retourna vers elle.

- Bonjour Madame. Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous ?

Madame. La fois d’avant, c’était Mademoiselle. Cela dit, peu lui importait. Elle avait beau être plus que préparée, cette réponse ne pouvait avoir d’autre effet qu’un coup de perceuse.

- C’est moi, Marlène. Tu te souviens ?

Bien sûr que non. Sa mère la regarda fixement. Quelques secondes. Puis, sans plus la considérer, elle se tourna à nouveau en direction de la fenêtre.

- Arnaud et Léa m’ont dit de te passer le bonjour.
- Ah.

Cette interjection pouvait signifier tout et n’importe quoi. Marlène attendit sans rien dire afin de voir s’il pouvait en émerger du sens.

- Arnaud et Léa. Tu te souviens, tes enfants ?

Telles étaient les recommandations du médecin : constamment chercher à raviver en elles des souvenirs.

- Mes enfants… Mes enfants ne viennent jamais me rendre visite.

Marlène resta stupéfaite.

- Ils sont…
- Je ne sais même pas… l’interrompit sa mère. Je ne sais même pas s’ils sont encore en vie.

Elle fondit en larmes.

Marlène avait envisagé toutes les situations possibles et imaginables à l’exception de celle-ci. Le premier réflexe qui lui vint fut de sortir un mouchoir de son sac. Puis, mécaniquement  elle se tourna en direction des autres résidents. La moitié d’entre eux restaient indifférents. Les autres la fixaient d’un regard accusateur. Elle leur répondit par un regard désolé puis, soudain, décida de ne pas leur prêter attention et de retourner à sa pauvre mère. Elle posa sa main sur son dos et, avec l’autre main, lui tendit le mouchoir. Sa mère la remercia et lui dit qu’elle était gentille. C’était déjà ça. Ses enfants… Sa mère, lorsqu’elle se souvenait d’en avoir, était persuadée d’en avoir seulement deux.  Évidemment, Marlène n’en faisait pas partie. Il lui venait des réminiscences, des épiphanies même, où Arnaud et Léa rejaillissaient dans son esprit et où elle se retrouvait fugacement emplie d’amour pour eux. Son frère et sa sœur lui parlaient de ces moments comme de miracles. A Marlène, cela n’arrivait jamais. Elle avait définitivement sombré dans les abîmes de l’âme de sa mère. Pourtant, elle avait toujours été sa préférée. Celle qui avait le mieux réussie et celle dont sa mère avait toujours été la plus fière. Celle pour qui sa mère avait fait tant de sacrifices. Peut-être était-ce là la clé. Peut-être était-ce une punition pour tous ces sacrifices. Elle la regarda se moucher. Elle pria pour ne pas être traversée par un sentiment de dégoût. Comment sa mère, une femme si dynamique, avait-elle pu finir ainsi. La seule chose qu’elle n’avait jamais oublié était son mari. Décédé, il était pourtant le seul à continuer à vivre dans son esprit.

- Merci mademoiselle pour le mouchoir.

Marlène répondit par un sourire attendri. Puis, sans réfléchir, elle lança :

- Je peux rester un peu avec vous ?
- Je n’y vois pas d’inconvénient.
- Vous regardiez quoi par la fenêtre ?
- Rien… Juste l’extérieur.

Elles restèrent là un peu moins d’une heure et demi, côte à côte, silencieuses la majorité du temps, s’échangeant quelques paroles de temps en temps telles deux inconnus qui venaient de se rencontrer pour la première fois. Marlène dit finalement au revoir à sa mère avant de s’en aller. Elle savait que le souvenir du moment qu’elles avaient passé ensemble allait rapidement s’évaporer dans l’esprit de sa mère, mais savait aussi que, dans le sien, non.




Hors ligne Cendres

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Re : Visite
« Réponse #1 le: 17 Mars 2023 à 19:22:35 »
Merci pour ton texte qui parle de la vieillesse et de l'Alzheimer.

C'est un sujet peu abordé, surtout a travers un proche. J'ai bien aime découvrir ton texte, même si au début je croyais que ca allait être du surnaturel.

Sinon je trouve incohérente cette partie :
"- Oui, euh, bonjour. Je cherche ma mère.
- Madame Viennot ? Elle est dans la salle principale avec les autres."


Si l'infirmière la reconnais, elle n'a pas besoin de lui demander. Sinon elle ne peut pas savoir le nom de sa mère
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Chaiquecestpire

  • Tabellion
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Re : Visite
« Réponse #2 le: 17 Mars 2023 à 22:18:35 »
Merci Cendres pour ton retour.

Pour le passage dont tu parles, je ne vois pas d'incohérence. L'infirmière l'a vu frapper à la porte de la chambre d'une patiente qu'elle connait. Donc qu'elle connaisse ou non le personnage principal n'a pas d'importance. Mais j'ai peut-être mal compris ce que tu voulais dire.

Concernant le début, j'ai volontairement cherché à  créer une atmosphère un peu irréelle pour permettre au lecteur de s'immerger dans les émotions  du personnage.

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 016
Re : Re : Visite
« Réponse #3 le: 18 Mars 2023 à 09:33:31 »
(...)
Pour le passage dont tu parles, je ne vois pas d'incohérence. L'infirmière l'a vu frapper à la porte de la chambre d'une patiente qu'elle connait. Donc qu'elle connaisse ou non le personnage principal n'a pas d'importance. Mais j'ai peut-être mal compris ce que tu voulais dire.
(...)
Tu as tout a fait raison, tu l'expliques bien. Cela vient de moi, j'ai imagine une autre structure en lisant ton texte d'où mon raisonnement mauvais.
Cette dame est la depuis un moment et le personnel connait son nom. C'est moi qui ai mal pensé(a ce moment la dans le texte, je n'avais pas encore en tête que c'était un EHPAD, je n'aurais pas du faire cette remarque).
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Michael Sherwood

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Re : Visite
« Réponse #4 le: 21 Mars 2023 à 07:16:33 »
Hello Chaiquecestpire! (Shakespeare?)

Très beau texte. Jusqu'au milieu du 1er paragraphe on se croit dans de la SF :

Citer
Elle savait que de l’autre côté se trouvait une dimension parallèle.

Et puis on réalise après que non, et (pour en avoir fréquenté moi-même) que c'est un EHPAD.
Et c'est très minutieusement, authentiquement observé : la mère, son désintérêt pour ce qui se passe autour d'elle, ses alternances de reconnaissance et non-reconnaissance ;
Marlène : son angoisse à affronter sa mère et le désespoir qu'elle peut ressentir à être effacée de sa mémoire : si cet esprit témoin de toute sa vie n'est plus présent, c'est comme ne plus exister !
C'est une situation d'une terrible charge émotionnelle, dans laquelle on se sent désarmé.

Bonne journée  8) !
It's not because you're paranoid that they aren't after you.

Hors ligne Chaiquecestpire

  • Tabellion
  • Messages: 40
Re : Visite
« Réponse #5 le: 21 Mars 2023 à 12:53:54 »
Merci Michael Sherwood pour ton retour.

Oui, mon pseudo est une référence à Shakespeare, une sorte de détournement parodique. "Je sais que c'est pire".

Merci d'avoir salué mes capacités d'observation. En sachant que je n'ai jamais mis les pieds dans un EHPAD ni dans une maison de retraite.  J'y suis vraiment allé à l'instinct.
« Modifié: 21 Mars 2023 à 14:04:11 par Chaiquecestpire »

Hors ligne Michael Sherwood

  • Prophète
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Re : Re : Visite
« Réponse #6 le: 21 Mars 2023 à 14:33:46 »

Merci d'avoir salué mes capacités d'observation. En sachant que je n'ai jamais mis les pieds dans un EHPAD ni dans une maison de retraite.  J'y suis vraiment allé à l'instinct.

Ah, alors une prémonition sans doute  8) !
« Modifié: 21 Mars 2023 à 14:35:42 par Michael Sherwood »
It's not because you're paranoid that they aren't after you.

Hors ligne L.F.

  • Tabellion
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    • Accompagnement à l'écriture
Re : Visite
« Réponse #7 le: 22 Mars 2023 à 14:07:20 »
Bonjour,

Joli texte avec une introduction déroutante, et surtout qui ne tombe pas dans le pathétique facile alors que le sujet s'y prêterait. J'ai bien aimé cette retenue.

Il y a quelques coquilles à enlever, et ça sera un beau texte !

 


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