Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

11 Juin 2026 à 06:36:32
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » (titre retiré car texte soumis)

Auteur Sujet: (titre retiré car texte soumis)  (Lu 577 fois)

Hors ligne Helbert

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(titre retiré car texte soumis)
« le: 06 Mars 2023 à 00:36:26 »
On a bondi dehors dès qu’on a vu le moins alcoolisé des deux hommes se saisir du cendrier de verre qui se trouvait juste devant lui, le vider posément de ses cendres sur le comptoir, se lever et, adoptant la posture du lanceur de poids, jeter son projectile en plein visage du poivrot plus vieux, qui était installé à l’autre extrémité. À vrai dire, notre réaction initiale a été la stupeur, pas à cause de la violence, car il faut avouer que le vieux emmerdait tout le monde depuis une heure, au point qu’il n’y avait rien d’étonnant à ce que quelqu’un finisse par péter les plombs. Non, nous avons plutôt été bluffés par la perfection impeccable du tir, assez impensable en pleine nuit, à plusieurs mètres de distance et au milieu d’une séance de picolage. Le sang a immédiatement coulé des deux narines du vieux, qui n’est pas exactement tombé mais s’est plutôt assis par terre, attendant passivement la suite des événements. Nous, on est sortis rejoindre la relative normalité du Boulevard Riquet, mais on continuait de regarder la scène. Le jeune gars s’est saisi à deux mains du tabouret sur lequel il était assis une minute plus tôt, et immédiatement le patron du bar lui a ordonné de se calmer, « Tu me reposes ça, de suite ! », mais l’autre s’en foutait, et on a eu peur que le tabouret atterrisse lui aussi sur le nez du vieux, mais non, le type s’en est servi pour défoncer la vitrine du bar, et on est partis pour de bon. Il était minuit et la température persistait à ne pas redescendre beaucoup plus bas que 30°C. Fallait toujours que ça aille trop loin, dans la chaleur étouffante de l’été toulousain.

Instinctivement, et par habitude, nous voulions être là où il se passait quelque chose, alors on a pris la direction de la rue Bayard, le quartier de la gare et des putes. Deux jeunes hommes trop maigres, à la démarche nerveuse et aux yeux brillants, des yeux qui cherchaient constamment l’action, qu’elle se présente sous la forme de filles aussi débordantes d’hormones que nous, d’un vendeur de shit ou d’une odeur de bagarre. Nous portions tous deux des pantalons blancs, mais alors que Jorge avait choisi le polo rose délavé qu’il aimait tant, moi j’avais tenu à mettre mon blouson de cuir brun, par-dessus un T-shirt pastel tout droit sorti d’une série télé que tout le monde regardait à cette époque. Nous avions un peu l’air d’un couple homo, et nous aimions jouer de cette ambiguïté. Justement, nous nous sommes retrouvés devant le club Zanzibar, sur la rue des 7 Troubadours, avec son épaisse porte métallique qui nous paraissait si mystérieuse jusqu’à ce que nous ayons enfin trouvé le courage d’y frapper pour la première fois, l’année précédente. « Qu’est-ce que t’en penses », j’ai dit à Jorge, qui a souri et rétorqué que je n’étais pas des plus sexy ce soir. C’était vrai : la sueur coulait sur mon front et tachait mon T-shirt. Mais je me sentais d’attaque, « Tu vas voir que je vais réussir à me faire offrir un verre par un vieux », je lui ai dit. On a sonné, le petit hublot s’est ouvert mais manque de chance, le type nous a reconnu, « Allez, dégagez les p’tits allumeurs », et nous avons poursuivi notre chemin d’errance. On a décidé de faire un détour par le quartier Saint-Georges, pas loin de là, car on savait que l’on y trouverait des vendeurs de hash. Jorge a demandé des nouvelles de Barbara, mais je ne lui avais pas parlé depuis notre dernière sortie ensemble, tous les trois.

Barbara, c’était une amie de fac qui contrairement à nous prenait sa vie d’étudiante au sérieux. Nous étions une échappatoire pour elle, sûrement. Cela dit, elle était capable de prendre des risques et de sortir de son rôle de première de la classe. La dernière fois qu’elle était venue avec nous, elle l’avait prouvé alors qu’on revenait de boîte dans mon auto. Jorge avait eu l’idée stupide de suivre au ralenti une fille qui marchait seule dans une rue déserte. Assis à l’arrière, il m’encourageait en me tapant sur l’épaule. La fille était en talons hauts et mini-jupe ; elle devait revenir d’une soirée elle aussi. Elle ne s’était pas retournée mais sa démarche s’était visiblement raidie, et elle avait serré son sac sur son ventre. Je m’étais senti tout de suite coupable, car c’était évident qu’on était en train de l’effrayer. J’avais voulu accélérer, mais Barbara avait posé sa main sur la mienne en disant « Attends, encore un petit peu », la voix excitée. Nous étions parfois ce genre d’idiots immatures.

Quelques fois, elle m’avait utilisé comme échappatoire d’une autre façon, dans ma chambre universitaire au Mirail. Des séances spontanées, silencieuses et sans conséquences. Jorge était lui aussi attiré par Barbara, clairement, et je me demandais s’ils avaient couché ensemble mais je n’avais pas osé poser la question, ni à lui, ni à elle.

On a payé cent francs pour une barrette à un gars bien trop jeune à l’air bien trop malin, au coin d’une rue étroite bordée d’immeubles de brique rose. D’autres revendeurs se trouvaient un peu plus loin, et ils donnaient l’impression de tous se connaître ; peut-être venaient-ils de la même cité. On est allés à la promenade piétonnière du centre commercial, où on a trouvé un bac à fleur qui ne sentait pas la pisse, près de la FNAC. J’ai préparé la feuille de papier et le tabac pendant que Jorge brûlait au briquet un morceau de hash. Le joint n’eut pas l’effet escompté, et nous nous sommes demandés si nous ne commencions pas à être un peu trop habitués, mais Jorge a soutenu qu’il était impossible de devenir insensible au cannabis. Non, on s’était fait avoir, et il a commencé à se fâcher, « Merde, c’était quand même cent francs ». J’ai proposé qu’on oublie tout ça et qu’on aille s’acheter quelque chose à manger à la boulangerie ouverte toute la nuit, place de Belfort. Le rendez-vous des fêtards affamés d’avoir trop bu ou trop dansé, et des prostituées du quartier qui y venaient entre deux clients – des modèles vieillissants et comme sortis d’une autre décennie, avec leur maquillage très prononcé, leurs bas-résilles déchirés et leurs écharpes-boas rose ou mauve. « Allez, viens, avec un peu de chance il y aura de la castagne », je lui ai dit, faisant allusion à un incident du mois précédent dont nous avions été témoins, dans lequel le patron du petit bar de la rue Caffarelli avait éjecté une épave dans la rue. En réalité, ce n’était pas un bon souvenir, car l’homme était tombé lourdement et l’arrière de son crâne avait heurté l’asphalte avec un bruit écœurant – une autre bagarre de bar dans une autre nuit trop chaude.

Mais Jorge n’avait pas le cœur à rire et tenait à récupérer son argent ou au moins obtenir un meilleur produit, alors nous sommes repartis à pas rapides vers la rue des revendeurs. Le nôtre était toujours au même coin et a senti les ennuis arriver avec nous. Il a sifflé deux fois du coin de la bouche, et lorsqu’on s’est retrouvés à sa hauteur, on a tout de suite été entourés de tous ses copains. Jorge a cherché à jouer au garçon raisonnable, « On ne veut pas d’ennuis, mais tu sais aussi bien que moi que tu nous as vendus de la merde, alors tu vas la reprendre et nous redonner notre fric ou alors nous donner du vrai hash », mais les mecs n’étaient pas tellement intéressés par la raison et je me suis mangé une torgnole en plein front, et tout en tombant à terre j’ai eu le temps de trouver ça un peu injuste de me faire taper en premier. De façon prévisible, Jorge et moi avons passé la minute suivante à recevoir une volée de coups de pieds en protégeant nos visages, et on m’a arraché mon blouson de cuir. Lorsque nous nous sommes relevés, les types n’étaient même pas partis : ils nous regardaient en souriant depuis l’autre côté de la rue. Celui qui portait mon blouson en a retiré mon portefeuille et me l’a jeté après l’avoir vidé de son argent. « Merci pour le pourboire », a-t-il crié en agitant les billets de banque en l’air, « et maintenant, cassez-vous, les ploucs, avant qu’on vous fasse mal pour de vrai ». Ne voyant aucune autre issue réaliste à l’incident, Jorge et moi sommes repartis en clopinant en direction du boulevard Carnot. On n’avait plus du tout envie d’une quiche nocturne ni de quoi que ce soit d’autre, à part soigner nos bleus et notre humiliation.

J’ai reconduit Jorge chez ses parents, dans les Minimes, et à mon soulagement, il est resté muet pendant le trajet. La dernière chose dont j’avais envie était de l’écouter élaborer un plan de revanche. Je suis resté tout aussi silencieux, empli d’un soudain dégoût pour la façon dont je menais ma vie. En arrivant enfin dans ma chambre de la résidence universitaire, j’ai eu la surprise d’y trouver Barbara, couchée dans mon lit. « Le gardien m’a reconnu, il a eu pitié de moi et m’a laissé entrer », a-t-elle expliqué, « qu’est-ce qui t’est arrivé ? » Je lui ai raconté, mais à son « Pauvre vous ! » désinvolte, je voyais bien que l’histoire la laissait indifférente. Je me suis couché sur le lit, les vêtements soudés au corps, ne trouvant pas l’énergie pour aller prendre une douche dans les salles de bain communes. Barbara s’est collée dans mon dos, m’entourant de son bras. Ses cheveux longs sont venus caresser le côté de mon visage. « Tu sens la transpi ! », a-t-elle dit en riant. « Je suis enceinte. », elle a ajouté, calmement. « De qui ? » furent les mots qui se formèrent spontanément dans mon cerveau, et je dus mordre fort ma lèvre inférieure pour les empêcher de sortir, ces mots. Goût du sang dans ma bouche. Je me suis tourné vers elle pour l’enlacer à mon tour. Son souffle sur mon cou. L’odeur de son cuir chevelu. Par la fenêtre ouverte, le chant d’un grillon. Tout le reste semblait loin déjà, comme des souvenirs d’une autre vie.

« Il va falloir faire plus attention, à partir de maintenant », je me suis dit. Plus attention à moi, à elle, à tout.
« Modifié: 13 Mars 2023 à 13:42:33 par Helbert »

Hors ligne True Duc

  • Calliopéen
  • Messages: 498
Re : Dans le chaudron
« Réponse #1 le: 06 Mars 2023 à 14:02:33 »
Passage éclair sur ton texte :

Belle écriture. On est dedans. Direct.
"quiche nocturne". J'aime l'expression.

De l'aventure post-adolescente à l' instant (avec un grand I) où l'on devient adulte.
Récit nocturne intelligemment déroulé.

A te lire à nouveau.
« Tu veux t'asseoir sur le trône ? Faudra t'asseoir sur mes genoux.»(Elie Yaffa)

Hors ligne L.F.

  • Tabellion
  • Messages: 40
    • Accompagnement à l'écriture
Re : Dans le chaudron
« Réponse #2 le: 06 Mars 2023 à 16:24:52 »
Un bon texte sur cet âge tumultueux, pas facile à saisir !

Suffisament de détails pour être immergés, et assez de densité pour être saisis... franchement j'ai apprécié !

Micro-remarque : j'ai un peu buté sur la première phrase, la dernière relative amène un "qui" un peu en trop il me semble - peut-être pourrais-tu juste écrire "plus vieux, installé à l’autre extrémité".

Dans le même genre - si ça t'intéresse - Vargas Llosa a bien décrit cet âge si particulier. Connais-tu son recueil Les Caïds ? Si tu veux creuser cette veine, les nouvelles qu'il comporte cherche à saisir, il me semble, la même chose que toi dans ce texte - tout comme son roman La ville et les chiens.

 


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