bonjour à tous,
Je reviens solliciter vos avis éclairés après une longue absence. Je vous soumets un souvenir mis en mots... Un grand merci à tous ceux qui voudront bien le lire.
Un jour de juin, fin de matinée. Lîl, trois ans et demi, cogne de ses menus poings sur la porte en bois close qui se dresse massive, devant elle. Les joues ruisselantes de larmes, elle ponctue ses coups par des appels adressés à sa maman. Celle-ci ne semble pas l’entendre. Elle se trouve à l’intérieur de la maison. Elle s’y est enfermée avec son arrière-grand-mère et une femme du village.
Lîl ne comprend pas. D’ordinaire, sa maman la garde toujours près d’elle, et habituellement, Lîl ne voit jamais ses mamies avant le goûter, lorsque sa mère et elle leur rendent visite. Aujourd’hui, ce sont elles qui se sont déplacées et elles sont venues à l’heure où, en principe, sa mère vaque à ses occupations! Quelque chose va se passer. Lîl le sent, mais elle ignore ce que c’est.
La perplexité de la gamine est renforcée par la présence, chez eux, de cette autre dame. Bien qu’elle ne lui soit pas totalement inconnue, la fillette ne s’explique pas ce qui justifie son intrusion dans leur intimité. C’est la première fois que quelqu’un d’étranger à la famille pénètre dans leur domicile.
Pourtant, Lîl a bien remarqué les nombreux changements dans l’attitude de sa maman, ce matin. Son visage se contracte en de drôles de grimaces. Ses yeux se plissent, ses mâchoires se crispent. Aujourd’hui, sa mère peine à finir les corvées qu’elle entame. Elle interrompt ses gestes, cherchant appui sur ce qui se trouve à sa portée pour ne pas tomber. Elle se tient le bassin. Elle a sûrement un bobo quelque part, pense Lîl.
Croyant réconforter la malade, la petite s’accroche à sa robe, mais celle-ci écarte sa main, d’un air agacé. Alors, Lîl s’isole dans un coin et se contente d’observer ses aller-retour dans l’espace restreint de la pièce.
Le frère de six ans, présent à ce moment-là, ne semble pas intrigué par ce qui se déroule à quelques mètres de lui. Occupé à limer un morceau de bois à l’aide d’un couteau mal aiguisé, il ne détache presque pas les yeux de son ouvrage, comme s’il sait, d’instinct, qu’il ne peut prendre part à la scène.
À mesure que l’heure avance, la maman ralentit ses pas. Sa respiration devient de plus en plus bruyante. Le foulard qui lui recouvre la tête est maintenant insupportable sur son front ardent. Elle le retire et le jette sur le lit. Elle dénoue aussi la fouta en soie qui lui ceinture la taille depuis le réveil. Celle-ci valse à terre, résignée. La maîtresse des lieux ne garde rien sur elle, hormis cette ample gandoura qui se met à onduler sous l’effet de la brise, légère, qui s’engouffre dans la maison.
Soudain, une douleur fulgurante suspend ses mouvements. La maman de Lîl se tord, ses nattes pendillent. Elle reste ainsi quelques secondes puis, tête toujours baissée, elle ordonne à son garçon, dans une voix entrecoupée, d’aller chercher les grands-mères.
En attendant leur arrivée, Lîl mâchouille le bout de son tee-shirt. Sa maman, elle, rejoint le lit et s’allonge sur le côté, en se massant le bas du dos.
Une dizaine de minutes plus tard, les deux vieilles femmes font leur apparition dans la cour, suivies de la dame du village. Elles pénétrèrent dans la pièce, l’air faussement serein. Aussitôt, Lîl est emmenée dehors par sa grand-mère et le loquet est tiré, comme à l’heure du coucher. Le bruit provoqué par le glissement du verrou plonge la fillette dans un profond désarroi. On vient de la séparer de sa maman ! Elle ne la reverra plus ! Lîl se met à hurler.
La grand-mère, chargée de la surveiller, tente de l’éloigner de l’entrée ; sans succès. Lîl est déchaînée, elle se débat. Ne souhaitant pas la contrarier davantage, l’aïeule décide de la laisser quelques instants devant la porte. De toute façon, Lîl ne pourra pas rentrer. Elle va sûrement se calmer d’elle-même.
En effet, Lîl finit par s’apaiser. Un remue-ménage commence à lui parvenir de l’intérieur. Elle colle son oreille au battant pour mieux entendre. Des objets sont repoussés à la hâte pour faire de la place. D’autres sont rapprochés au centre de la pièce. De l’eau est versée dans un récipient en métal. Au milieu de ces bruits, la fillette perçoit les gémissements de sa mère. Ses plaintes sont, par moments, couvertes par les voix des deux femmes. « Allez, ça ne durera pas longtemps. Souffle ! » Progressivement, ses geignements se font plus fréquents et plus audibles. Ils sont suivis d’un râle d’épuisement. Lîl, tétanisée, recule.
Sa grand-mère en profite pour lui proposer les jouets qui traînent dans la cour. Elle lui tend une pelote, puis une poupée désarticulée. Lîl esquisse une moue pour lui signifier qu’elle n’en veut pas. « Viens, tu vas m’aider à faire les provisions d’eau, alors ! » lui suggère la vieille dame. Cette dernière allume le robinet, lui montre le tuyau en caoutchouc qui, sous l’effet de la pression, se meut tel un serpent débusqué de son repaire ; mais ce spectacle ne suscite aucun intérêt chez la fillette, qui préfère regagner son poste devant la porte. Son menu corps, de nouveau, secoué par des sanglots, Lîl implore sa gardienne :
— Laisse-moi rentrer, s’il te plaît ! Je veux être avec maman ! »
— Tu la verras tout à l’heure, lui réplique la grand-mère.
— Non, je veux la voir maintenant !
— Elle est occupée. Viens. On va dans le jardin.
— Non, je ne veux pas ! S’obstine la gamine.
De ses petits pieds, Lîl charge les deux panneaux en bois. Ses efforts sont contrés par leur résistance calme et têtue. Elle lève les yeux. Ils semblent narguer ses poussées ridicules. Impassible, sa grand-mère la regarde.
Lîl s’essuie le nez d’un revers de main et se laisse glisser au sol, vaincue. Pourquoi sa maman gémit-elle comme ça ? Pourquoi son papa n’est-il pas là pour la délivrer de ces femmes ? Pourquoi son arrière-grand-mère, qui d’ordinaire, leur offre le café et de bonnes choses à manger, la torture-t-elle ainsi ?
Tout à coup, le loquet est retiré. L’accoucheuse sort prendre une serviette de toilette propre de la corde à linge accrochée dehors. La petite saisit l’occasion pour se faufiler dans la pièce. Mais son élan est vite arrêté par ce qu’elle découvre.
Sous la lumière jaunâtre du néon qui pend au centre de la maison, Lîl distingue sa mère, accroupie sur une épaisse couverture étalée parterre, les bras suspendus au cou de son aïeule, assise face à elle. Sa maman a les jambes écartées. Sa robe est relevée jusqu’aux mollets, laissant apparaître quelques taches de sang sur la partie interne de sa cheville gauche. À ses pieds, se trouve un amas de chiffons maculés d’un liquide écarlate. Sa maman semble loin. La tête rejetée en arrière, et les yeux fermés, elle continue d’exhaler une plainte monocorde.
La moiteur ambiante interpelle la gamine. Sur le réchaud à gaz, un seau d’eau cabossé lance ses volutes nerveuses vers le plafond.
Sentant la présence de Lîl derrière elle, l’arrière-grand-mère, lui ordonne de sortir. « Va-t’en ! Ne reste pas là ! ». Lîl ne bouge pas. Elle demeure figée devant cette vision qui s’offre à elle. Au même moment, l’accoucheuse revient. Elle saisit Lîl par le bras, et la remet à la grand-mère qui attend dans la cour.
La porte est reverrouillée. Lîl est de nouveau envahie par le chagrin. Sa maman a un gros bobo, elle a vu les taches sur sa cheville ! Qui l’a blessée ? Elle aussi, elle a parfois du sang qui coule de son corps lorsqu’elle tombe. Au niveau des genoux et des coudes surtout. Une perle de sang toute rouge, toute luisante qui se transforme ensuite en une minuscule rivière. Sa maman n’a pas dû faire une chute. Il s’agit sûrement d’autre chose. Plus Lîl tente de comprendre, plus sa détresse augmente.
Excédée par ses pleurs, la grand-mère l’empoigne à bras-le-corps et l’emmène dans le jardin. Sans ménagement, elle l’assoit sous le citronnier, en lui intimant l’ordre de ne pas se lever. La fillette obéit. Elle regarde en direction de la maison. À présent, les cris plaintifs de sa maman lui parviennent en sourdine. Les murs en glaise de la bâtisse recueillent son supplice dans une discrétion placide.
Peu à peu, les larmes de Lîl cessent. Une procession de fourmis vient d’attirer son attention. Elle suit leur file qui disparaît sous la jarre de basilic, située à quelques mètres de l’endroit où elle se trouve. De temps en temps, Lîl observe sa grand-mère qui feint de désherber les plants de salade. Ses coups d’oeil furtifs en direction de la demeure n’échappent pas à la gamine.
Une demi-heure plus tard, l’accoucheuse émerge du sanctuaire, le sourire aux lèvres. Lîl court vers l’entrée. Elle est rejointe par sa mamie.
Le battant ouvert laisse entrevoir sa mère allongée sur le lit, tenant une couverture contre sa poitrine. D’un pas hésitant, Lîl s’approche d’elle. Sa maman lui sourit. Enfouies dans le linge, deux mains minuscules s’agitent autour d’une tête chevelue, encore humide.
Les yeux de Lîl vont de sa maman au nouveau-né qui remue dans l’étoffe. Elle ne comprend pas. Comment est-il arrivé dans ses bras ? D’où vient-il ? Lîl est convaincue, il n’était pas là quand elle est rentrée dans la pièce tout à l’heure, et personne n’a pu le ramener à sa mère de l’extérieur.
Décelant sa perplexité, son aïeule la rassure : « C’est ton petit frère, il sort tout juste du ventre de ta maman ». Lîl adresse un regard noir à sa grand-mère, puis quitte les lieux en courant. La vieille femme tente de la retenir, mais elle l’esquive. De nouveau, les larmes étranglent la fillette, mais ce ne sont pas les mêmes que celles qui ont inondé son visage devant l’entrée. Ces pleurs disent autre chose que la peine d’avoir été séparée de sa maman. Ils ont un goût de perte.
Au fond du jardin où Lîl se réfugie, un tourbillon de pensées l’assaille. Encore un frère ! Pourquoi ? Elle en a déjà six ! C’est pour cela que sa maman a gémi comme ça ? Le bobo, c’est à cause de lui ? Elle a eu une créature comme ça dans le bidon pendant tout ce temps ! Un sentiment de dégoût envahit la gamine. Le pire c’est que, malgré le bobo qu’il lui a fait, sa maman n’est même pas fâchée contre lui ! Pourtant, jamais elle n’ a eu aussi mal ! Jamais !
Lîl a bien remarqué comment elle le tenait contre elle, elle a vu son air attendri. Sa maman n’a eu aucun geste d’affection envers elle, pour la réconforter et s’excuser de l’avoir laissée dehors ! Lîl aurait aimé qu’elle la serre un peu contre elle, qu’elle lui dise ne t’inquiète pas, nous ne serons plus jamais séparées. Elle lui a souri un peu puis elle s’est remise à contempler ce petit corps, blotti contre sa poitrine.
Lîl le sait : elle va devoir grandir à l’ombre du regard maternel, désormais accaparé par ce nouveau venu.
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