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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » (titre retiré car texte soumis)

Auteur Sujet: (titre retiré car texte soumis)  (Lu 646 fois)

Hors ligne Helbert

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(titre retiré car texte soumis)
« le: 07 Février 2023 à 14:05:43 »
Mon année abeille

L’homme d’une quarantaine d’années, mince et sec, haleine de café, tira une chaise pour s’assoir près de moi en même temps qu’il lisait mon CV. Il soupira : « Vous avez un doctorat! », mais poursuivit sans m’éliminer d’office. « OK » dit-il finalement en me tendant un porte-document, « Je suis le client. Tu sonnes à ma porte. Go! »
J’entrais dans le jeu.
–   Bzzzz!
–   Ouais?
–   Bonjour Monsieur, nous réalisons une étude sur un nouvel instrument de télécommunication, auriez-vous quelques minutes pour répondre à un court questionnaire?
–   Non j’veux pas l’acheter, votre téléphone, laissez les gens en paix!
–   Ah Monsieur, je tiens à vous rassurer, je n’ai rien à vendre, nous allons juste vous demander votre opinion sur un prototype. Cela ne prendra que quelques minutes!
–   Faut que j’aille promener mes chiens!
–   Laissez-moi juste vous montrer la maquette, et vous pourrez décider si vous souhaitez participer à cette importante étude!

Il était satisfait. Le lendemain, je déambulais, cravaté, dans les rues d’une banlieue parisienne grise, traînant avec moi une valise de plastique bleu ciel contenant le fameux modèle. Il s’agissait d’un téléphone fixe muni d’un petit écran permettant de voir son interlocuteur. L’agence de relations publiques qui m’employait avait obtenu un contrat d’une compagnie de télécommunications pour étudier les réactions à ce modèle en développement. Je leur posais des dizaines de questions, ne tenant jamais ma promesse d’une entrevue de cinq minutes seulement. Nous étions en 2000, et il semblait déjà bien trop tard pour mettre sur le marché un gros bidule de ce genre. La maquette elle-même, faite de pièces de carton et de plastique collées ensemble, était d’une rare laideur, et vingt-trois ans plus tard, je reste surpris que l’on ne m’ait pas ri en pleine face à chaque fois que je l’exhibais.

J’étais coincé en France pour une durée indéterminée, le temps que les officiers d’immigration Américains (« our nazis », m’avait dit mon futur boss) décident que l’offre d’emploi émanant de l’université Columbia était valide et méritait de me laisser retourner travailler quelques années aux États-Unis. Rempli d’ennui, stressé par mon incapacité temporaire à gagner décemment ma vie pour ma petite famille, et désireux de vivre d’autres expériences que la recherche scientifique dans laquelle j’avais été immergée depuis plusieurs années, je décidai d’accepter toutes les offres de « petits boulots » que je trouverais sur mon chemin.

Ceux que l’on voudrait bien m’offrir, en tous cas. Dans la campagne bourguignonne, quelques mois plus tôt, la personne à l’agence de travail temporaire avait refusé de me considérer pour un emploi dans un élevage local. Visiblement, l’idée de payer un docteur au salaire minimum pour ramasser les fientes de milliers de poulet bouleversait trop sa vision de l’ordre des choses. Ou peut-être, plus simplement, pensait-il qu’une personne qui a fait de si longues études ne pourrait pas être efficace dans ce genre de tâches. Pourtant, il accepta de m’envoyer travailler dans un centre d’expédition de marchandises. Je m’y rendis le samedi suivant, sans savoir de quoi il s’agissait exactement, l’agence n’ayant aucune information là-dessus. En fait, le centre recevait toutes sortes de stocks de nourriture, qui étaient ensuite répartis sur des palettes en fonction des commandes passées par chaque supermarché. D’autres personnes que moi assemblaient les boites sur les palettes jusqu’à atteindre une hauteur de 1,50 mètre environ. On m’expliqua que mon travail consisterait à emballer chaque palette d’une pellicule de plastique, avant qu’elles soient chargées sur des camions de livraison. L’idée était de courir de multiples fois autour de la palette en déroulant le plastique au fur et à mesure, jusqu’à ce que le tout soit suffisamment solide. Je m’activais aussitôt, car les palettes s’accumulaient rapidement dans l’espace qui m’était attribué. Courir en rond comme un fou-furieux me donnait le tournis. Mes doigts s’abîmaient à force de frotter contre l’intérieur cartonné des rouleaux de plastique. Vers la fin de la journée, ils saignaient. Le superviseur, soudain inquiet, me fit remarquer que je ne portais pas de gants. Hé bien non, on ne m’avait pas dit d’en amener, et on ne m’en avait pas fourni au début non plus. Je me remis à courir autour de mes palettes le lendemain, les doigts couverts de pansements et, cette fois, protégés de gants. Trop tard : le soir-même, mon index droit était horriblement douloureux. Le lendemain matin, il avait doublé de volume. On m’administra des doses massives d’antibiotiques pour traiter l’infection, et le docteur me donna aussi un papier de congé : « Vous allez pouvoir être payé pour regarder la télé! » Il ne m’était pas venu à l’idée que j’avais droit à quoi que ce soit, mais la personne de l’agence me le confirma et n’en semblait pas formalisé lui-même. Ainsi, ces deux journées de travail conduisirent à deux semaines complètes payées. J’aurais dû m’en réjouir cyniquement, mais je me sentais incrédule, presque fâché, par le manque de logique de toute l’expérience.

Au moins, je ne perdis pas mon doigt.

À l’usine de plastique, l’encadrement n’était pas meilleur. Ici, on fabriquait ces gros bacs qui sont utilisés pour les vidanges ou les débris de construction. Le bruit des machines était assourdissant, l’odeur de plastique fondu écœurante. À mon poste, arrivaient les couvercles des bacs, chauds, mous, et mon travail consistait à les placer sur un moule métallique puis activer une presse hydraulique qui perçait des trous de chaque côté. Un contremaître à l’air blasé me montra le travail en trois minutes puis disparut. Deux heures plus tard, il repassa, sourcils levés, agitant une paire de bouchons d’oreille rose vif. Décidément, est-ce qu’il ne venait jamais en tête des superviseurs de penser à ce genre de choses dès le début d’un quart de travail? Il en profita pour ajuster la façon dont je plaçais les pièces de plastique dans le moule. J’en déduis que tout ce que j’avais fait jusque-là était non conforme. Sidéré, je me tournai vers la pile de couvercles que j’avais déjà produits. Mais l’homme s’éloigna en sifflotant, sans poser de questions. Alors, je haussais les épaules à mon tour, et m’adaptant à l’indifférence générale, poursuivis mon travail sans me soucier des pièces dont la défectuosité serait sûrement découverte plus tard.

Un bénéfice inestimable de butiner au hasard les expériences de travail réside dans la diversité des personnes que vous rencontrez, des trajectoires de vie que vous pouvez observer. À l’usine et au centre de distribution, les traits dominants parmi les employés étaient l’apathie et l’ennui. Ils menaient une vie assez confortable, en échange de quoi ils accomplissaient sans passion un travail qui avait cessé d’être excitant dès les premiers jours. Pendant la pause, ils faisaient des sourires en coin et racontaient des blagues cochonnes. À l’automne, je fis connaissance avec une toute autre espèce de travailleurs : les vendangeurs.

Le bus appartenant au domaine viticole commençait sa tournée avant l’aube et s’arrêtait à chaque village, embarquant des jeunes et des beaucoup moins jeunes. Raymonde, une femme toujours souriante à la peau burinée, avait au moins 70 ans. Elle s’engageait dans des conversations animées avec ses copines, pendant que dans le fond du bus, des jeunes tentaient de dormir encore un peu. On imaginait facilement qu’elle avait fait les vendanges à chaque mois de septembre depuis son adolescence. Peut-être connaissait-elle les propriétaires du château depuis que ceux-ci étaient aux couches?

Dans les vignes, le labeur était brutal pour le corps. Je savais à quoi m’attendre, ayant déjà travaillé dans une ferme. Il fallait rester concentré pour couper les bonnes grappes avec notre sécateur, en évitant de se tailler l’extrémité d’un doigt. Le soleil brûlait les peaux. Nous étions tout le temps penché. Un après-midi, mon dos devint si douloureux que je me résolus à progresser sur les fesses autant que possible, profitant de la pente marquée du terrain. Évidemment, Raymonde était parmi les plus efficaces.

À la pause de midi, nous jouissions du repos le plus pur, alanguis à l’ombre des arbres entourant le château. Les jeunes, certains venant d’autres pays d’Europe et d’au-delà, liaient connaissance et flirtaient. Cette roue-là ne prend jamais de pause.

Je fus figurant dans des tournages de films, et d’un vidéo pour le chanteur Québécois Garou, qui à cette époque était une star en France également. Le travail était ridiculement facile, surtout comparé aux vendanges, mais l’attente pouvait être interminable. Pour un film dont je n’ai jamais cherché à connaître le titre, je passai toute une nuit dans un théâtre. Nous étions des centaines : un public qui réagissait à des scènes qui n’étaient pas jouées devant nous : « Ayez peur! » « Riez! » « Ovation debout! ». Certains des figurants en avaient fait leur métier, et se retrouvaient de tournage en tournage. Aucun ne paraissait en bonne santé – le genre de personnes qui dorment sur des sofas et peut-être dans la rue parfois, et cachent une fiole de vodka bon marché dans la poche intérieure de leur manteau.

Dans son clip vidéo, Garou jouait l’entraîneur d’un boxeur un jour de combat, dans les années 1950 ou à peu près. Je faisais partie d’une dizaine d’hommes qui avaient été sélectionnés pour être des paparazzi qui tourneraient autour du ring en prenant des photos. Je ne devais pas ma promotion à ma belle gueule mais seulement au fait que je possédais un appareil photo. On nous informa avec insistance qu’aucun d’entre nous ne devait avoir de film dans son appareil photo, car l’image de Garou était strictement protégée. Évidemment, je mis un film dans mon appareil, et ce jour-là, je capturai de superbes clichés noir-et-blanc, dont un qui fût plus tard publié dans une revue aux États-Unis. Le salaire minimum facilite la désobéissance. En attendant que l’on nous appelle pour jouer notre rôle, les autres photographes et moi nous tenions sur des chaises, dans un couloir proche. Nous entendions les bruits du tournage à travers la porte. À un moment donné, il y eut des bribes d’une chanson, qui se répétèrent encore et encore. Nous nous regardâmes, un peu stupéfaits:
–   C’est ça, la chanson du clip?
–   Mais… C’est…
–   C’est…
–   …de la merde!
Rire général, sauf qu’à ce moment précis, la porte s’ouvrit et bien sûr, c’était Garou qui venait gentiment nous saluer. Au malaise qui s’installa aussitôt, Garou comprit sûrement de quoi nous étions en train de rire juste avant son entrée. Que d’ironie, dans cette petite bande de figurants miséreux qui se sentaient mal d’avoir peut-être vexé la star millionnaire!

Des moments étranges ou malaisants, il y en eu beaucoup alors que je parcourais la banlieue parisienne en sonnant à des centaines de portes pour mon questionnaire sur le stupide visiophone. Des hommes dans des T-shirts sales qui ouvraient leur porte en tenant un chien montrant ses crocs, prêt à me sauter à la gorge. Deux Pakistanais aux yeux profondément cernés vivant dans un appartement vide de meubles mais rempli d’un épais brouillard de haschich, et qui trouvaient toutes mes questions hilarantes (je notais leurs réponses bien sûr; après tout, j’étais payé au questionnaire). Une enfant qui, lorsque je lui demandai si ses parents étaient ici, me répondit que c’était son appartement puis referma la porte sans écouter mes excuses, habituée qu’elle était sans doute à ce que les gens ne réalisent pas immédiatement qu’elle était en fait une jeune femme de très petite taille. Un appartement occupé par trois générations d’une famille nombreuse d’Afghans, probablement arrivés récemment, et qui se réunirent au grand complet pour m’écouter avec davantage d’attention que vous n’en auriez réservé pour le Premier Ministre.

Chacun et chacune avançait du mieux qu’il et elle le pouvait. Tant et tant de petites abeilles qui zig-zagaient sans relâche. Qui essayaient de survivre aux éléments, à l’ennui, aux microbes et aux humains. Dans son coin de campagne, Raymonde venait de terminer ce qui serait peut-être ses dernières vendanges. Mais du côté de Paris, des petits enfants Afghans, leurs grands yeux assoiffés d’apprentissage, amorçaient leur propre ligne de vie.
« Modifié: 04 Mars 2023 à 01:45:11 par Helbert »

Hors ligne Delnatja

  • Grand Encrier Cosmique
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Re : Mon année abeille
« Réponse #1 le: 08 Février 2023 à 12:49:48 »
Bonjour Helbert, merci pour ton texte.
Je le trouve excellent et très bien écrit.
Au début, lorsque j'ai vu la longueur, j'ai pris peur, mais finalement, je me suis laissé embarquer par le récit et je ne le regrette pas.
Belle journée.
Michèle

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 016
Re : Mon année abeille
« Réponse #2 le: 08 Février 2023 à 18:50:31 »
Merci pour ton texte.

Tu nous racontes tes expériences de travail avec ses anecdotes. Ca permet d'apprendre des choses et d'en découvrir des autres.

Tout comme Delnatja, au début je me suis dit que ca risquait d'être long et "ennuyeux", mais non. Il se lit facilement et il est très agréable a découvrir.
J'ai bien aimé le lire ;)
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

 


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