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02 Juillet 2026 à 19:50:52
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » L'attirance des sommets

Auteur Sujet: L'attirance des sommets  (Lu 1084 fois)

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L'attirance des sommets
« le: 07 Février 2023 à 08:18:22 »
                                                                                        L’attirance des sommets

          Devant commencer, un endroit m’est venu. Non, même pas. Déjà là. Lui seul a décidé de ce commencement. Il faut bien être quelque part.
Commençons par le bas vers le haut. C’est un endroit comme ça. Jamais le contraire. Regarder du haut vers le bas. Ah ! prétentieux.
Où est-il celui du haut ? Si haut qu’il ne peut regarder que vers le bas. Quel ennui ! Plus rien au-dessus de lui. Il se cogne la tête. L’Absolu l’oblige à pencher la tête. Il nous regarde en bas par obligation. Dans ses yeux aucune larme.
J’aurais tellement voulu ne regarder que devant moi. Mais l’endroit ne s’y prête pas. Je n’ai pas demandé à être ici. L’avant de mon histoire m’y a flanqué. Une femme a réclamé à un homme de me mettre là. Après lui est parti et elle m’a déposé.
Là est devenu mon endroit sans l’avoir choisi. Choisir, quelle absurdité !
Je lève la tête. Sans mettre un pied sur la marche. Les murs ferment l’endroit. J’ai tellement demandé aux murs de se pousser. Pas de réponse. Comment savoir ce qu’il y a derrière ? D’autres murs ? Je n’ai pas d’éducation.
Le pire c’est que je vois des gens redescendre de là-haut. Sales figures. Je reconnais des gens du quartier. Le cordonnier, l’épicier, la boulangère. Des gens qui vivent bien. Besoin de monter là-haut quand même. Puis même pas un regard de travers pour moi. Ils sont pâles de l’intérieur. Mais ils éclairent un peu l’endroit. L’épicier voudra-t-il toujours se faire la boulangère ? Et le cordonnier trucider l’épicier, parce lui aussi voudrait se faire la boulangère mais pour lui seul ? La boulangère est embarrassée. Je le vois à sa démarche de plus en plus négligée.
L’inconvénient ce sont les yeux. On attend toujours d’eux quelque chose. Un message, une flamme. Moi, je regarde les mains. Avec elles on n’est jamais trompé. Elles sont ouvertes ou fermées. Elles te frappent ou elles te caressent.
La boulangère tend la main pour recevoir l’argent de son pain. Le cordonnier frappe la semelle des chaussures, l’épicier manipule ses fruits et légumes sur l’étal. Ils sont manuels. Moi, je peux à peine m’accrocher à la rampe pour monter. Encore faudrait-il que je le veuille. Monter. S’accrocher. Regarder. Espérer. Quant à attraper le pommeau, le mot est effrayant, l’épée et la canne le portent pareillement. On ne peut lui faire confiance.
Ceux qui vous fabriquent dans l’usine de leur ventre, ils oublient le principal. Vous laisser une graine. Je n’arrive pas à dire son nom. Mais une graine. Pourtant le dire, ça m’arrangerait. On tourne autour d’elle dès qu’on est en âge de penser. Le cordonnier, la boulangère, l’épicier aussi, malgré leurs occupations, ils tournent autour d’elle. Ils trouvent le temps de tourner autour de ce qu’ils ne savent pas. Ils tournent follement. Et puis un jour ils montent pour cesser de tourner. Mais aujourd’hui je les vois redescendre. Vont-ils tourner encore ? Evidemment il y a trente-six manières de tourner. Ils tournent entre eux.
J’aimerais bien leur prendre la main pour les arrêter. Encore faut-il que leurs mains acceptent de se laisser prendre. La main de la boulangère s’est refermée. Celle du cordonnier est pleine de clous qu’on appelle semence. Et l’épicier plante des légumes pour toujours avoir à vendre quelque chose. Plus personne ne vous caresse.
Je renonce avant que l’arthrite me paralyse ou que le gel me pétrifie. Je renonce à saisir ou comprendre. Pourtant je suis en bas dans l’endroit où il n’y plus rien d’autre à faire que d’en sortir. S’élever. Le vent me pousse mais trop peu.
Si je leur demandais à ceux qui redescendent, pourquoi ils montent ?
Un jour, quelqu’un m’a répondu «l’habitude ». C’est naturel. Pour voir on veut s’élever. Sur la rampe qui sert à monter, il y a de la sueur. Quand on redescend il n’y a plus de sueur. Rien que pour ça, ça vaut le coup de monter.
Un autre jour, un imbécile n’a pas voulu redescendre. Il est resté collé en haut. Quelqu’un le retenait. Ça a encore excité davantage les autres. Tout le monde voudrait rester collé là-haut. En bas, on ne fait que parler de celui est resté en haut. On entend les pires bêtises. On dit qu’il était déprimé, alors il aurait mis fin à ses jours sur Terre. Peut-être que ceux qui redescendent n’ont pas réussi leur examen de passage. Ils sont donc jaloux de celui qui réussit. Il doit en savoir plus qu’eux. On ne saura jamais ce qu’il sait de plus. Là-haut, on ne parle pas, on chante ou on récite. Le dialogue c’est pour les gens du bas. Les répliques, les engueulades, les discordes. Il y a ceux qui écrivent un poème. Ceux-là ils sont nulle part, ou entre deux, le bas et le haut. Suspendus. C’est terrible. Entendez leur poème, déchirant. Moi, je me refuse à écrire.
Je suis tributaire de l’endroit. Je m’installe avec mon réchaud à gaz et mon duvet. Ça peut durer longtemps. Je comptabilise. Je ne rêve pas. Je n’espionne pas, il n’y a rien à trouver. Je donne mes chaussures au cordonnier, marcher sur place use mes semelles, l’épicier ne m’approvisionne plus, sa marchandise est avariée, quant à la boulangère elle se maquille et fait que son pain reste toujours doré.
Alors j’éteins mon réchaud à gaz devenu inutile. Je ressemble de plus en plus à une momie, dans mon duvet. 

« Modifié: 07 Février 2023 à 08:19:53 par LOF »
Lof

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Re : L'attirance des sommets
« Réponse #1 le: 08 Février 2023 à 18:06:39 »
 C'est un texte étrange. Je trouve le thème du haut et du bas un peu stéréotypé.
 Il y a  beaucoup d'ironie et de pessimisme. Cela fait penser à un pastiche de Beckett. Mais n'est pas Beckett qui veut...
 Par contre il y a un rythme et des affirmations audacieuses.
 
« Modifié: 08 Février 2023 à 19:20:31 par LOF »
Lof

Hors ligne Safrande

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Re : L'attirance des sommets
« Réponse #2 le: 08 Février 2023 à 19:49:51 »
Ah l'écriture de Beckett est hautement contagieuse, ici il y a tous les symptômes : solitude, phrases courtes, simples, immobilité, défaillance du corps, absurdité (y'a même le mot "absurde", dommage - à mon sens celui qu'il faut éviter c'est celui là, tant il est présent partout dans l'essence de l'écriture, de la situation) et obsession du propos, qui tourne en boucle ; ton désabusé, paumé, idiot, situation que le narrateur subit... Pour moi c'est un pastiche total, assez bon, mais simplement un pastiche - je ne ressens pas ta touche à toi, ni même une volonté de mettre une touche de toi : on prend tout ce qui caractérise Beckett et on le met. Je ne sais pas si c'était ton intention, mais ça me semble être purement un exercice - je te sens distant de l'écriture, elle me semble être née seulement d'une volonté d'écrire comme Beckett, sans y insuffler l'expression intime de ton être, et le rendu en tant que pur pastiche est réussi, mais en tant que pure création un peu froid, académique, sans tellement de personnalité, et c'est vrai moins pour la situation décrite que pour l'écriture elle-même, qui me semble un peu imiter Beckett en gros traits, sans beaucoup de nuances.

Pour un pastiche il me manque quand même une espèce de scène bien concrète - du genre les cailloux dans Molloy ou la pluie dans Malone meurt -, mais peut-être avais-tu en tête les écris plus tardifs et plus abstraits de Beckett. Le début m'a beaucoup fait penser à Comment c'est. L'histoire du cordonnier la boulangère et l'épicier semble artificielle, comme s'il t'avait fallu trois personnages pour tourner en bourrique tes mots, et que t'avais choisi ceux là - ils n'ont pas beaucoup de consistance, ils ne semblent que des mots, on y croit pas trop.
Un peu lourd à cause des répétitions - elles sont nécessaires mais elles n'apportent pas assez souvent l'effet recherché, qui chez Beckett est souvent d'ordre comique : peut-être pas les bonnes, au bon moment, avec le bon rythme.

Je trouve aussi le dernier paragraphe le moins bon, le plus mélo un peu facile. Le "Je n'ai pas d'éducation" est bien senti, le passage le plus drôle, typiquement Beckettien.
Dis moi ce que tu cherchais avec ce texte ? Est-ce un exercice afin d'assimiler le style de Beckett et de le fondre à tes autres influences ? Est-ce donc qu'un passage ? As-tu lu Beckett il y a peu, et du coup tu ne t'attendais pas à ce que ton style ait autant absorbé le sien, et puis tu t'es dis que quand même, ça débridait vachement l'imagination (c'est le cas ici : sur une petite situation, tu as réussi à déployer tout un propos, tout une langue) ?

N'hésite pas à me demander de développer certains points, à me donner tes impressions à toi, les idées que t'avais en tête : je suis un immense fan de Beckett (ça se voit au nombre de Beckett qu'il y a dans ce commentaire), c'est peut-être l'écrivain qui m'influence le plus, celui dont j'ai fait le plus de pastiche, et qui est le plus proche de mon cœur. J'ai pas trop d'énergie donc je n'irai pas dans les détails, je m'en excuse - je te laisse avec ce petit commentaire, qui vaut mieux que rien peut-être, je sais pas.

À plus !
Il regardait le verre non à sa portée d'une façon de reproche.

Hors ligne LOF

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Re : L'attirance des sommets
« Réponse #3 le: 09 Février 2023 à 10:04:13 »
  Merci Safrande pour le développement et la pertinence de ton commentaire.
  Je partage beaucoup de tes remarques. Il est vrai qu'il y a un côté exercice de ma part, mais par lequel cependant j'essaie de dire des choses personnelles ; le lieu, au pied d'un escalier, l'ascension de ceux qui montent avec volonté, mes doutes et interrogations envers le religieux, l'enferment dans un espace, la relativité des choses, importance du corps, l'attente...
  Je connais bien le théâtre de Beckett, ses nouvelles, et un peu ses romans, en ce moment je lis L'innommable.
  Ce qui me subjugue chez Beckett c'est cette recherche vers un retour à zéro, la chasse aux aprioris, une vigilance
  permanente envers ce qui semble aller de soi, son immanence redoutable et pourtant jamais définitive, il y a toujours
  chez lui une porte entrouverte si minime soit-elle, sa remise en cause autant dans son langage que dans le statut
  d'existence de ses personnages... Lire Beckett suppose soi-même de se mettre dans une disponibilité pour boire le sens
  à la source du moindre signe.
  Ton analyse cependant me donne envie de revenir sur mon sujet, le creuser, enlever la technique, quant à moi-même
  où suis-je, c'est une profonde question, c'est par ces formes que je trouve à m'exprimer, quelques écrivains seulement
  me communiquent le désir d'écrire, leur langue, leur univers, des manteaux qui me sont nécessaires pour m'y infiltrer
  intimement. Ecrire ce qui me vient passe par ma considération envers eux.
  Me raconter sans filtre ni distance n'est pas se qui m'attire
  Ta perception me fait du bien et m'encourage.
         
« Modifié: 11 Février 2023 à 17:25:45 par LOF »
Lof

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Re : L'attirance des sommets
« Réponse #4 le: 11 Février 2023 à 12:54:52 »
 
 Nos deux commentaires se fondent sur Beckett.
 Mais si je n'avais pas évoqué celui-ci du tout, quelle aurait été spontanément ton impression sur mon texte ?
 Ton avis m'intéresse.
 Merci.
Lof

Hors ligne Safrande

  • Calliopéen
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Re : L'attirance des sommets
« Réponse #5 le: 15 Février 2023 à 21:54:57 »
Citer
Mais si je n'avais pas évoqué celui-ci du tout, quelle aurait été spontanément ton impression sur mon texte ?
Impossible de répondre objectivement, vu que je l'ai déjà lu, et que je ne peux plus le relire comme si c'était la première fois ; mais vu que je lis Beckett presque tous les jours, je connais assez bien l'esprit de sa prose, ses mimiques, ses sujets, son rythme, dont moi même je m'efforce de me délivrer, car ça colle à la peau.
En relisant ton texte comme ça, au débotté, ça me saute au yeux, quand bien même, je crois, je n'aurais pas lu ta suggestion d'un pastiche de Beckett. Je cherche souvent dans les textes des similitudes avec les auteurs que je connais - t'as dû le comprendre dans mon commentaire sur ta "tentative d'épuisement par la phrase longue".

Citer
Je connais bien le théâtre de Beckett, ses nouvelles, et un peu ses romans
Faudrait faire l'inverse : bien connaitre ses romans, ses nouvelles, et un peu son théâtre  ;D - lui même disait que ses œuvres les plus importantes se trouvaient dans ses romans. 

J'aime bien ta vision de Beckett - on en a chacun une différente je crois. Je prend ses textes un peu plus au premier degré, sans trop chercher le propos philosophique/le sous entendu/le sens qu'il y a derrière - que je ressens sourdement et dont tu as réussi à me faire prendre conscience : cette "vigilance envers ce qui semble aller de soi", qui souvent exprimée de façon humoristique (qui j'ai l'impression est le premier but recherché avec ces "remises en cause", avant l'idée philosophique qui en découle), est en effet au cœur de l'œuvre de Beckett. Il expose souvent des "scènes", banales, qui, à force de les creuser, de tourner autour ou de chercher la petite bêtes, à force de noter les détails inutiles, les "riens" qui les compose, ou d'énoncer ce qu'elles ne sont pas, prennent beaucoup d'ampleurs, deviennent drôles, profondes - ça libère la manière dont on peut les voir, ça nous fait voir le monde comme il est souvent inutile de le voir, comme il est absurde et libérateur de le voir. Une des choses qu'il dit et qui résume bien mon sentiment à propos de ses œuvres, c'est que selon lui on a rien à dire, mais qu'on ne cesse d'essayer de dire, pour ne pas sombrer dans le néant.
Je suis d'abord sensible à son humour, à sa névrose, à son style, et dès fois il reste un peu de place pour des considérations philosophiques, mais c'est pas ce qui me stimule le plus.

Citer
des manteaux qui me sont nécessaires pour m'y infiltrer
  intimement. Ecrire ce qui me vient passe par ma considération envers eux.
Alors tu ne cherches pas à trouver ton manteaux à toi, où du moins à le fabriquer par petits bouts d'après ceux que tu connais ? Je suis d'accord que se raconter sans filtre ni distance n'est pas très intéressant, mais n'y a t-il pas moyen de le faire autrement que par le prisme des écrivains que l'on considère ? J'aime bien dire qu'adopter leur style d'abord pour exprimer ce qui nous vient est comme jouer au bowling avec les barrières : ça permet d'atteindre notre but, de parfaire nos gestes, d'expérimenter sans craindre la gouttière, et donc de nous donner confiance. Mais ce serait dommage de ne jamais les enlever les barrières, au bout d'un moment, ça rendrait le score moins légitime, le jeu "borderline" impossible, l'échec, et finalement les trouvailles, inexistantes - on exprime nos idées personnelles/on atteint l'intimité de son être que par la forme (qui est souvent lié au fond, qui en est une espèce de débordement, ou un débordement de ce qu'est celui qui écrit), c'est ce qui, à mon sens, distingue un écrivain d'un autre, nous rend ses idées, similaires à toutes les autres et milles fois exprimées, uniques et nouvelles.
« Modifié: 16 Février 2023 à 11:48:54 par Safrande »
Il regardait le verre non à sa portée d'une façon de reproche.

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Re : L'attirance des sommets
« Réponse #6 le: 16 Février 2023 à 15:48:00 »
  Merci pour ta réponse.
  A propos de la "banalité creusée" de Beckett, il est éclairant de découvrir comment celle-ci, narrée le plus prosaïquement,
  obsessionnellement, parvient à faire remonter son nectar (sa lie) à notre conscience. Le rien devient tout. Et donc le tout est tissé
  de pas grand chose. C'est une affaire de pensée organique. Ou d'arrêt sur image, dans l'instant. Celui-ci alors devenant abyssal.
  Pour le manteau stylistique qui m'attire chez certains auteurs, je remarque en fait que je reviens souvent aux mêmes. Une famille personnelle
  se construit.  Elle me tend un miroir. Cette famille d'auteurs me donne l'audace, la permission d'une liberté. C'est par leur contour que j'ai
  l'impression  de m'exprimer plus. L'histoire des influences dans l'art est sans fin. Certains auteurs m'ouvrent des portes inattendues. On
  contient l'ombre et la lumière, et le passage entre les deux, cette zone grise, dégradée, imprécise, forge mon quotidien.   
     
« Modifié: 16 Février 2023 à 15:53:33 par LOF »
Lof

 


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