Soirée sans étoiles
Le Soleil se couche, il est en Capricorne. L’hiver s’installe, s’enveloppant dans des couches douillettes de nuages capitonneux et ondoyants. Le Ciel cacochyme tousse et un vent froid balaye les quais. Il se mouche et des averses recouvrent les rues.
Je marche dans le centre-ville en enfonçant mes mains dans les poches de ma parka. Il fait froid, mais je n’ai pas de gants. Il y a moins de passage dans les rues que le mois passé, quand le marché de Noël attirait touristes et badauds, fêtant la lumière avec des feux d’artifices et des lampions. L’air se faufile à travers mon col et me fait frissonner toute entière. Je rentre le cou dans mon écharpe.
La fausse neige traîne encore dans les vitrines des commerces qui célèbrent la nouvelle année. Cette neige est blanche, immaculée, robuste, englobante. Bien loin des tâches grisâtres de gelée froide qui jonchent les rues comme des mégots. L’autre neige, on ne la rencontre plus. Celle qui console la terre frissonnante d’un câlin glacé. Celle qui croustille quand on la parcourt pour la première fois.
C’est la ville qui fait ça, dit-on. L’îlot urbain, ça s’appelle. Il fait un peu plus chaud qu’en dehors. Les chauffages et les voitures et le béton. La neige ne tient juste pas. La vraie neige, quand elle tombe, ne tient qu’à la terre et aux arbres, loin de la ville ; et encore, pas partout.
La nuit s’élève dans un luxe de violets et de cramoisis. L’étalage de couleurs doucement s’éteint alors que les premières étoiles scintillent dans leur révélation.
L’hôtel est désert, malgré l’heure. Ils doivent tous prendre leur repas dans les restaurants touristiques des alentours. Je traverse le hall luxueux sans être dérangée, et je prends l’ascenseur.
J’arrive sur le rooftop qui surplombe la ville. Je suis en avance, la musique n’a pas encore commencé. Le Ciel révèle son assortiment pauvre d’étoiles visibles. Je prends mes premiers repères. La Casserole, Polaris, Orion, Cassiopée, Andromède, Capella du Cocher. Je fais vite le tour. La ville tue aussi les étoiles. Elle inonde le ciel de l’éclairage de nos activités. Les constellations urbaines se substituent aux astérismes. L’horizon est désormais nimbé d’une lueur tout au long de la nuit.
Je suis accoudée au parapet, la vue sur la ville est imprenable, mais je regarde vers le haut. Mars est en Taureau. Vénus s’est déjà couchée, Jupiter s’apprête à disparaître. C’est une nuit risquée et qui ne rapportera pas l’amour. Je n’aurai pas de chance cette nuit. Le Bélier a déjà passé le zénith quand il se dévoile entre deux nuages retardataires. C’est lui le Renouveau, le passage au printemps.
Il est la mesure du temps qui nous sépare des beaux jours. Le Soleil se fait rattraper par les constellations, nuit après nuit, elles le coursent alors qu’Il a la face tournée vers les Enfers. Le Renouveau de la Terre, le Renouveau des plantes et de la vie, le Renouveau de mes amours hibernantes. Oui, je le trouverai quand le Soleil sera en Bélier !
« Il ne fait pas chaud ce soir ! »
Je sursaute : il est apparu derrière moi par surprise. Il est vêtu d’un long manteau vert et porte des gants marron. Il a le style d’un client de l’hôtel. Je souris en cherchant une réponse. Je ne suis pas très bonne à ça, la pluie et le beau temps.
« C’est l’hiver, il fait froid. »
Il regarde autour, il n’y a personne d’autre. Il retire ses gants, il n’est pas hideux. Avec déception, je le regarde s’éloigner, commander un verre. Il s’installe sous la véranda chauffée pour sortir un livre de son manteau. C’est un vieux livre de poche écorné à la couverture blanche, un peu passe-partout.
Je m’installe au bar avec un cocktail. La musique amorce un départ feutré. Il n’y a toujours personne d’autre. Je jette un regard aux astres. Une conjonction Lune-Mars est imminente. Je joue avec mon verre. Peut-être devrais-je rentrer.
« Vous semblez plus intéressée par les étoiles que par la ville. Vous connaissez les constellations ? »
Il revient à la charge. Je souris. C’est un vouvoyeur.
« Votre livre ne semble pas vous passionner.
— Si mon livre me passionnait, je serais resté dans ma chambre. »
Il désigne le volume avec désinvolture. Je fronce les sourcils en lisant le titre. Il s’esclaffe :
« Oui, c’est un titre à la tchèque

— La puanteur inaudible de la Vérité ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Je ne sais pas vraiment, avoue-t-il. L’auteur doit être un fan de Kundera. »
Il m’offre un verre, je l’accepte.
« J’ai une question, commence-t-il. L’avenir est-il réellement écrit dans les étoiles ?
— Bien sûr que non. Le macrocosme n’est que tensions et forces concurrentes. Un jeu d’influences qui contribuent à diriger, indiquer, suggérer. Il n’y a ni sentences ni de promesses.
— C’est bien dommage qu’il y ait tant de pollution lumineuse, remarque-il. Ce Ciel est comme dévalisé. »
Je célèbre sa remarque avec un toast. On échange un sourire. Je le teste :
« Vous connaissez quelles constellations ?
— Hmm… la casserole ?, dit-il en cherchant la Grande Ourse des yeux.
— Ce qu’on appelle la casserole fait partie de la Grande Ourse. C’est plus exactement un astérisme, le terme général qu’on donne à une forme qu’on reconnait dans le ciel étoilé, mais qui ne correspond pas toujours à une constellation.
— Comme la ceinture d’Orion, dit-il en pointant les trois étoiles du doigt. »
Je ris en acquiesçant. Je me laisse toucher par son intérêt candide, son ouverture enthousiaste. Bientôt je lui montre Cassiopée, les Gémeaux…
« Ah, intervient-il. Ma petite amie est Gémeaux. Assez surprenant, je sais, sachant que je suis moi-même Scorpion. »
Je le considère, abasourdie.
« Vous croyez en l’astrologie populaire ? »
Il répond oui. Je lui demande s’il veut savoir quelles sont les énergies de la soirée en lisant les étoiles. Il accepte. Je lui dis :
« Les étoiles forment un trajet le long du Ciel, Elles semblent tourner autour de Polaris. Donc vous voyez, la second étoile à droite ? Elle va suivre un chemin qui va la mener à se coucher le matin. Donc, seconde étoile à droite et tout droit jusqu’au matin. »
Je finis mon verre, le remercie, et me lève. Il tente de m’arrêter. Est-ce que c’est quelque chose qu’il a dit ?
« Les gens superstitieux ne m’intéressent pas. »