Ça avait commencé comme un frémissement du sol. A peine perceptible. Si Morlan n’avait pas été aussi profondément endormi, il aurait peut-être entendu tinter les breloques de l’attrape-malheur accroché au-dessus de son lit. Non que cela l’eut effrayé ou troublé pour autant. Son esprit rationnel ne s’embarrassait pas de « superstitions », comme il aimait appeler les croyances et coutumes de Pescantine. Mais il détestait trop le conflit pour empêcher Soliessa, sa fiancée, d’ installer un porte-bonheur dans sa chambre. C’était d’ailleurs un objet délicat, avec ses précieux cristaux de sucre en forme de flammes. La rivière de jus ne sourdait que dans le gouffre qui bordait les montagnes d’Ivoire, et le sucre était d’autant plus recherché que son extraction était périlleuse.
— Il appartenait à ma grand-mère. Il te protègera de la nuit infinie, avait décrété la jeune femme en clouant l’attrape-malheur au plafond d’un geste décidé.
Lorsque le réveil sonna enfin, le colifichet, parfaitement immobile à présent, projetait les habituelles arabesques ambrées sur le mur du fond.
Encore en pyjama Morlan descendit à la cuisine. Il hésitait entre des pancakes de farine de chloroplaste et des tartines de ribosome lorsqu’il reçut un mailsage de son chef de service l’intimant de se rendre de toute urgence au bureau.
— Ce sera donc pas de petit déjeuner du tout almicrosecond’hui, soupira-t-il en se grattant la tête.
Le temps de s’habiller et il était en route. Qu’est-ce que ce vieux Cropoux lui voulait donc ? Il était à peine 300 nanosec du matin !
Le paysage lui semblait différent. Enfin, pas vraiment différent, mais plus défini. Plus lumineux aussi. Il secoua la tête. Cela n’avait pas de sens. La lumière ne
pouvait pas changer, c’était impossible. « Improbable » se corrigea-t-il, avec la rigueur scientifique qui le caractérisait. Après tout la mesure de la luminosité ne datait que du quart de milliseconde dernier. « Et jusqu’à présent aucune variation n’a jamais été observée, pas même en 5275 microsec, lors de la dernière Goutte de jus, qui a inondé le village d’Incisival ».
Non la lumière n’avait rien à voir dans tout ça. Il nota mentalement de prendre rendez-vous chez l’oculiste pour un contrôle de routine.
C’est seulement lorsqu’il dépassa le virage de Duvet-Tordu que le désastre lui apparut dans toute son ampleur. Les montagnes d’Ivoire qui barraient l’horizon avait disparu ; les deux nuages Rubins qui avaient toujours masqué leurs cimes flottaient dans le ciel, serrés l’un contre l’autre comme deux orphelins. A la place de la vallée sombre qui menait au gouffre d’Epoisse, il n’y avait plus rien. Avalés les coteaux riants et les champs dorés, les villages et leurs habitants. Aussi loin que son regard portait il n’y avait plus qu’un cratère orangé dans lequel le jus tombait en cascades, emportant avec lui les arbres et les maisons qui s’accrochaient encore sur ses rives.
— Soliessa !
Les yeux du garçon coururent à est, espérant de toutes ses forces apercevoir le clocher du village de Pulpa dépasser de la colline. Il n’y avait plus de colline non plus.
Morlan sentit la tête lui tourner et ses jambes cédèrent sous lui.
Lorsqu’il revint à lui Cropoux était penché au-dessus de lui, et lui tapotait la tête d’un air emprunté.
— Ça va aller mon gars, ça va aller.
Ses yeux plein de larmes démentaient ses mots. Morlan se tira à genoux péniblement et vomit. Il se sentait comme anesthésié.
Combien de temps avait-il été inconscient ?
Assez longtemps, à en juger par la colonne de véhicules de secours qui avançait déjà sur le tronçon de route en direction du cratère. Ils avaient l’air bien dérisoires avec leurs autopompes. Mentalement Morlan calcula combien d’autopompes il faudrait pour vider le cratère de jus. Compter l’aidait à ne pas penser. Il calcula ensuite combien de temps l’opération nécessiterait, combien de grammes de sucre on en tirerait, combien d’attrape-malheur on pourrait fabriquer avec. Des attrape-malheur tout semblables au sien. La bienfaisante anesthésie des chiffres s’évanouit d’un coup et la douleur le submergea.
— Pourquoi ne m’avez-vous pas averti dans le mailsage ? hurla-t-il à l’adresse de Cropoux. Pourquoi ?
Cropoux sembla se tasser sur lui-même.
— Lorsque les instruments sont devenus fous, à 287 nanosec du matin, nous avons d’abord pensé à une avarie et rappelé tous les ingénieurs en service. Qui aurait pu imaginer un tel...
Il laissa sa phrase en suspens. Il n’existait pas de mot pour décrire ce qu’il voyait. Morlan sanglotait à présent, les mains crispés sur son pull qu’il tordait et déformait.
— Quand j’ai su pour Pulpa, reprit Cropoux, je t’ai immédiatement mailsagé, mais tu étais déjà parti. Alors j’ai couru à ta rencontre et je t’ai trouvé là, par terre.
Il aida Morlan à se redresser et lui tendit son mouchoir avec lequel le jeune homme s’essuya la bouche.
— C’est le début de la fin du monde, murmura Cropoux pour lui-même.
Morlan renifla un grand coup et posa les yeux sur le gouffre béant. Les autopompes avaient gagné les bords de la déchirure et déroulaient leurs lances. Il ne s’agissait pas d’un effondrement, ni d’une crevasse qui se serait ouverte sous la pression de mouvements telluriques. Non, une portion de Pescantine s’était tout simplement volatilisée.
— Vous ne pensez tout de même pas que… hasarda-t-il.
— Le grand Morcellement ? J’en ai bien peur, mon garçon, répondit Cropoux d’une voix plate.
Le Grand Morcellement de Poirade et Bananilys… Était-il possible que ces terres aient un jour véritablement existées ? Avaient-elles disparu comme le narraient les légendes, morceau après morceau, au cours des secondes, ne laissant d’autre preuve de leur existence que de vagues récits qui amusaient les enfants ?
« Soliessa aussi aime les histoires, pensa-t-il.
Aimait. »
De nouveau cette douleur foudroyante. Vite. Penser à autre chose.
— Combien de temps avant qu’un autre bloc ne se détache ? demanda-t-il à Cropoux.
Ce dernier haussa les épaules :
— Aucune idée, il pourrait se passer des dixièmes de seconde entiers avant que le phénomène ne se répète, des générations entières.
Il semblait vaguement soulagé par ce dernier raisonnement. Morlan ne l’écoutait plus : il croisait durée de vie moyenne, probabilité et temps de morcellement, ajoutait des variables, soustrayait des exceptions, bien décidé à ne plus lâcher ces chiffres, les seuls capables d’apaiser sa douleur et de réordonner un monde qui avait perdu sa raison d’exister.
***
C’était l’heure du gouter. Sasha Martin, onze ans dans trois jours et un solide appétit saisit le dernier fruit qui restait dans le compotier, une pêche. Pestant contre ses frères qui avaient mangé la poire et la banane – ils savaient pourtant qu’il n’aimait pas trop les pêches – il porta le fruit à sa bouche. Le jus perla lorsque ses incisives tranchèrent la peau duveteuse. Il passa la langue sur ses lèvres et dévora la pêche en quelques minutes, avant de jeter le noyau dans la poubelle. Puis il courut rejoindre ses amis qui l’attendaient pour jouer dans les bois.