Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

02 Juillet 2026 à 05:59:31
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » On n'avait pas dit prêt

Auteur Sujet: On n'avait pas dit prêt  (Lu 1032 fois)

Hors ligne Shendo

  • Calligraphe
  • Messages: 138
On n'avait pas dit prêt
« le: 27 Janvier 2023 à 11:32:17 »
Bonjour,

Voici un début : Chez Mamie.

Je la revois encore. Son éventail, les lunettes posées à demi sur le nez, son visage penseur et ses doigts recroquevillés sur les paumes de main. Pour être doux, c’était doux, chez elle ; même l’armoire en bois flotté avait cet air paresseux, ainsi que le hibou, silencieux et dodelinant. Chez grand-mère, ça sentait les épices. Ces relents, comme ceux de la crème solaire que mettait maman à la plage, ils avaient des vertus calmantes, pour moi du moins. Chaque placard disposait de son odeur singulière, de sa savante organisation, de l’évidence place d’une madeleine ou d’un chocolat caramel. Aussi, je me souviens de la véranda. Oh, la plus mystérieuse de mes cabanes. Celle-ci n’était pas faite de draps et d’oreillers, mais de « fais attention à la table basse » ou de « on entend mieux la pluie d’ici, tu ne trouves pas ? », me disait furtivement mon grand-père.
       Mon endroit préféré, sans doute le plus anecdotique aux yeux de ma famille, fut l’inévitable petit « couloir de fleurs ». Je le parcourais en humant le parfum des briques anciennes, la fragrance des roses et des jacinthes, leur terre, irriguante et fraichement mouillée. Ah ce que je me plaisais à l’intérieur de ce grand tunnel dont la banale construction me rendait, et me rend encore, nostalgique de toutes ces petites choses. J’entendais le portique s’ouvrir. Parfois au gré du vent, parfois au gré de maman. Elle venait me chercher. Dans ma tête, deux semaines. En réalité, ce fut seulement deux heures, qu’elle était partie, maman.
         Mère et fille discutaient beaucoup. Je ne me rendais pas bien compte, de leur lien de parenté. Pour moi, ma mère était ma mère, et personne n’avait pu la cajoler, la rassurer, la nourrir comme elle l’avait si bien fait avec moi. Qui aurait pu lui fournir ce don ? Qui donc ? Ce n’était pas envisageable. Pourtant, nous avons tous des grands-parents, vous en avez aussi. Personne ne vient au monde sans que quiconque n’y vient avant vous. C’est un principe que mon cerveau d’enfant n’avait alors pas envie de comprendre, peut-être était-il bloqué par l’envie de rester justement immature et plein de rêves. Lorsqu’on est enfant, la terre est basse - c’est ainsi qu’elle fut perçu par mes yeux extrêmement ronds en tout cas - les adultes sont immenses, quasi impénétrables, ils parlent l’abstrait comme un hindou parlerait chinois ; ils boivent et se resservent dans des verres qu’ils tiennent à la fermeté de leurs convictions, ils sont dissipés et font mine de s’intéresser aux affaires des autres, mais rien, rien ne les fait chavirer, à part quand l’oncle parle de sa nouvelle voiture ou que la grande cousine raconte par abréviations la façon dont elle a rencontré son amoureux. Mamie était au centre de tout ce carcan, qui lui vidait l’esprit, et parfois la faisait sourire, mais qui, surtout, l’épuisait. En fin de journée, on la retrouvait en cuisine, à laver les verres et les casseroles qui ont servi à cuire le gigot, elle s’appesantissait en regardant les courants d’air tourbillonnant dans la véranda. Qu’elle était assise ou debout, mamie avait toujours la même moue. On l’aurait dit déçue en permanence. Elle, elle disait que non. « Mais non, pourquoi ? » c’était sa réplique la plus neutre, peut-être bien la plus douce, ou la plus dénuée de toute injonction, de regards ou de sous-jacentes idées que dégageait son allure perplexe.
           Je me retrouvais parfois chez mamie et papi le vendredi soir. Mon pyjama était prêt, j’avais hâte de l’enfiler, je crois que je n’attendais que ça. Pour me mettre devant la télévision, tandis que mamie coupait les pommes de terre en de fines lamelles et que papi se servait de ses mains habiles pour gratter la poussière d’un vieux bijou. Ils ne disaient pas grand-chose. Entre eux, je veux dire. Je n’ai jamais demandé, j’ai cru que ça se passait ainsi entre les adultes du même âge, et puis, au bout de tant d’années, les choses que l’on s’est dites sont certainement les mêmes que l’on ose plus raconter. Le soir arrivait, timidement, les oiseaux étaient montés dans leur nid - je me souviens les avoir observés avec patience sur le fauteuil de mamie près de la fenêtre - et les lumières du petit salon s’allumaient. Bien sûr, pas toutes seules, mais je n’avais jamais vu mamie préparer religieusement cette vaste installation de luminaires, je les croyais magiques. J’étais un drôle de petit bonhomme. Quoique les autres enfants de la planète Terre étaient possiblement comme moi, après tout. Ou presque. Après avoir mangé, mamie m’installait au lit, ses yeux tendres et un brin sévères m’invitaient à m’endormir dans une grosse couverture, interminable couverture, soyeuse et plus blanc que neige. Blanche-Neige et les Sept Nains, Alice au pays des merveilles, le Petit Ours Brun… De cette voix calme et quelquefois éraillée, mamie m’endormait. Au seuil de mon sommeil, je sentais le propre, les fragrances subtiles de lavande, du chocolat à l’orange que j’avais caché derrière ma table de chevet, les dernières effluves des patates de mamie qui, depuis le salon, avaient fait le chemin jusqu’à ma chambre. Et après cela, le monde se reposait, en même temps que moi.

Hors ligne Choumi

  • Prophète
  • Messages: 777
Re : On n'avait pas dit prêt
« Réponse #1 le: 27 Janvier 2023 à 12:08:27 »
Bonjour
Nostalgie quand tu nous tient.
J’ai bien aimé l’ensemble et particulièrement la phrase finale.
J’aurais mis des majuscules à Papy et Mamie

Personne ne vient au monde sans que quiconque n’y vient avant vous.
Y vienne conviendrait peut être mieux

Je doute de cette phrase pourtant si naturelle quand j’en vois à la télé qui semble être venus au monde avant le père

Amicalement
Michel

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 016
Re : On n'avait pas dit prêt
« Réponse #2 le: 28 Janvier 2023 à 10:03:34 »
Merci pour ton texte

C'est une joli texte racontant des souvenirs d'enfances. Le héros devait être très jeune vu qu'il aimait découvrir la maison de ses grands parents grâce a ses jeux, surtout tout seul.

Mais tu as aussi beaucoup d'enfants qui n'ont pas connu leur grand parents, car décédé avant leur naissance.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Michael Sherwood

  • Prophète
  • Messages: 997
Re : On n'avait pas dit prêt
« Réponse #3 le: 28 Janvier 2023 à 10:35:11 »
Hello Shendo!

J'aime bien ce : Voici un début : chez Mamie.
ça présage d'une suite.
Tout un monde d'odeurs, de douceur est évoqué, Mamie semble au centre de toute une maisonnée.
Elle a aussi des talents de cuisinière.
Par certains côtés elle me rappelle ma grand-mère maternelle, sauf qu'à l'époque où je l'ai connue elle habitait un tout petit appartement à Paris, suite à différents revers de fortune. Et il n'y avait plus de grand-père.
J'ai bien apprécié aussi ces réflexions sur le passage du temps, sur le relais entre générations : on n'en parle pas assez d'habitude.
Et puis cette phrase : "Ils (les adultes) parlaient l'abstrait comme un hindou parlerait chinois."
Il fallait oser l'écrire !

J'attends la suite avec impatience...
It's not because you're paranoid that they aren't after you.

Hors ligne Shendo

  • Calligraphe
  • Messages: 138
Re : On n'avait pas dit prêt
« Réponse #4 le: 30 Janvier 2023 à 20:12:27 »
Bonsoir à toutes et tous,

Merci de votre lecture, elle me tient à coeur et me réconforte dans l'idée que l'écriture est réellement source de partage.

Quant à vos remarques, je les trouve très pertinentes, ce pourquoi, en effet, j'appliquerai la majuscule et à Mamie et à Papi. 
"Y vienne" est plus français, au temps pour moi ! Ah, la télé...

Le héros était jeune, tout à fait, il avoisinait à peine les dix ans. Bien malheureusement, vous avez raison de signaler que nombre d'enfants n'ont guère connu leurs grands-parents. C'est très triste tant ils sont sources d'enseignement, et bien au-delà. 

Michael, je suis ravi que cet extrait ait pu évoquer en vous des souvenirs d'enfance. Une suite est prévue ! Je suis assez occupé par le travail ces derniers temps, il arrivera donc plus tardivement que si j'avais l'esprit plus libre, mais il arrivera.

Encore merci de votre lecture chaleureuse.

Bien à vous,
Shendo
« Modifié: 30 Janvier 2023 à 20:50:19 par Shendo »

Hors ligne Shendo

  • Calligraphe
  • Messages: 138
Re : On n'avait pas dit prêt
« Réponse #5 le: 08 Février 2023 à 14:02:38 »
Bonjour,

Il est volontairement plus court, il choisit de faire, encore une fois, appel à votre mémoire, à la mienne en tout cas (et je crois que c'est déjà pas mal), il s'intitule "La cour de récréation".

     
            La dernière fois, je suis passé devant une cour de récréation. Située en pleine campagne, là où les voitures ne passent que pour prendre les enfants, ou déposer parfois un papier à la mairie localisée à une centaine de pas, l’école élémentaire m’ouvrait ses portes à moitié. Elle n’était pas bien fraîche, cette école. Ses portes étaient enrubannées par la seule couleur claire qui dominait sur la surface de l’établissement : le rose. Les maternels apprenaient à lire, les primaires résolvaient le problème de mathématique - c’est ce dont j’aimais à m’imaginer - ce qui avait rendu le temps parfaitement statique, au sein de l’arène enfantine, où, bientôt, règneront les cris et les larmes. Alors, arrêté sur le trottoir d’en face, les mains dans les poches, j’ai comme entraîné mon regard à balayer souverainement chaque détail, la moindre particule d’histoire que pouvaient bien receler les éléments de cette pièce tout à fait captivante. C’était l’heure de l’intermède, le mien. L’échelle sur laquelle montent les bambins avait été décolorée par les années ; autrefois gracieusement jaunie, d’un jaune vif et jeune j’entends, son métal avait connu la gangrène du temps ; poison insidieux, serpent de mer retrouvé dans tous les océans littéraires, il avait certes gagné le mérite de faire parler de lui, encore une fois, parce qu’il s’installe sur l’intégralité de nos souvenirs. Il y avait encore la marelle, timidement dessinée à la craie. Je n’ai jamais aimé cela. Moi, je courais. Plus vite, plus fort que mes copains, mes doigts frôlaient l’air et mon nez le respirait si fort que mon corps entier devenait l’air lui-même, remontant jusqu’à mon front, descendant jusqu’à mes pieds. J’étais animé. Et puis, les vitres de classes : à l’intérieur de cette petit cour campagnarde, on pouvait y voir des dessins - ils n’ont guère changé en vingt ans - des affiches de ducasse, des messages pédagogiques bleutés pour insister sur tel ou tel événement scolaire.
              Toujours sur le trottoir d’en face, j’ai décidé de me rapprocher de la grille verte. Le béton était vieux, j’entendais un ruisseau bruire, les quelques oiseaux qui, invités originaux de cet intermède improvisé, chantaient quelques mélodies, sur le toit de l’école. J’ai posé les mains sur les barreaux. Pendant un court instant, je me suis senti jeune, étrangement plus jeune. Ma peau n’avait pas gagné en élasticité, ma lucidité toujours intacte, mon oeil d’adulte toujours aussi rempli, je ressentis toutefois un grand bonheur. Aussi éphémère eût-il été, je respirais comme un enfant, je regardais comme un enfant, je bougeais comme un enfant, par petit à-coups lorsqu’il est concentré, et le temps d’une minute, mon impression du réel s’était métamorphosée. Avant que la cloche eût le temps de retentir dans l’enceinte, dormante et vide, j’étais parti. Je n’ai jamais entendu les cris et les larmes de tous ces enfants.

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.029 secondes avec 23 requêtes.