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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » La direction du vent

Auteur Sujet: La direction du vent  (Lu 1682 fois)

Hors ligne Alisher

  • Tabellion
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  • Ostanyetsya.
La direction du vent
« le: 29 Avril 2011 à 01:38:19 »
Allez, je m'y remets :-[

Toujours le même principe avec là encore des thématiques différentes. Je sais pas trop si je suis arrivé à quelque chose cette fois, mais bon, avec ce type de perso... En tout cas ça ressemble pas mal à l'idée que je m'en faisais, c'est déjà ça. Le reste, à vous de me le dire ; j'espère que ça vous plaira, et merci d'avance pour vos critiques :)

Aussi, je cite/plagie plus libéralement ici, vu que c'est plus récent et que ma position sur la question a évolué. J'doute que ça gêne vraiment mais on va le signaler dès fois que quelqu'un croie que je cherchais à m'approprier le mérite, c'était pas le but.


Envoi 1
___

La direction du vent


"We stand as silhouettes of today"
...and Oceans, Halcyon


Gris perle

Sable ajuste son rétroviseur.
Dans l’angle, il apercevait la ville, rendue floue par les derniers efforts de l’averse. Elle le toisait, quoique d’un air effacé, indifférente à son examen. Leurs rapports n’avaient à la vérité jamais été cordiaux ; elle l’acceptait en son sein, parce qu’il payait son loyer, et il n’acceptait cet habitat que parce qu’il n’en connaissait aucun autre. Ils cultivaient cette antipathie mutuelle lorsque leurs chemins venaient à se croiser, ce qu’il évitait autant que possible.
Quitter une ville, c’était comme se remettre à respirer, revivre après une longue période d’hibernation. Il s’était d’abord figuré que le changement de couleurs y jouait un rôle, puis avait écarté l’hypothèse. Quoique verte, la campagne environnante ne pouvait être qualifiée d’accueillante ou de joyeuse. Elle avait cette même teinte délavée que le gris urbain, doublée d’une prétention de naturel qui la rendait plus décevante encore. Ou plus sournoise, peut-être. Quand il s’y aventurait, Sable avait le sentiment de s’engager dans une aquarelle, et même, une aquarelle de piètre composition, où l’on voyait nettement transparaître les coups de pinceaux malhabiles, où la première couche dégoulinait encore tandis que la seconde était appliquée. Sous la pluie, l’impression se renforçait. Et il pleuvait souvent. Toujours se méfier des tromperies ; il y a si peu de paysages, il y a tant de décors.
   Un panneau annonçait avec verte insistance l’autoroute droit devant. Sable haussa les épaules ; il l’empruntait rarement. Somme toute, peu de choses la différenciaient d’un métro à l’air libre, dans lequel toutes les caractéristiques de l’urbanité se reflétaient. L’utilitarisme, la vitesse, les couleurs, le progrès… Elle était comme un vassal à la solde des villes, un lien entre elles et leurs semblables. Ou un quartier déguisé. Il bifurqua dans l’autre direction.
   Rien de bien attrayant par là non plus, à première vue. Sous ses abords de déçu chronique, Sable se faisait un point d’honneur de toujours conserver une once d’espoir. Il était persuadé qu’il existait encore, quelque part, de véritables espaces vierges. Eclatantes, gaies et fraîches, emplies de nature et de vie. Il avait tout un panel d’émotions connectées à ces lieux d’utopie : des couleurs vivaces, une senteur pétillante, un goût douceâtre, des bruissements inoffensifs... Mais il savait également que si lui, ou tout autre homme, venait à les effleurer, elles y perdraient leur innocence tardive, deviendraient irrémédiablement voisines de celles qu’il traversait à présent.
   Aux crépuscules, si le climat avait été adéquat et si les nuages n’obscurcissaient pas l’horizon, le ciel s’y parait de teintes diverses, uniques à sa connaissance, allant du violet foncé à l’ocre en passant par l’amarante. En journée, l’atmosphère était différente, surtout après une averse. La pluie ne le dérangeait pas outre mesure, en général. Qu’elle ravivât ou qu’elle ternît – puisqu’elle semblait capable des deux, en fonction de l’environnement – les effets qu’elle produisait savaient toujours l’intéresser.
   L’autre avantage de la pluie était qu’elle encourageait les gens à voyager plus vite et, par conséquent, à faire plus d’autostop imprudent. Il appelait ça la providence ordinaire : quoi de plus pratique pour côtoyer régulièrement des jeunes femmes isolées ? Sable n’aimait pas les kidnapper au sens propre (bien qu’il ait dû s’y résoudre, une fois ou l’autre), il préférait qu’elles le suivent de leur initiative. Pour quelle raison le feraient-elles en ville, avec le ballet incessant des transports en commun ? Sa proposition serait bien trop suspecte – sans compter qu’il ne serait jamais vraiment seul avec elles. Comprenons-nous bien ; les villes fourmillent d’âmes solitaires, qui prétendent se croiser… lui-même devait appartenir à cette catégorie. Mais la véritable isolation, on ne l’y trouvait que rarement, et par suite de hasards imprévisibles. Or Sable aimait prévoir, organiser. Des témoins perturbaient toujours le plan, par leur simple présence, peu importe le cas de figure. Ça n’entrait pas en considération que la plupart d’entre eux n’interviendraient pas ; il n’était jamais vraiment tranquille que lorsqu’il traquait des proies esseulées. Et s’il lui en coûtait plus de kilométrage, au final, il y était préparé ; il avait tout son temps.
   Le problème du kilométrage l’épargna ce jour-là, puisqu’une candidate apparut très vite à gauche de la route : silhouette aux formes féminines, d’apparence frêle et intimidée. Après que le bruit du moteur eut trahi sa présence, elle se leva et tendit un pouce décidé à son encontre. Elle était jusque-là assise sur un objet de forme rectangulaire, jumeau d’un second qui gisait à ses pieds, dans le bas-côté. Ils devaient être trop lourds pour être transportés à pied, au point qu’elle y avait entièrement renoncé. La poursuite de son voyage dépendait maintenant de la bonne volonté des rares conducteurs qui emprunteraient cette route – autrement dit, les statistiques jouaient contre elle. S’il s’arrêtait, jamais elle ne courrait le risque d’attendre une hypothétique deuxième chance. Elle était mûre pour être prise ; en stop, s’entend.
A mesure qu’il approchait, Sable engrangea de nouvelles informations. La cible potentielle portait un jeans blanc sale de facture simple et un blouson bleu foncé. A travers la fermeture éclair abaissée, on devinait sur un t-shirt noir l’emblème des Blue Oyster Cult. Le rouge violent du symbole détonnait tant avec le fond sobre qu’il se demanda si elle l’avait customisé elle-même.
Sable ralentit l’allure et vint s’immobiliser à hauteur de la fille, sans toutefois couper le moteur. Il fit coulisser la vitre automatique et pencha la tête à l’extérieur. Au passage, il identifia ce qui se trouvait dans le bas-côté : deux bidons d’essence, pleins, l’un écarlate et l’autre vert bouteille. Il laissa son regard remonter.
Elle avait des traits plutôt délicats, mais ordinaires, du genre à attirer l’œil dans une foule de supermarché pour être aussitôt relégués à l’oubli. Des cheveux sages vaguement bouclés autour d’un visage presque ovale, un nez discret, des joues gracieuses. Elle avait croisé les bras sous sa poitrine fluette, nullement offusquée d’être au centre de son attention. Comme une ville, pensa Sable. Et comme une ville, elle paraissait manquer de quelque chose, son apparence physique laissait une impression d’inachevé. S’il avait eu à la décrire, il n’aurait pas commencé par ce qui la définissait, mais par ce détail, cette caractéristique indéterminée qui rendait le tableau imparfait. Quant aux villes, il avait depuis longtemps compris ce qui leur faisait défaut : une part de spontanéité, un soupçon de vif qui viendrait contrebalancer leur ostensible artificialité. Mais dans le cas de cette autostoppeuse, il ne percevait pas encore l’élément absent. Il y parviendrait, cela dit. Bien assez tôt.
Tandis qu’il la détaillait ainsi, Sable avait conscience qu’elle ne se privait pas de faire de même. Ses yeux étaient intenses, ses pupilles gris perle. Il devina qu’elle savait leur faire projeter un large panel de sentiments.

-   Salut, lança-t-il platement. Tu vas dans quelle direction ?
-   Cuba, répondit-elle.

Sa voix était douce, languissante sur les voyelles. Devant son expression stupéfaite, elle précisa avec un sourire :

-   Cuba, Illinois.
-   Ça fait quand même une trotte, estima-t-il, le temps de reprendre contenance.
-   En fait, j’ai juste besoin qu’on m’emmène jusqu’à ma voiture. Je ferai le trajet toute seule.

A ce stade, Sable avait décidé qu’il allait passer son tour. Elle devait avoir une seizaine d’années environ, ce qui flirtait même pour lui avec les limites du raisonnable. Elle lui plaisait, certes ; mais pas assez pour s’exposer à tant de répercussions. Et puis, quel genre de personne transporte deux jerrycans de provenance différente au milieu de nulle part ?

-   Où est ta voiture ? demanda-t-il.
-   Je connais pas la région, s’excusa-t-elle. Elle indiqua le nord-est d’un geste hésitant : par là-bas, derrière ce bosquet, je pense… il y a un espèce de manoir à proximité. Ça t’évoque quelque chose ?

Sable voyait très bien à quoi elle faisait allusion : la résidence secondaire des Byrne, une famille fortunée qui passait le plus clair de son temps à Chicago, à New York, ou dans quelque autre métropole tentaculaire. Les Byrne ne vivaient à leur aise qu’au milieu de la civilisation, ils se complaisaient là où l’humanité industrielle prospérait. Et leur manoir dépérissait, encore habitable, mais mal entretenu. Il aurait pu embellir le décor environnant, s’y insérer comme un diamant dans son écrin, et au lieu de cela il ne faisait que l’avilir. Sable n’avait que du mépris pour ses propriétaires.
Mais il ne lui révéla rien de tout cela.

-   Pas vraiment, non. Et pour ne pas te mentir, ça ne m’arrange pas. Je vais plutôt vers le nord.

L’excuse des trajectoires opposées avait jusque-là fonctionné à chaque fois qu’il s’était rétracté au dernier moment. Mais cette fille ne s’en satisfit pas.

-   Tu es vraiment pressé ? demanda-t-elle avec un air embarrassé, comme si le fait de devoir insister la gênait.
-   En fait, euh…

Sable n’avait jamais vraiment envisagé un répertoire couvrant les cas où cette conversation se poursuivrait.
   Pour couronner le tout, elle lui adressa un regard de supplique. Dieu, que c’était convaincant : nul doute qu’elle obtenait ce qu’elle voulait de la plupart des hommes, lorsqu’elle s’en donnait la peine. Mais Sable n’appartenait plus à ce lot depuis longtemps. Il avait appris à étudier les réactions de manière schématique, à déceler les mécanismes et à comprendre leurs desseins, à force de s’en servir ou d’y être confronté. On n’impose rien au maître des marionnettes.
   Son refus, sans aller jusqu’à la froideur, eut la netteté nécessaire.

-   Désolé.

Elle se rembrunit en comprenant que ses efforts ne mèneraient à rien. Sable lut soudain dans cette ombre quelque chose qu’il s’était figuré ne jamais lire nulle part ; du discernement. Il eut l’impression que cette gamine percevait les choses au même niveau que lui et, même, qu’elle les analysait d’une façon similaire. Il pouvait presque déceler le contour de son âme, telle qu’elle la dissimulait, avec la pudeur de son âge, derrière la grimace experte qu’elle lui avait lancé. Une âme artiste, professionnelle, comme lui consciente de toutes les implications, comme lui peu habituée à ce que le commun des mortels s’écarte des codes tracés. Une âme élevée, mais aussi délaissée. Il sentit qu’ils se complétaient, qu’elle pouvait le combler, qu’ils pouvaient se combler. Ainsi, tandis que cet instant s’étirait sans fin, il ressentit leur similarité.
Sauf que non. Tout ça, c’était dans sa tête.
   Personne ne lui ressemblait. Personne ne pouvait lui ressembler, jamais.

-   Je ferais mieux d’y aller, marmonna-t-il.

En se relevant, la jeune fille donna une petite tape sur la carrosserie, au-dessus de la portière. Sable remontait déjà la vitre.

-   Godspeed, dit-elle avec résignation.

Il se força à avancer, à concentrer son esprit sur autre chose. Dans le rétroviseur, elle rétrécissait lentement, trop lentement. Il fixa la route droit devant lui, vers son avenir, il mit un point d’honneur à ne plus se retourner. Quelques secondes plus tard, il observait à nouveau la fragile silhouette que la distance n’effaçait plus. Elle lui fit un petit signe de la main, parce qu’elle savait qu’il la regardait toujours.

-   « Godspeed », répéta-t-il dans le vide. Et puis quoi encore.

   La sincérité du visage de la fille continuait à hanter son souvenir. Il n’allait pourtant pas céder, perdre son sang froid, à cause d’une expression calculée, aussi efficace qu’elle soit. Il avait écouté assez de supplications pour ne plus en tenir compte.
   Ses conclusions demeuraient valides : beaucoup trop jeune, à la base.
Encore que…
« Modifié: 19 Mai 2011 à 02:57:07 par Alisher »
Ca n'a aucune réalité, de toute façon. Voilà pourquoi c'est important. Les gens ne se battent que pour des choses imaginaires.

Hors ligne Zacharielle

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Re : La direction du vent
« Réponse #1 le: 30 Avril 2011 à 18:31:39 »
Salut !

Citer
Aussi, je cite/plagie plus libéralement ici, vu que c'est plus récent et que ma position sur la question a évolué. J'doute que ça gêne vraiment mais on va le signaler dès fois que quelqu'un croie que je cherchais à m'approprier le mérite, c'était pas le but.
j'ai absolument pas compris, j'ai dû louper un épisode.

Citer
Dans l’angle, il apercevait la ville, rendue floue par les derniers efforts de l’averse.
Dans l'angle ? Dans l'angle du reflet tu veux dire ? Je sais pas si ça se dit. J'aime bien la fin de la phrase.

 
Citer
Il cultivait l’antipathie mutuelle qui les animait lorsque leurs chemins venaient à se croiser, ce qu’il évitait autant que possible.
tu pourrais alléger un peu la phrase en enlevant "qui les animait"

Citer
   Un panneau annonçait avec verte insistance l’autoroute droit devant.
lol c'est cool "verte insistance", tu es dans quel pays ? Chez nous c'est bleu les panneaux d'autoroute^

Citer
Qu’elle ravivât ou qu’elle ternît – puisqu’elle semblait capable des deux, en fonction de l’environnement – les effets qu’elle produisait savaient toujours l’intéresser.
Juste pour signaler que c'est à peu près à ce moment que je me dis "bon, ok, et maintenant, il lui arrive quoi à son personnage ?"


Citer
Ils devaient être trop lourds pour être transportés à pied, au point qu’elle y avait entièrement renoncé.
et cependant, elle se trouve au milieu d'une route apparemment déserte. J'ai du mal à saisir pourquoi ou comment elle a fait ;)

Citer
A mesure qu’il approchait, Sable engrangea de nouvelles informations.
à mon sens, ça fait trop "attention, je m'apprête à vous délivrer une description"

Citer
A travers la fermeture éclair abaissée
il a des jumelles dans les yeux ?!

 
Citer
Il fit coulisser la vitre automatique et pencha la tête à l’extérieur. Au passage, il identifia ce qui se trouvait dans le bas-côté :
attention au rythme, c'est un peu toujours "je décris. mon personnage fait ça. je décris. mon personnage fait ça." essaie de varier

 
Citer
des joues graciles.
??

Citer
Elle avait croisé les bras sous sa poitrine fluette, nullement offusquée d’être au centre de son attention.
un peu inutile, non ?

Citer
Tandis qu’il la détaillait ainsi, Sable avait conscience qu’elle ne se privait pas de faire de même. Ses yeux étaient intenses, ses pupilles gris perle.
des yeux intenses ? un regard oui.



Je n'ai pas trop accroché, je ne vois pas trop où tu veux en venir. Au début les considérations sur la ville sont pas mal mais j'ai moins aimé la suite. Ca s'éclaircira peut-être dans les envois suivants ;) Sinon j'ai trouvé la forme un peu molle, comme je disais au-dessus je trouve que ça manque un peu de rythme. Tu pourrais élaguer certaines descriptions ou éviter de systématiquement ramener les grandes idées du personnage, éviter l'effet "exposé". Je sais pas si je m'exprime correctement. Ce que je veux dire c'est que parfois, la narration est un peu lourd ou les remarques du personnage improbable (je sais qu'elle a un teeshirt avec écrit ça dessus alors que je suis à 2km...) et qu'à mon avis il ne faut pas que tu hésites à dynamiser le discours. Peut-être chambouler l'ordre du récit.

Hors ligne Alisher

  • Tabellion
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  • Ostanyetsya.
Re : La direction du vent
« Réponse #2 le: 19 Mai 2011 à 02:45:32 »
Merci de ton comm Zach. J'y ai jamais répondu parce qu'en relisant je suis tombé d'accord avec toi sur le rythme, et je pense que le problème continue dans la suite. Je pensais améliorer la suite et poster en même temps que je te répondais ; mais bon j'ai toujours du mal même avec la version améliorée, ça reste bancal. Du coup bah... je vais quand même poster pour pas laisser en suspens plus longtemps, mais j'ai conscience que ça doit être retravaillé (ou que ça a été trop travaillé, peut-être...)

En tout cas c'est la dernière fois que je poste un extrait ; la prochaine je la mets en entier direct, ça m'évitera de refaire des délais aussi foireux que celui-ci, dont je m'excuse encore


Envoi 2
___

Vert bouteille

Des pensées indécises continuaient à traverser son esprit tandis que le monde reculait lentement, consciencieusement, autour de son véhicule. Il y mit un terme. Amorcer un retour, puis s’enfuir à nouveau, serait indigne ; l’attitude du pervers qui hésite. Même aux yeux d’une inconnue qu’il ne reverrait probablement jamais, Sable n’aimait pas dévoiler ses penchants sans nécessité.
Il s’était figuré que les bruits de la marche arrière annonceraient sa réapparition. Au contraire, elle ne sembla le réintégrer dans le paysage que lorsqu’il freina derechef, toujours avec le moteur sous tension, à ses côtés. Elle parut plus intriguée qu’angoissée ; en attente de nouvelles instructions.

-   T’as gagné. Monte.

Aussitôt la méfiance fit place à la gratitude. Sable nota qu’elle était très douée à ce petit jeu.

-   Faudra que tu me guides, mentit-il, de crainte de ruiner la continuité du personnage qu’il lui avait présenté.
-   Je ferai de mon mieux, assura-t-elle en ouvrant la portière. Je m’appelle Elle. Elle Snow.
-   Je suis Tim Sable. Ravi de te connaître, Ellie.
-   Non, s’il te plaît. Elle. Ellie, ça fait Ellen. Ellie c’est ennuyeux.
-   D’accord, concéda Sable. Va pour Elle. Tu veux mettre l’essence dans le coffre ?
-   Je pensais les laisser sur le siège arrière. Les bidons sont propres, s’empressa-t-elle de préciser.
-   Ok. Je te fais confiance.

Elle s’installa sur le siège passager comme en terrain conquis, avec une assurance à laquelle Sable ne s’attendait pas. D’ordinaire, elles cherchaient plutôt à se faire oublier, mal à l’aise, se remémorant les mises en garde parentales quant aux voitures des étrangers et questionnant leur taux de véracité. C’était presque le contraire pour Elle ; volontairement ou non, elle emplissait tout l’espace. Sable se rendit compte qu’il avait du mal à se concentrer sur la route, de sorte qu’il résolut, pour y remédier, de se lancer dans une conversation dérisoire.

-   Tu as dit que tu avais une voiture, donc.

   Elle le confirma.

-   J’en conclus que tu as seize ans ?
-   Dans deux semaines, avoua Elle. Mais ne te sens pas obligé de me dénoncer.

Trois ans plus tard, tombant par hasard sur sa rubrique nécrologique, Tim devait apprendre qu’elle venait d’en avoir quatorze. Pour lors, il se contenta d’acquiescer.

-   Je conduisais à quinze ans, annonça-t-il. Jamais eu de problèmes.
-   Tu as combien maintenant ?
-   Dix-neuf.

Deux ans et demi plus tard, dans les minutes de son premier procès pour détournement de mineure, Elle lirait qu’il en avait en réalité vingt-trois. Pour lors elle enchaîna :

-   Ça suffit pour être pro, quatre ans ?

Cette question le fit sourire.

-   Je me débrouille, lança-t-il sans se mouiller.
-   Je pense que oui, poursuivit Elle après un instant de silence.

Elle avait introduit une notion sentencieuse de mystère. Tim ignorait comment elle s’y était prise, et dans quelle optique il fallait que cette phrase sonne énigmatiquement, mais il se doutait que la jeune fille suivait un dessein particulier.

-   Tu as quatre ans pour terminer quelque chose ?
-   En quelque sorte.

Laissant ses paroles s’éteindre quelques instants, elle ajouta :

-   Peut-être moins. Qui saurait le prédire ?

Il supposa qu’elle parlait d’études, d’un cursus académique quelconque, bien que ça ne collât vraiment ni avec son âge, ni avec son aura. Il n’eut cependant pas la maladresse d’approfondir ; si elle souhaitait en parler plus clairement, elle le ferait. Il importait de laisser glisser la conversation, tout en douceur, ne pas contraindre la fille à évoquer des sujets qu’elle aurait préféré taire, ne jamais forcer le trait ou montrer qui guidait l’échange. C’était une habileté cruciale ; ses victimes tendaient toutes à accorder une confiance plus libérale aux personnes qui leur permettaient, ne serait-ce qu’en apparence, de s’exprimer. Une stratégie basique, qu’il avait – ironiquement – mis à peu près quatre ans à maîtriser.
   Avec Elle, c’était différent. Il lui laissait la place de s’imposer, de reporter la conversation sur les thèmes qui lui conviendraient, et elle se contentait d’allusions sibyllines. Ses répliques laissaient supposer qu’elle ne souhaitait pas de contact, tandis que dans le même temps, elle ne le quittait pas des yeux. Elle ne cillait même que rarement. Sable se sentit mal à l’aise, transpercé par ce regard gris comme par des billes de neige. Devait-il reprendre la parole ? Seul l’entrechoc régulier des bidons, derrière, troublait le silence. Il frissonna ; aussitôt un sourire distant anima le coin de ses lèvres. Avait-elle atteint le résultat escompté ? Sable n’arrivait pas à cerner ses intentions. Mais pour les satisfaire, Elle ne craignait pas les silences, elle ne fuyait pas les malaises.

-   Qu’est-ce que tu comptes faire à Cuba ?
-   C’est juste un début, répondit-elle, avec un signe pour démontrer le peu d’intérêt qu’elle accordait à cette destination en elle-même. Je vais quitter l’Etat, ensuite.
-   Visiter le monde ?

Histoire d’instaurer un thème. On parle toujours volontiers d’ailleurs, peu importe avec qui.

-   Un peu de ça. Et puis, j’aime trop les feux d’artifice. L’Illinois interdit les plus majestueux.
-   C’est bien dommage, concéda-t-il, alors qu’il s’en foutait.
-   Avoue plutôt que tu t’en fous, sourit-elle. Ne t’inquiète pas pour ça, j’ai l’habitude.

Nouvel avortement des mots. Sable n’avait aucun contrôle sur ce qui se produisait, et il ne l’appréciait guère. Comme pour le surprendre encore plus, la jeune fille choisit ce moment pour contredire son attitude initiale et relancer la conversation. Et elle l’orienta dans une direction inattendue.

-   Toi, où est-ce que tu vas ?

Il lui fallait un centre urbain, parce que personne n’a d’affaires urgentes à accomplir hors des villes. Distant, puisqu’il était censé faire un détour pour la déposer ; mais pas trop, sans quoi il aurait pris l’autoroute pour s’y rendre. Par chance, l’esprit de Sable savait encore additionner rapidement les variables.

-   À Joliet.

En plus, ça sonne bien, Joliet.

-   Pour y faire quoi ?
-   Travailler.
-   Quel domaine ?

Que d’insistance. Qu’avait-il de si passionnant, qu’il méritait une telle attention ? La plupart se contenteraient d’un intérêt de politesse, puis parleraient d’elles-mêmes. Bien sûr, Sable était paré à cette éventualité. Comme à toute autre.

-   L’informatique. Dans la programmation, surtout. Des entreprises non-spécialisées ont recours à la mienne pour les aider à développer leurs logiciels.
-   Et on fait appel à toi jusqu’à Joliet ? s’étonna Elle.
-   On envisage d’y ouvrir une succursale. Le marché n’est pas saturé.

Employez des mots du genre « saturé », de ceux qui ont une teinte langage technique. Ils convoient toujours une impression de maîtrise, même si vous êtes en réalité en train de broder, sur le fil fragile de vos lèvres. D’ailleurs, ne vous affolez pas : tout le monde brode. Tout le temps.

-   Internet ?
-   Quoi, internet ?
-   Tu dois souvent t’y confronter avec ce métier. Quelle est ton opinion ?

Sable y avait été confronté, ça oui… Mais pas dans le cadre de son métier, et elle n’avait certes pas à savoir dans quelles circonstances réelles, ou quelles adresses.

-   Pas vraiment, en fait. On reçoit certaines commandes par e-mail, tu t’en doutes. Mais le reste se fait par software, directement sur la machine du client. Cela dit, j’emploie pas mal internet… Je croyais que tous les jeunes s’y étaient mis…

Encore qu’il avait ses réserves quant au web. Le principe était alléchant, mais le résultat dangereux ; comment savoir à qui l’on s’adressait ? On en venait à nouer des liens, à inviter des pseudonymes dans l’intimité de ses projets, et voilà qu’on découvrait qu’il s’agissait en fait de reporters en mission, sur le point de faire tomber le réseau… peu importe le niveau d’organisation, Sable savait qu’il valait mieux ne jamais faire confiance. N’avoir aucun compte à rendre.

-   J’hésite encore, déclara Elle. Je ne suis pas sûre que l’utilité dépasse les inconvénients, pour l’usage que j’en ferais. Je me disais que tu pourrais peut-être m’orienter, si tu avais eu des expériences positives ou négatives…
-   Positives, à coup sûr, fit-il, parce que ce serait la réponse majoritaire des gens de son âge.

Elle avait formulé sa question d’une façon si contournée qu’il ne voyait pas clairement l’objectif qu’elle poursuivait. Avant de s’y pencher, il devait traiter une bifurcation réelle, devant eux. Au pied d’un vieil arbre noueux qui ne tarderait plus à rendre l’âme, leur itinéraire continuait vers la gauche, où la route se muait en un chemin forestier assez entretenu pour rester praticable. A droite, c’était Greenfield Road, campagne, tableaux instantanés et brillants crépuscules. Le tracé qu’il allait emprunter à l’origine, avant de croiser la route d’Elle.
Il s’apprêtait à enclencher le clignotant lorsqu’elle le surprit :

-   Tu vas prendre à droite. Par Greenfield Road.
-   Mais c’est un détour…

Ce que le personnage qu’il avait présenté aux yeux de l’adolescente, de passage et à moitié égaré, ne pouvait qu’ignorer. Il s’empressa donc de compléter :

-   …non ? – Il désigna la route principale, devant lui, qui était avalée par les arbres après un nouveau virage. Je croyais que tu allais par-delà la forêt.
-   Cette route ressort beaucoup plus au nord. Greenfield Road te fait gagner passé un quart d’heure.

Mieux vaut tard que jamais, il avait à ce stade compris qu’elle le testait, au moins depuis l’évocation d’internet. S’il la démentait, elle serait fixée quant à son imposture, et du même coup quant à ses vices. Ingénieux, apprécia-t-il. Sans compter qu’elle avait tendu ce piège d’un air insouciant, avec une aisance verbale qui forçait l’admiration.
Enfin, il n’allait pas se démonter pour si peu. Lui-même possédait quelques tours du même acabit.

-   Greenfield Road, donc, acquiesça-t-il nonchalamment.

Il entraperçut un hochement de tête, quasiment impassible. Que signifiait-il ? Était-elle convaincue ?
   Sable sentait que les événements le dépassaient. C’était lui qui réagissait, qui était entraîné d’une notion à l’autre au moment où Elle le décidait. Essayait-elle vraiment de le manœuvrer ? Sa prudence l’empêchait d’écarter cette possibilité. Et pour peu qu’elle agisse délibérément, il allait se retrouver dans une situation inacceptable, une situation qu’il n’avait jamais paramétrée. Il dérivait au rythme des kilomètres qui s’égrenaient un par un, bien sages, vers l’inédit. Ordo ad chaos.
   Une autre question lui vint soudainement. Le choix de Greenfield Road pour ce test était-il aléatoire, ou obéissait-il à un projet ultérieur ?


Ecarlate

   Sable se ressaisit. Après tout, il avait l’expérience de son côté, il avait les armes pour répliquer. Tout ce qu’il avait à faire, c’était ne pas se laisser aller, continuer à suivre les raisonnements d’Elle, les devancer parfois, s’il le fallait. Il avait fini par s’habituer à l’avantage que tout le monde lui laissait dans le jeu des mots, oubliant presque qu’il s’agissait au départ d’un jeu, d’une joute qu’il avait à disputer, au départ de laquelle il n’y avait pas toujours de vainqueur préétabli. Il rencontrait de la résistance. Il était permis d’envisager qu’il perde, parce qu’il prenait du retard. Soit. Mais les dés n’étaient pas jetés. Il était un maître, il disposait des capacités nécessaires à combler l’écart qu’elle avait creusé. Et il le ferait, sans rien laisser au hasard.
   Il lui fallait une distraction, quelque chose pour la pousser hors de son axe, juste quelques instants, le temps qu’il revienne sur les rails. La musique.

-   Je nous mets quelque chose ? proposa-t-il en toute innocence.

Elle hocha la tête.
Comme il n’avait pas encore déterminé quelles étaient ses voix, il choisit une instrumentale. Et une grande, qui plus est. Une de ses préférées. Dès les premières notes, Elle sembla s’y intéresser.

-   C’est Falling, d’Ephel Duath, informa-t-il. Si l’apothéose se traduisait en musique, ça ressemblerait à ça.
-   C’est joliment dit, ça. Il faut que je le note.

Elle sortit un petit calepin de la poche extérieure de son blouson. Sable ne put réprimer un petit sourire.

-   Tu es sérieuse ? Tu as un bloc avec toi, et à chaque fois qu’une formule te plaît, tu l’ajoutes ?
-   Bien sûr, acquiesça-t-elle. Tu n’as pas idée de ce que tu perds en surestimant ta mémoire.
-   Et ça te sert beaucoup ?

Il avait posé cette question d’un ton qui présupposait une réponse négative. Il s’en voulut, après coup. D’un côté, cela allait lui permettre de s’expliquer. Les gens adorent expliquer leurs actions, d’une manière générale, des plus irrationnelles aux plus évidentes. Mais si elle comprenait qu’il faisait ça pour qu’elle baisse sa garde, cet artifice un peu naïf se retournerait contre lui.

-   Pas le genre d’utilité auquel tu penses. Mais ça me donne un équilibre. Et ça m’aide à diriger ma pensée.

Sable était toujours en train de se représenter ce qu’elle essayait de dire lorsqu’elle enchaîna :

-   Sauf que là, bien sûr, j’ai oublié mon stylo. Tu aurais de quoi écrire ?
-   Essaie la boîte à gants.

A l’époque il voyageait toujours avec toute une panoplie dans la boîte à gants. Crayons, scotch, ciseaux, gants, lunettes… Sable avait de quoi faire face. Leur présence n’étant pas toujours facile à justifier, il avait par la suite décidé de se passer de la plupart de ces objets. Ils lui manquaient, parfois.
Elle choisit un marqueur assez gras, alors qu’il y avait des stylos fins plus adaptés aux saccades de la route. Avant que Sable ait pu le lui signaler, Elle sembla s’en désintéresser, saisissant le petit boîtier rouge qu’il avait entreposé parmi les autres ustensiles. Elle se le passait de main en main, de paume en paume, et il s’imprégnait de l’énigme qui l’entourait. Une boîte d’allumettes, porteuse de mystère ? Sable secoua la tête pour chasser cette idée saugrenue.

-   Tu fumes ? demanda-t-elle.
-   Nope.

Il avait toujours du feu avec lui, parce qu’il arrivait qu’elles fument. Il espéra qu’elle ne l’interrogerait pas à ce propos, mais il savait aussi que les gens se posaient rarement les bonnes questions. Au lieu de ça, elle en extirpa une allumette entre deux doigts fins, puis commença à la frotter contre le bord râpeux.
Bien vite, une rougeur naquit, accompagnée du frémissement distinctif.

-   Hey, déconne pas avec ça. Oublie pas que t’as de l’essence.

Elle ne semblait pas l’entendre. Son regard suivait fixement la lueur vacillante, captivé. Ayant glissé ses jambes sous ses genoux, elle joignit les mains en coupe pour défendre le départ de flamme. Au fur et à mesure, elle l’attisait, d’un rare souffle.

-   Sérieux, arrête, intima Sable, qui commençait à se sentir mal à l’aise.

Elle avait l’air d’une experte ; elle semblait avoir retrouvé son élément, enfin. Ce quelque chose qui lui faisait défaut lorsqu’il l’avait détaillée pour la première fois avait laissé place à une plénitude apparente. Cette fois-ci pourtant, le son de sa voix la fit réagir. Peut-être avait-il rompu le charme, ou peut-être le bâtonnet avait-il simplement achevé de se consumer. Elle l’étouffa négligemment entre ses doigts, puis jeta les restes cendreux par la fenêtre ouverte.

-   Je pensais que ce serait ton trip.
-   Quoi donc ?

Avec une moue boudeuse, elle se détourna vers l’extérieur.

-   La petite fille aux allumettes.
-   Ecoute…

Il essaya de poser une main sur son épaule, mais elle se dégagea.

-   Tu dois préférer le soldat de plomb et la connasse en papier, coupa-t-elle.

Le silence retomba, Sable étant revenu au point de départ, sans trop réaliser comment la situation s’était brusquement détériorée. Il n’avait jamais eu affaire à un tel mécanisme ; il échouait à l’appréhender.
Ils dépassèrent le manoir des Byrne sans un mot de plus. Cela sonnait comme un glas pour le jeune homme ; le trajet touchait à sa fin, sa petite tentative allait avorter, pourtant il ne voyait aucune alternative. Peut-être était-ce pour le mieux ; il se souvint de sa première impression négative.

-   Eh… Elle sembla émerger de sa torpeur. On aurait pu tout faire brûler.
-   J’essayais de te le dire, acquiesça Sable. C’est pour ça que je voulais que tu te calmes.

Pourtant, quand elle enchaîna, le ton de sa voix ne trahissait nullement la prise de conscience un peu tardive qu’il avait présumée, mais plutôt de l’excitation – une forme candide d’excitation, non travaillée. Comme si elle tenait à lui démontrer qu’il était toujours à des années-lumière de la déchiffrer.

-   Non, pas dans ce sens... On aurait pu tout faire exploser ! Je n’ai pas besoin d’autant d’essence pour repartir. On aurait pu faire exploser le manoir.

A froid, la question que cette réflexion soulevait paraissait évidente. Si un seul jerrycan lui suffisait, et si elle arrivait à transporter sans aide un seul jerrycan, pourquoi diable en aurait-elle emporté deux ? Avait-elle tout planifié, depuis leur première rencontre ? Sable se ferait ces observations, plus tard. Trop tard, sans doute. Il avait en présence d’Elle oublié jusqu’aux rudiments de la pensée efficace.
C’est ainsi qu’il pose la mauvaise question.

-   Dans quel but ?
-   Parque-toi par ici. On s’éloigne trop.

Sable se gara sur le bas-côté et coupa le moteur.

-   Alors, pourquoi ?
-   Au fond, je n’ai pas à fournir de raison – on pourrait le faire gratuitement, vu qu’on encourt aucun risque. Mais pour te répondre : parce que c’est un spectacle unique, et que ça se vit mieux à deux.

Il était toujours temps de renoncer, de démontrer que ce raisonnement n’avait rien de rationnel. Que la liberté n’était pas une raison suffisante pour tout faire, encore qu’il soit mal placé pour le faire remarquer. Sable était trop curieux, sans doute ; puisqu’il n’y avait pas d’urgence, il voulut la relancer.

-   Qu’est-ce que tu aurais fait si je n’avais pas pris cette route ?
-   Je t’aurais attendu.
-   Tu passes tes journées à attendre qu’un psychopathe s’arrête ?

Elle parut un peu étonnée.

-   Un psychopathe ? Et qu’est-ce que j’en tirerais ? Quel intérêt prendrais-je à rencontrer quelqu’un qui ne peut rien ressentir ? Je préfère les gens comme toi, Tim.
-   Et qu’est-ce que je suis, alors ?

Elle marqua une pause dérangeante.

-   Je n’en ai aucune idée. Le sais-tu ?

Il répondit par la négative. L’ombre qui l’avait habitée l’espace de ce court instant sembla la délaisser, et elle haussa les épaules.

-   Alors, on y va ?

La musique cessa d’un seul coup. Parce que c’était la dernière piste sur ce CD, la radio se remit en marche. Quelqu’un était en train d’annoncer qu’il pleuvrait ce soir à New York.

-   Tu penses vraiment qu’on va le faire ? Tu crois vraiment qu’il y a une chance que ça arrive ? Tu crois que je vais sortir de cette voiture, marcher droit sur le manoir des Byrne, et y mettre le feu ?
-   Non, ce n’est pas comme ça que ça va se passer, corrigea la jeune fille.

Sable fut pris de court.

-   Ah non ? fit-il sans s’impliquer.
-   Tu vas sortir de la voiture pour m’arrêter. Ensuite, tu descendras la pente parce que je t’entraînerai. Pour la mise à feu, je suis pas encore sûre… J’imagine que ta curiosité naturelle va prendre le dessus. Tu vas penser à des feux d’artifice, à des flammes, à des allumettes… A combien tu détestes les Byrne… Des images se formeront, certaines chimères, d’autres réelles… Je ne sais pas exactement comment ça marche. Mais tu verras, ça va te plaire.
-   Tu ne peux pas être sérieuse, se récria-t-il.
-   A un certain point de ce cheminement, tu vas craquer. Là encore, ça peut être tout au début ou tout à la fin. Je l’ignore.
-   Eh bien, je n’ai pas encore craqué. Rien de tout ce que tu viens de dire ne se produira.

Il avait mis autant de clarté que possible dans ce refus. Pour une raison quelconque, le sérieux semblait la meilleure attitude à adopter contre ce discours. Peut-être pour réinstaurer un rapport à la réalité.

-   Le début, si, dit-elle avec un petit rire clair.
-   Hey !

Elle ouvrit la portière et s’extirpa de l’habitacle. Avant qu’il ait détaché sa ceinture, elle avait déjà récupéré les deux jerrycans, le vert et le rouge. Elle les brandit devant lui d’un air de défiance.

-   Je vais brûler le manoir des Byrne. Arrête-moi, si tu le veux !
-   Elle ! Attends !

Il sortit de la voiture, avec la ferme volonté d’empêcher tout incendie. Certaines choses devenaient floues, sa logique commençait à dévier. Mais Sable s’accrochait encore, grâce à la netteté de cette intention.

-   Tu sais que je ne peux pas te laisser faire ça.
-   Bien sûr, acquiesça-t-elle.

Alors qu’il arrivait à sa hauteur, la jeune fille se retourna vers lui, lui adressa un regard faussement effrayé, très espiègle, et décréta :

-   Je vais avoir du mal à descendre la colline avec les mains pleines. Ça a l’air dangereux. Tu peux m’en tenir un, s’il-te-plaît ?

   Le bidon était tendu d’une manière qui l’empêchait plus ou moins de décliner. Quand il céda, Elle sourit.

-   A la bonne heure. Viens avec moi.

Elle lui prit la main et ils dévalèrent ensemble la pente brumeuse, chacun portant un des conteneurs, il n’y avait en fait aucune brume, c’était l’esprit de Sable qui s’engluait, qui trottait d’une pensée à l’autre, qui revenait sur ses pas, il dévalait la pente pendant que son esprit lui répétait que c’était de la folie, de la folie pure, qu’Elle était folle, complètement déchirée, qu’elle n’allait pas l’entraîner dans ses délires, non, certainement pas.
Encore que…
Sable manqua déraper quand le sol redevint plat.
« Modifié: 19 Mai 2011 à 02:57:45 par Alisher »
Ca n'a aucune réalité, de toute façon. Voilà pourquoi c'est important. Les gens ne se battent que pour des choses imaginaires.

Hors ligne Alisher

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Re : La direction du vent
« Réponse #3 le: 19 Mai 2011 à 02:54:29 »
Envoi 3
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Blanc sale

Sable avait toujours réprouvé l’attitude des coupables qui, dans l’espoir de s’affranchir d’une responsabilité quelconque, accusaient les circonstances. Il croyait en l’indépendance de choix, il croyait au respect des principes, il s’était toujours fixé lui-même les codes qu’il suivait. Qui se laissait entraîner hors de ses zones de confort, se plaignait que les mots avaient dépassé sa pensée, ou les conséquences leur cause, ne méritait selon lui aucune pitié. D’ailleurs, ils mentaient pour la plupart. Ils avaient toujours su pertinemment où leurs pas les amenaient, mais socialement, ils n’avaient pas vraiment intérêt à le concéder.
Et voilà qu’il attendait, un bidon écarlate à ses pieds, qu’une jeune incendiaire lui indique comment ils allaient sceller le sort du manoir des Byrne. Il se demanda à quel moment il avait basculé, comment Elle avait pu le conquérir avec de simples phrases. Mais était-elle seule en cause ? N’y avait-il pas enfouie en lui une prédisposition, une sorte d’émotion qui le poussait à se conformer au plan de cette fille, à la suivre jusqu’à l’imprévu ? Elle voulait raser cet endroit, elle s’était levée ce matin-là avec l’objectif imperturbable de le réduire en cendres. L’inconscient de Sable l’avait-il détecté ? Avait-il décidé de l’assister dans cette entreprise ?
Leur tandem fonctionnait bien. Était-ce un signe ? Il y avait toujours en filigrane cette utopie, la compréhension mutuelle des pathes, qu’il savait impossible mais qui continuait à lui effleurer l’esprit de temps à autre. L’hypothèse instinctive lui plaisait, d’autant qu’elle minimisait son statut de victime manipulée.
   Cela dit, tout associés qu’ils étaient, il n’assurait pas le rôle dominant. Est-ce qu’Elle le surpassait ? Certainement pas. Il attendait le moment propice pour reprendre le contrôle qui lui revenait de droit. Tout simplement.
Elle s’était éloignée de quelques pas, mais revint bien vite vers lui. L’excitation se lisait sur son visage, ainsi qu’une joie primitive, totale, qui l’emplissait et la laissait rayonner de l’intérieur. Heureuse et insouciante. Plus enfantine que jamais.

-   On va se partager les tâches, annonça-t-elle. Tu fais le tour de la propriété, tu vérifies qu’il n’y a pas de témoins. En même temps tu cherches tout ce qui sera susceptible de nous aider, des produits inflammables, ce genre de choses. Moi, je vais en premier lieu m’assurer qu’il n’y a personne, ensuite je me chargerai du vent.
-   Du vent ? Qu’est-ce que tu entends par là ?

Elle lui adressa un regard de reproche. Sable ressentit la honte de l’élève ignorant questionné devant un amphithéâtre d’étudiants modèles.

-   Rien n’importe plus que le vent. Nous devons savoir d’où il vient, et vers où il va. Si on lance le brasier du mauvais côté, il se développera à contretemps, il peinera à prospérer. Un feu réussi n’a pas à lutter contre les éléments ; il doit les supplanter, il doit anéantir.

Marquant une pause, à la fois pour le laisser assimiler et parce que ce silence semblait opportun, elle conclut :

-   Ça ne changerait rien au résultat, j’imagine. Mais on y perdrait toute la majesté du spectacle. Vas-y, maintenant.

Il y alla. Et il fit le tour du manoir, en quête de bois tronçonné pour l’hiver, d’un récipient portant le symbole « matière instable », d’une grosse piscine de méthane. D’une bombe à hydrogène. Voulait-il que sa recherche soit fructueuse ? Il ne s’en souvenait plus. Mais il y alla.
Il ne trouva qu’une petite cabane de jardinage, qu’il inspecta au cas où elle contiendrait du désherbant. Elle ne renfermait que les outils habituels, râteaux, bêches, une échelle, une serpe – au contact de laquelle il entailla assez profondément la paume de sa main – une faux, une étagère entière de grains à semer. Il n’y avait pas de jardin autour du manoir. A quoi tout cela servait-il ? L’agacement de Sable envers les Byrne se consolida. Encore une façade. Encore du faux, du préfabriqué. Il y avait tellement mieux à faire de cet emplacement… N’avait-Elle pas raison de vouloir effacer ces erreurs, repartir à zéro ? Rebâtir en mieux ? Ou même ne rien faire : une ruine aurait plus de poésie que cette mascarade de prestige.
Il s’ennuyait dans cette cabane, sa main meurtrie l’élançait. Tout cela n’était qu’un entracte, un interlude précédant le spectacle. Il avait trop hâte pour s’attarder davantage. Après une sommaire vérification des autres étagères, il ressortit.
Il courait presque lorsqu’il retrouva Elle devant le portique du manoir. Aussitôt (peut-être inquiète ?), Elle désigna sa blessure.

-   Je me suis coupé, éluda-t-il. C’est rien. Il y a une cabane mais j’ai rien trouvé de particulier, toi ?

Elle s’écarta, lui laissant découvrir sa petite touche personnelle. Usant du marqueur – son propre marqueur, pensa-t-il, qu’elle lui avait demandé avant même de lui proposer l’expédition –, elle avait modifié l’inscription sur la boîte aux lettres. Deux ratures noirâtres corrigeaient le nom d’Edwin Byrne de façon qu’avec un minimum d’imagination, on pouvait à présent lire Edwin Burns.

-   Très spirituel. Il n’y a personne ? demanda-t-il, avec une pointe d’appréhension ; ou d’espérance.
-   Feu vert, acquiesça-t-elle. J’ai déjà arrosé l’intérieur, reste plus qu’à faire le tour. Tu t’en occupes.

Sable empoigna l’autre récipient, prit une grande inspiration, et se lança. Il n’aspergea que sommairement le perron, dont les matériaux étaient déjà propices à l'inflammation, avant d'entamer un cercle autour de la maison. Chaque pan de mur reçut une bonne rasade ; au départ, il agissait sans trop se poser de questions, envoyant une éclaboussure sur la paroi et passant à la zone suivante. Après quelques mètres, Elle lui fit remarquer qu’ils n’auraient pas assez d’un bidon s’il continuait à ce rythme, et lui enseigna des méthodes plus économes.
   S’il s’était imaginé que cette étape serait rapidement expédiée, il déchanta vite. La jeune fille attachait une importance cruciale à la quantité d’essence, qu’elle souhaitait égale – ou du moins approchante – sur chaque versant. Selon elle, c’était nécessaire à l’élévation d’une flamme uniforme. Sable en doutait, mais se conforma à ses indications. Pour se donner du cœur à l’ouvrage, il se représenta en train d’asperger une ville, un quartier à la fois. La façade nord, sur les collines, des villas huppées, symbole de réussite. Jamais leurs occupants ne descendraient se mêler à la populace. Façade sud, les pauvres, les immigrants et les laissés pour compte, puisque c’est toujours au sud que l’on dissimule ce qui a cessé de servir et ce qui encombre. Un cimetière, aussi, pour le fun. Entre l’est et l’ouest, la routine, le trajet entre lieu de résidence et lieu de travail. Le soleil se lève et vous accompagne en direction de votre journée, encourageant votre élan de ses rayons approbateurs. Vous rentrez le soir, il se couche derrière vous, les yeux en chien de faïence, vous sentez son regard peser sur votre nuque. Vous frissonnez au contact de ce mépris souverain, vous qui osez vous en retourner à vos pénates et cesser toute activité profitable à la société ; mais vous vous persuadez que c’est le vent, et qui sait après tout, peut-être que c’était effectivement le vent. La nature est bien faite.
   Perdu dans ses pensées, Sable remarqua à peine qu’il avait fait le tour de l’édifice. Elle sautillait d’excitation, serrant fermement ce qu’il devinait être sa boîte d’allumettes, dans la poche de son blouson. Remarquant pour la première fois que l’air charriait de lourdes vapeurs d’essence, il manqua tourner de l’œil. La radieuse Elle ne semblait nullement affectée. Elle avait dû confondre l’odeur d’éthanol avec celle de la victoire.

-   Tout est prêt ! fit-elle avec enthousiasme.

Une allumette dans chaque main. Sable ne se souvenait pas l’avoir vue les préparer, mais accepta machinalement celle qu’elle lui tendait.
Elle s’éloigna de quelques pas guillerets.

-   A trois ?

Une rafale de vent, qui soulève le tas de feuilles mortes, perturbe son admirable ordre tranquille. Qui fait se soulever le blouson d’Elle et dévoile sa taille fine. Qui fait vaciller les certitudes comme des flammèches. Deux points lumineux qui scintillent, tourbillonnent vers le sol selon une courbe identique, heurtent sans émotions la surface imbibée et l’embrasent bruyamment. Sable a à peine le temps de faire trois enjambées en arrière.
Woosh.
Sable en eut le souffle coupé. Il ne put jamais coucher sur le papier ce qu’il vécut pendant cet épisode, main dans la main avec Elle, contemplant le feu qu’ils avaient enfanté. L’air s’emplit de craquements et de bruissements qui, à cette distance, ne pouvaient lui faire aucun mal. Le manoir si terne se couvrit rapidement de couleurs entraînantes, les flammes formaient une danse vivace à laquelle il souhaita se joindre, il respira avec bonheur l’odeur pétillante de l’essence, goûta la cendre douceâtre. Tout allait bien, chaque parcelle, l’univers entier trouvait son sens. Enfin.
Il savait qu’Elle partageait pleinement son émerveillement. Un coup d’œil leur suffit à communiquer ce que les mots ne surent jamais transmettre. Elle résuma :

-   C’est tellement beau… On dirait une nouvelle planète.

   Sable aimait les nouvelles planètes. Il n’avait pas réalisé qu’il saignait encore avant qu’Elle ne l’en informe.

-   Ça fait mal ?
-   Rien de grave, assura-t-il simplement.
-   Tant mieux. Elle hocha la tête avec conviction. Le pays irait nettement mieux si les gens apprenaient à souffrir en silence.

Sable eut un petit rire.

-   On dirait que tu cites ton bloc-notes.
-   Bien observé. Mais tu ne trouveras jamais d’où ça vient.

Elle ne se trompait pas. Malgré des recherches ultérieures, il n’eut jamais la moindre idée d’où elle avait déniché la formule.

-   J’ai bien entouré la maison, tu ne trouves pas ? Elle a pris comme une torche.
-   C’est parfait.

Il se sentit plus grand, d’avoir son approbation. Il était si bien dans sa petite bulle, si intouchable, si proche de l’utopie, qu’il n’entendit pas les cris. Ils étaient couverts, par le vent, par le feu, par l’extase. Ils ne résonnaient pas parce qu’il n’y avait plus d’atmosphère. Ce n’est qu’en revenant à sa contemplation du brasier qu’il découvrit avec stupeur la silhouette brisée qui gesticulait à la fenêtre du premier étage. Deux bras qui se projetaient, affolés et dangereusement fragiles, hors de portée des flammes. La fumée les rattrapait, engloutissait l’homme, au point qu’avec un peu de bonne volonté, on prétendrait presque ne pas l’avoir aperçu. Mais les choses ne fonctionnent pas ainsi pour Timothy Sable.
   Aussitôt, ses illusions se fragmentent, sa vision s’étiole. Il n’y avait pas de place pour les brûlures dans son monde parfait. Il se retourna avec incrédulité. Nullement gênée, Elle soutint son regard, conservant un sérieux sans faille.

-   Edwin brûle, décréta-t-elle.
-   Tu savais qu’il était encore là-dedans ? ânonna Sable, qui se sentait prêt à s’étrangler, ou mieux, à l’étrangler elle.

Mais Elle se contenta de hausser les épaules.

-   Non, répondit-elle. En toute franchise, non.
-   Je t’avais dit de vérifier. En se remémorant la scène, Sable corrigea : Non, tu avais dit que tu vérifierais !
-   Et je ne l’ai pas fait.

Les jambes arquées, les poings sur les hanches. Le menton relevé. Attitude de défi, supposa-t-il.

-   Si tu avais appris qu’il y avait quelqu’un, tu n’aurais jamais eu le cran d’aller jusqu’au bout.

Elle étendit le bras derrière elle, désignant l’ensemble du manoir comme l’ensemble de son œuvre. Ses yeux brillaient d’une lueur différente, et ce n’était toujours pas le reflet de l’incendie.

-   Enfin, Sable… ça en valait la peine, tu ne trouves pas ?


Amarante

La pluie arriva sans crier gare. Dense, pénétrante, comme il les aimait. Un instant, Sable crut aux miracles, se dit qu’elle suffirait à gommer ses égarements, étouffer sa perte de contrôle. Mais Dieu ne dispensait pas ce genre de magnanimité ; le manoir brûlait trop gaiement pour succomber à cette averse de passage, en route vers New York. Sable courait avec frénésie, glissait dans l’herbe, se relevait. Des étincelles retombaient sur ses épaules et lui causaient de vives piqûres. Il les sentait à peine. Il courait comme si la journée en dépendait, comme un personnage de film pourchasse ses erreurs passées, court contre le temps perdu, court avec la même question récurrente. Comment a-t-il pu en arriver là ?
Une maison entière se consumait par sa faute, incendiée sans raison, sous l’influence d’un moment qu’il avait perçu avec transcendance et d’une fille qu’il ne s’imaginait pas commencer à appréhender, mais qui avait su l’approcher en faisant pression sur les bonnes cordes. Elle Snow... Plus tard, une fois l’identité réelle de la petite fille aux allumettes dévoilée, il s’interrogerait sur la signification de ce nom. Peut-être un jeu cynique lié au feu. Peut-être le nom de jeune fille de sa mère. Il y aurait toujours d’autres questions.
   La cabane s’était illuminée de rougeurs prospères, dommage collatéral de la direction des vents ; ils en faisaient une cible de choix pour les retombées cendreuses. Une des poutres avait dû craquer, parce que la partie postérieure du toit s’était affaissée. Sable se précipita à l’intérieur, conscient du danger, mais craignant encore plus que tout s’écroule avant qu’il ait emporté l’échelle. Du moins la fumée était-elle en partie évacuée, et il parvenait presque à respirer.
   L’échelle n’avait pas bougé, ni n’avait à première vue été endommagée par les départs de flamme. Il voulut d’abord la prendre par le bras, mais se rendit compte assez vite qu’il ne passerait jamais à travers la porte basse. Voulant la transférer sur le plan horizontal, il se retrouva coincé, d’un côté par le mur, de l’autre par le feu, et au fond par les étagères. Comment diable les Byrne s’étaient-ils arrangés pour la dresser dans un habitacle aussi étroit ? Lorsqu’il réalisa qu’elle était rétractable, les évènements purent reprendre leur enchaînement.
   De si près, la façade paraissait tellement imposante… Jamais il n’arriverait jusqu’au premier étage. Ou peut-être que si… Il ne savait plus estimer. A quelle hauteur s’élevait la cabane ? L’échelle était-elle entièrement déployée à l’intérieur ? Tant de détails qu’il aurait normalement inscrits quelque part dans son subconscient, repérés à la seconde même, qui toutefois lui échappaient en cette occasion. Sa clairvoyance s’était envolée. S’impliquer dans une situation causait trop de désagréments, trop de rapport au réel ; il se promit de l’éviter autant que possible à l’avenir.
   Sable disposa l’échelle presque à la verticale, laissant les trois premières marches disparaître sous une nappe de feu accéléré. Ainsi, elle culminait environ trente centimètres au-dessous de la fenêtre souhaitée. Suffisant. Avec élan, il bondit directement sur le cinquième échelon, espérant ne pas briser l’équilibre de son poids. L’échelle tangua, mais tint bon. Il savait que chaque seconde comptait. Le feu nourri d’essence qui crépitait sous ses pieds commençait à chauffer le métal, et il ressentait la brûlure à travers l’épaisseur de ses semelles. L’espace entre les étages semblait s’allonger tandis qu’il gravissait les échelons, selon les lois décourageantes de l’effort soutenu. Un à un, un pas après l’autre…
   Soudain, sans s’en rendre compte, il atteignit son objectif. Les flammes dansantes l’environnaient, luisant si intensément qu’il en avait du mal à penser. Tout se passait comme dans un rêve, comme s’il n’agissait plus, comme si son corps avait pris les commandes et avait mis son esprit à l’écart. Dans un endroit confiné, éloigné, mais protégé de tout et de tous. Il se demanda si les religions se référaient à cette expérience lorsqu’elles évoquaient le corps astral.
   Ses épaules supportaient le poids du malheureux, évanoui mais vivant, que ses bras venaient d’extraire de la fournaise. Son souffle se fit court, haletant ; ses paupières se mirent à cligner au contact des fumées, ses larmes jaillirent, incontrôlables. Ses pieds reprirent leur progression, à l’envers cette fois. Un à un, un pas après l’autre… Autant qu’elles le pouvaient, ses mains assuraient une stabilité au contact de l’échelle, mais l’entreprise s’avérait ardue avec le fardeau supplémentaire qu’était Edwin Byrne. De temps à autre, il devait se maintenir de la poitrine ou des jambes pour ne pas perdre l’équilibre. Ses habits donnaient l’impression qu’ils allaient s’embraser à tout instant, se liguer contre lui et le réduire en cendres. La peau de son torse se couvrit de marques rouges, brûlures légères mais tenaces, rappels de la chaleur inexorable.
   A un certain moment, il n’y eut plus d’échelon suivant sur lequel poser le pied. Sable s’affala sur le sol, lâchant l’homme et tombant à ses côtés, vide. Il resta conscient, toutefois, assez pour traîner leurs deux corps sur une distance sécurisante. L’échelle glissa peu après et s’écrasa contre le portique embrasé, faisant jaillir des atomes craquelés dans l’air humide.
   Ce n’est qu’une fois qu’il retrouva son souffle, assis à même le sol, revivant son intermède samaritain, qu’il se demanda pour la première fois ce qui était arrivé à Elle. Un premier regard circulaire le renseigna : elle n’avait pas bougé, elle était restée à leur point d’observation, comme si rien n’avait altéré son expérience. Hormis qu’elle avait les yeux fixés sur les deux rescapés. Sur lui. Quand Elle fut certaine d’être à nouveau au centre de son attention, elle s’avança, ne montrant aucun signe de trouble ou d’hésitation. La fumée qui s’accumulait dans l’air autour d’eux semblait un vêtement, une longue cape nébuleuse qu’elle portait avec élégance.
   Elle les surplomba, les mains sur les hanches, droite et hautaine. Tout au long du sauvetage, elle n’avait rien fait, pas même levé un doigt pour assister Sable. Cependant, elle n’avait pas non plus cherché à entraver son chemin. Peut-être s’agissait-il d’une forme de soutien, venant d’elle ? Sable ne s’attacha pas trop à cette idée, qu’il savait issue du souhait improbable que leur lien se perpétue. Il était intervenu au milieu de son chef d’œuvre, il avait perturbé le processus. La réaction d’Elle serait négative, il n’en doutait pas : du mépris, de la colère, de la haine. Ou pire, une complète indifférence.

-   Qu’est-ce que ça t’a apporté de le sauver ?

Sable était trop exténué pour discourir.

-   Une vie, répondit-il simplement.
-   Génial. Tu penses qu’elles s’additionnent ?
-   Ça ne marche pas comme ça. Je ne marche pas comme ça. Je n’ai jamais tué personne, je ne comptais pas commencer.

Elle le toisa d’un air incrédule.

-   Pas sans nécessité, précisa-t-il.
-   C’est surévalué, la nécessité. Au final c’est juste une privation de gratuité comme une autre.
-   Tout n’a pas à être gratuit, Elle.

La jeune fille s’éloigna de quelques pas, commença à remonter la pente.

-   Bien sûr que si, Sable. Sinon, où on va ?
-   Où est-ce que tu vas ?

Mais c’est trop tard. Elle est déjà au milieu de la pente, elle continue à grimper. Elle ne se retourne pas une seule fois vers ce feu qu’elle admirait tant, ces flammes qu’elle a tant couvées. Elle ne se retourne pas vers l’herbe grise ou vers le ciel cendré, Elle s’envole.
   Sable ne pouvait se résoudre à la laisser glisser entre ses doigts. Peu importait combien il l’avait observée, détaillée sous toutes les coutures ; son souvenir semblait déjà se voiler dans la pudeur imprécise de l’éloignement. S’il se concentrait, certes, il parvenait à faire ressurgir sa silhouette. Mais celle-ci n’avait ni la vigueur, ni l’aura de la véritable jeune fille. Elle n’avait aucun sens sans Elle.
   Il reprit pied en même temps que contenance, laissa gisant le corps fumeux, toujours inconscient, qu’il avait arraché aux fantômes. Mais tandis qu’il s’élançait dans l’urgence à l’assaut de la pente, tout se ligua pour le retarder. Ses poumons raclaient, habitués à officier sous de meilleurs auspices ; ses jambes flageolantes trébuchaient dès qu’un obstacle se présentait. La boue couvrait ses vêtements, son jeans se déchira par deux fois, ses cheveux collaient à ses yeux sous l’effet d’un mélange improbable de sueur et de suie. Seule sa volonté ne fléchit jamais. Lueur positive : avant la fin de son périple, le déluge avait eu tôt fait de rincer son visage.
Du haut de la colline, il put la distinguer, ou crut pouvoir, du moins, juste avant qu’elle ne s’enfonce dans la forêt. Avant de disparaître, elle se retourna et dirigea son regard sur lui. Il ne discernait qu’un point blanc au milieu des étendues foncées, un flocon prêt à se fondre dans l’oubli, mais il sut qu’elle l’observait, de même qu’elle savait où porter ses yeux pour le retrouver. Elle lui adressa peut-être un signe de la main. Peut-être le lui renvoya-t-il. Il voulut lui crier qu’elle avait oublié le second jerrycan. Ça n’avait guère plus d’importance que le reste.
Enfin elle se détourna, en route vers Cuba, Illinois, vers d’autres commencements et d’autres fins qui ne le concerneraient pas. Sable resta là quelques instants, dans le vague, immobile face à l’évidence. Ellen Marie Byrne avait quitté la scène. Il s’indigna, d’abord. De l’incohérence de la vie, de la brièveté de ses épisodes, de leur absence de morale. Puis il releva la tête. Conclusions peu satisfaisantes, bien sûr – mais qu’était-il censé escompter d’autre, venant de cette terre ?
Il avait sans hâte regagné le havre de son véhicule, dont il commença par enclencher les essuie-glaces ; ceux-ci ne remplissaient leur fonction qu’avec un succès tout relatif, luttant à désavantage contre les trombes incessantes. Pas un problème, pensa Sable. Je n’ai qu’à aller droit devant, jusqu’à ce que je débouche quelque part. Il se coula dans le siège conducteur et il mit les voiles.
Dans son rétroviseur, le feu croissait, léchait le lierre de la façade nord, envahissait les toits. Il apercevait dans l’angle les murs qui gémissaient, les fenêtres brûlantes qui se couvraient de suie. Les flammes s’unissaient pour former brièvement des esquisses étincelantes, feux follets condamnés à l’errance, comme des spectres d’aventures égarées qui s’évanouissent avec lenteur dans l’immensité d’un monde pluvieux.

-   N’importe quoi, murmure Sable.

Encore que…
Brusquement il sourit, parce qu’il se sent vivant.
Ca n'a aucune réalité, de toute façon. Voilà pourquoi c'est important. Les gens ne se battent que pour des choses imaginaires.

Hors ligne Kathya

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Re : La direction du vent
« Réponse #4 le: 26 Mai 2011 à 21:58:53 »
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Dans l’angle, il apercevait la ville, rendue floue par les derniers efforts de l’averse. Elle le toisait
J'ai peut-être pas les yeux en face des trous, mais ça m'inspirait un "mais comment l'averse le toise, elle est passée, non ?"

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Quand il s’y aventurait, Sable avait le sentiment de s’engager dans une aquarelle, et même, une aquarelle de piètre composition
Je considère pas l'aquarelle comme une notion "négative", tu devrais faire l'économie du "et même" et limiter à "s'engager dans une aquarelle de piètre composition".

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Et il pleuvait souvent. Toujours se méfier des tromperies ; il y a si peu de paysages, il y a tant de décors.
La seconde phrase tombe comme un cheveu sur la soupe. ^^"

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espaces vierges. Eclatantes, gaies et fraîches, emplies de nature et de vie.
"espace" est un nom féminin seulement pour les espaces dans un texte.

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Il avait tout un panel d’émotions connectées à ces lieux d’utopie : des couleurs vivaces, une senteur pétillante, un goût douceâtre, des bruissements inoffensifs...
Euh, ce ne sont pas des émotions.

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le ciel s’y parait
"se parait" aurait été plus élégant à mon sens.

Ca parait assez lourd de revenir à la pluie alors qu'on pensait en avoir terminé sur le sujet.

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une candidate apparut très vite à gauche de la route : silhouette aux formes féminines
Je trouve ça redondant de préciser "féminines" alors qu'on sait déjà qu'il s'agit "d'une" candidate.

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La poursuite de son voyage dépendait maintenant de la bonne volonté des rares conducteurs qui emprunteraient cette route – autrement dit, les statistiques jouaient contre elle. S’il s’arrêtait, jamais elle ne courrait le risque d’attendre une hypothétique deuxième chance.
Au bout de trois lectures j'ai fini par comprendre, mais ce n'est pas clair.

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Comme une ville
Je ne suis pas convaincue.

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une seizaine d’années

Certains passages sont bien écrits, notamment la toute fin, d'autres sont un peu plus quelconques, comme la description de la fille. J'ai pas trop accroché, j'ai trouvé le texte trop long. A partir du moment où on apprend que le narrateur sera accusé de détournement de mineure, j'avais plus ou moins déduit qu'il suivrait la fille dans son délire. Des détails sur le pourquoi de son acte aurait donné plus de profondeur au texte. L'ambiguïté de son personnage était bien rendu d'ailleurs. ^^
"Je suis la serveuse du bar Chez Régis ! Ou un leprechaun maléfique barrant l'entrée d'un escalier imaginaire..."

Et puis la Nuit seule.
Et rien d'autre, et plus rien de plus.

Avant l'hiver, Léa Silhol

 


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