Poème à plusieurs voix
Il y a celui avec une grosse voix.
Il parle fort.
On entend que lui.
Il y a celui qui est taciturne,
qu’on regarde
parce qu’il ne dit rien.
Il y a le taciturne
et la grosse voix qui se rencontrent.
La grosse voix à la longue s’étouffe,
devant le taciturne.
Il y a la voix fluette et perchée.
Elle passe partout.
Même par-dessus la grosse voix.
Il y a la voix bien timbrée.
Elle rend jalouse la voix fluette.
La grosse voix n’est pas vexée.
Elle se croit toujours la plus forte.
Il y a la voix timide,
qui chuchote, qui murmure.
Elle cause avec le taciturne.
Le taciturne qui écoute la voix timide.
Le taciturne qui réfléchit.
Le taciturne qui voudrait parler,
mais il est taciturne.
La voix timide entend peut-être
tout ce que pense le taciturne,
mais elle n’ose rien dire,
car elle est timide.
Il y a les voix joyeuses.
Elles s’enfichent des timides,
des taciturnes, des voix timbrées,
grosses ou pas timbrées.
Les voix joyeuses
emportent toutes les voix de tout le monde.
Après il y a les voix cassées.
Elles dégringolent par terre,
ou restent dans la gorge,
font souffrir les oreilles de ceux qui les écoutent.
Les voix cassées font fuir toutes les voix,
parce qu’elles sont cassées.
Il y a les voix autoritaires,
mélodieuses, chantantes,
les voix trompeuses,
colériques, sincères, authentiques.
Ces dernières nous laissent sans voix,
tellement vraies elles sont.
Il y a la voix entrecoupée de sanglots.
La voix pure,
qui demande aux sanglots de se retenir.
Il y a la voix caverneuse.
Elle résonne.
Elle trimballe les bruits, les échos.
Elle dit à la voix claire de se taire,
car la voix caverneuse fait peur aux voix de cristal.
Il y a la voix mourante.
Elle réunit toutes les voix autour d’elle.
La taciturne, la joyeuse, la timbrée, la fluette,
la grosse, la timide,
et même la voix moqueuse qui se fait tremblante.
La voix mourante est allongée,
d’abord plaintive, puis déchirante.
La voix mourante apaise les voix colériques.
Il y a une voix céleste qui descend.
On la confond avec la taciturne.
Il y a une voix intérieure alors
qui parle au mourant.
Elle dit « Ecoute-moi »
longuement, longuement,
d’une voix si éteinte…