La montagne dans la maison
Dans la région lointaine du Henan, monsieur Lin racle le fond de la rivière pour en remonter le sable dont il remplira ses paniers.
Une fois arrivé chez lui, sur une large table en bois de rose, dans sa salle à manger, il déverse ses paniers de sable.
Un joli tas surplombe la table.
Avec ses mains adroites, monsieur Lin façonne les pans d’une montagne qui s’élève jusqu’au plafond. Le pic en est bien pointu. Comme le sable est constitué de multiples grains de quartz de toutes les couleurs, monsieur Lin confectionne une guirlande colorée qui entoure les flancs de la montagne. Cette guirlande peut être turquoise ou rosâtre ou d’autres nuances selon la variété des grains de quartz extraits du sable.
De nombreux amis viendront voir la montagne de sable érigée sur la table de la salle à manger dans la maison de monsieur Lin. C’est une tradition. D’autres habitants aussi érigent des montagnes de sable dans leur salle à manger. Ainsi on se rend visite mutuellement pour admirer les montagnes de chacun dans la région du Henan.
Ces montagnes sont éphémères, puisqu’elles s’écroulent au bout de quelques semaines.
Qu’importe, chacun reconstruit avec un sable nouveau et des quartz nouveaux une montagne dont bien sûr la guirlande de quartz sera la spécificité et l’originalité de chaque montagne.
Jusqu’au jour où monsieur Yé, un autre habitant, adepte aussi des montagnes de sable, décide de faire une entorse à la tradition. Avec un mortier de son invention il mélange le sable fin de la rivière. Sur la table de sa salle à manger la montagne ne s’écroule plus. Elle reste dressée, le pic droit sous le plafond. Quant à la guirlande de quartz, elle est pâlichonne, terne, décolorée, absorbée par les particules du mortier.
Tous les voisins et les habitants défilent chez monsieur Yé.
Ils sont scandalisés.
La montagne est pétrifiée.
Plus aucune beauté friable n’enjolive ses flancs.
Rapidement la nouvelle se répand que monsieur Yé a tué la montagne et bafoué la tradition.
Plus personne ne vient voir monsieur Yé qui se trouve alors cruellement mis au ban de la société. Monsieur Yé s’ennuie, dans la rue il est lynché. Il ne peut que se réfugier chez lui, au pied de sa montagne éternelle.
Un jour, de désespoir, monsieur Yé meurt.
Personne ne vient le chercher.
Son cadavre se décompose et le sable durci de mortier ne peut même plus engloutir son infecte putréfaction.