Deuxième mort
Et c’est à ce moment que je mourus une deuxième fois, que mon cœur se déchira et que mes larmes dévalèrent mes joues. Enfin mes doigts et mes membres s’étiolèrent et mon âme fut importé ailleurs dans un grand soulagement loin de cette famille qui n’était désormais plus la mienne.
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Notre rencontre fut assez banale, je me rappelle de chacun des détails. Le bar était un peu vide. Il devait être 2h du matin. Je rentrais de mon service à l’hôpital et fut tenté d’aller décompresser autour d’un verre ou deux. J’étais encore jeune et innocent, sensible au charme que le monde pouvait m’offrir. C’est toi qui m’avait accosté.
- Qu’est ce que je vous sers ?
Je souris goulûment devant tes yeux débordants de vitalité. Dire qu’il y a une heure, je fermais ceux d’un patient condamné, sous les pleurs incessantes d’une femme désormais veuve. Je souris car j’avais oublié que le monde était aussi fait de bonté. La soirée avança et c’est moi qui continua.
- D’où venez vous comme ça ?
Tu parlais de toi tout en passant ta main dans tes cheveux emmêlés qui retombait sur ta peau rocailleuse et scintillante. Je plongeais mon regard dans le tien. Ce même regard que notre fils arbore fièrement, un mélange de délice et de défi.
Je revenais souvent dans ce bar pour te voir, j’oubliais la souffrance que je côtoyais au travail et qui se miroitait d’avantage sur mon visage. Un soir, je t’ai invité à sortir et tu m’as dit non. Tu m’as regardé et tu m’as chuchoté à l’oreille :
- Laissons le désir nous envahir encore un peu…
Et c’est ainsi que nous commencions à nous délecter d'un jeu de séduction aussi ambigu qu’interminable. Un jeu qui hantait mes nuits jusqu’au matin, un jeu qui rendit les couleurs de ma vie plus vives que jamais, un jeu qui décuplait tous les sensations qui pouvaient me traverser, un jeu qui me faisait sentir plus vivant que je ne l’avais jamais été.
C’est un soir de juin, dans une prairie à la campagne, blotti l’un contre l’autre dans l’herbe verte, sous les réverbérations orangés du soleil que je te demanda :
- Anna, veux-tu faire de moi l’homme le plus chanceux du monde et m’épouser ?
Quelques mois plus tard nous prononcèrent nos vœux et partirent en lune de miel au Brésil. Sous les côtes du sud, nos corps se mélangèrent aux grains de sable et je crois que c’est à ce moment que nous conçûmes notre fils qui symbolisa le fruit de notre passion et de notre dévouement l’un à l’autre.
Nous baignions tous les trois dans une sphère de plaisir indescriptible, il ne faut pas idéaliser la chose, il y a eu des moments plus difficiles où chacun se remettait en question mais pourtant à chaque fois nous nous retrouvions encore plus intensément. J’avais peur d’être lassé mais il se trouve que chaque matin je redécouvrais ta manière d’être et que chaque soir je redécouvrais ton corps avec toujours ce même étonnement. Pourquoi était-ce si bon ? Sans doute car c’était éphémère, car c'allait s’arrêter et que là en était tous l’intérêt. Le bonheur l’est car il ne dure pas. Peut-être que si j’étais resté un peu plus longtemps, le bleuté de tes yeux m’aurait sembler plus pâle.
Je mourus un mardi soir. À la sortie du métro. Un sans-abri alcoolisé et drogué, se remuait dans tous les sens, criait sur les patients pour les effrayer. Il me poussa violement tandis que je marchais le long des rails. Je n’eus le temps de rien faire que déjà un tram me percuta.
Ça fait 5 ans que je suis mort. Et que j’ai décidé de rester auprès de toi. Je te regarde enfin sourire dans les bras d’un homme. Il t'embrasse fougueusement. Tu es comblée de joie et semble presque en pleurer. Je regarde cet homme porté mon fils dans ses bras. Vous riez tous les trois tout en vous serrant dans une longue étreinte. Et c’est à ce moment que je mourus une deuxième fois, que mon cœur se déchira et que mes larmes dévalèrent mes joues. Enfin mes doigts et mes membres s’étiolèrent et mon âme fut importé ailleurs dans un grand soulagement loin de cette famille qui n’était désormais plus la mienne.