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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Vitre

Auteur Sujet: Vitre  (Lu 1813 fois)

Forêt

  • Invité
Vitre
« le: 30 Mars 2022 à 14:23:11 »
Je mache la viande du midi en pensant à mon grand griffon vendéen qui repose sous la terre du jardin. J'imagine ses poils se mêler aux racines et à la glaise  ; leur gris délavé me rappelle la couleur des cheveux de mémé (la fourrure résiduelle des morts). À travers la fenêtre, des faucons affaités tournoient autour d'une colonne de fumée qui s'élève entre les arbres.

Je n'ai jamais tué pour me nourrir et je n'ai jamais explosé de douleur à la mort de quelqu'un. Mieux vaut rester propre, feutré, maîtrisé. Mieux vaut cacher les grondements sous un drap de décence. Je ne me tache pas les mains avec la terre d'une tombe ou les organes d'une biche.

Mes repas et mes enterrements ressemblent à de froides séparations. Mes rituels tissent une parure sur l'échine des bêtes. Je ferme les yeux devant le gibier et je me tais à l'église. Je ne veux pas voir le sang ni entendre ma voix. J'efface leur âme puis tranche leur matière. Je déglutis ma honte puis crache mon costume. J'évite la violence comme on couvre un miroir. Après avoir consommé la chair des autres, je lave à grande eau mon émotion rouge. Je passe l'éponge sur la nappe, le plumeau sur le suaire.

Je vis le deuil à la manière d’un lien rompu entre deux espèces qui se côtoient pourtant. Mes proies lointaines et mes proches disparus retournent à une terre de laquelle je pense m’être envolé, alors je les regarde par transparence, comme la faune et la flore, derrière la vitre du temps ou du langage, sans comprendre que personne n'habite un autre monde, sans comprendre que tous les mondes s'entrecroisent.

Couronnes et guenilles, lombrics et démiurges, brumes et minerais  : une seule et même sphère. Jamais un esprit n'a pu s'échapper d'une poitrine. Aucune vapeur ne monte au ciel quand un cœur s’endort dans la boue. Les pensées sont agrafées aux espaces et les vigilances s’effleurent. Chacun peut trembler en cas de rencontre et choisir de traquer en silence, mais moi seul déguise ma dévoration et ma tristesse pour mieux régner en aveugle.

Alors je désire parfois une prière à l’image d’un torrent, une implication spectaculaire dans le cauchemar. Mais je ne sais toujours pas s'il est bon de se tacher les mains avec la terre d'une tombe ou les organes d'une biche. Je ne supporte pas non plus ce fantasme d'une sauvagerie perdue que la nudité de nos actes permettrait de retrouver. Je me méfie autant de ceux qui cachent leurs grondements sous un drap de décence que de ceux qui se sentent autorisés à crier.

Les cendres de mémé ont été jetées à quelques mètres seulement, dans la rivière en contrebas.  Je comprends que le rapport au temps est différent lorsqu'on dispose d'un jardin riverain : on peut voir pousser les cèdres, inhumer son chien ou noyer sa famille. Puisque les morts ne me sont pas étrangers, j'aimerais parfois les toucher de mes mains, mais j'aurais peur de me faire piéger par ce que j'ai rendu invisible.
« Modifié: 16 Mars 2023 à 12:48:40 par Forêt »

Hors ligne gage

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Re : Vitre
« Réponse #1 le: 30 Mars 2022 à 18:33:59 »
Bonjour Forêt !

C'est toujours intéressant de parler des choses sérieuses.
Et encore plus intéressant d'en parler de manière poétique, les images permettant de palier à la parfois pauvreté du vocabulaire disponible.

Difficile de répondre à ton texte, parce que c'est ton ressenti à toi sur la mort et ce questionnement sur la manière dont on doit se sentir concerné, impliqué, personnellement, et pas seulement en fonction des conventions.

Il y a un passage que j'aimerais que tu me précises, c'est celui-ci :

Mes victimes lointaines retournent à une terre de laquelle je pense être parti Je ne comprends pas l'idée de tes victimes. Par "lointaines", tu voudrais dire en quelque sorte "par procuration" ?

Merci pour ce texte, qui fait forcément se questionner le lecteur sur sa propre perception des cérémonies, des chasses et des deuils. Il nous dit aussi, en tout cas je le prends comme ça, que chacun a le droit à ses propres règles d'acceptation de ces choses indicibles.

J'aime beaucoup "je développe un don pour l'inquiétude", même si je ne suis pas sûr de le comprendre, pour le coup, mais ce n'est surtout pas grave.

Voilà ma réponse du jour. Une autre fois j'aurais peut-être dit autre chose, c'est le jeu des textes plus cérébraux.

"Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même". Apollinaire

Hors ligne Cendres

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Re : Vitre
« Réponse #2 le: 30 Mars 2022 à 18:39:55 »
Merci pour ton texte qui est un peu trop littéraire pour moi

Si j'ai bien compris tu parles de la mort des animaux que l'on a mangé. Ton texte dit que en gros que pour vivre, il faut tuer.
Il est riche en image.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne LOF

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Re : Vitre
« Réponse #3 le: 30 Mars 2022 à 19:27:06 »

c'est un texte qui ressemble à des confessions, avec des lieux communs
comme l'écriture est moins travaillée l'aspect confession intime est prédominant et de ce fait moins intéressant,
 et somme toute très conventionnel

un peu plus de distance avec le sujet devrait être possible   
Lof

Hors ligne amelie1981

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Re : Vitre
« Réponse #4 le: 30 Mars 2022 à 22:14:57 »
Bonjour Forêt.
J'aime beaucoup le ton de ce texte même si je ne suis pas certaine d'avoir tout saisi...
Je ne le trouve pas si personnel que ça.
J'ai l'impression que tu évoques là  le silence des uns comme moyen de se déculpabiliser de la mort consommée puis le détachement des autres  comme protection contre la douleur qui pourrait être ressentie...  Et je trouve cela d'actualité et tellement vrai!
Bref, j'interprète j'interprète..
En tout cas, c'est que le texte me parle, même si c'est pas du tout ce que tu as voulu dire  ;D

Hors ligne Rémi

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Re : Vitre
« Réponse #5 le: 30 Mars 2022 à 22:35:30 »
Lieux communs, certes, sur certaines phrases.
Par contre, je ne trouve pas le texte conventionnel.

D'abord par cette mise en parallèle de nos pensées face à la mort des humains et face à la mort des animaux que les non-végétariens mangent.
Ensuite, si certaines phrases sont certes faciles à décoder et effectivement communes d'autres me semblent chargées de doubles sens intéressants. Avec de belles résonances, assez discrètes, pas trop lourdes :

Citer
Mieux vaut cacher les grondements sous un drap de décence.
ici, le voile de pudeur mais aussi l'écho au linceul

Citer
Je vis le deuil à la manière d'un lien rompu entre deux espèces qui se côtoient pourtant.
ici, l'étrangeté du deuil en parlant de "deux espèces" (la dualité du deuil est intéressante)

Citer
Mes victimes lointaines retournent à une terre de laquelle je pense être parti, alors je les regarde par transparence, comme la faune et la flore, sans comprendre que du sang alimente mon cœur.
j'aime bien cette idée sous-jacente que le narrateur se sent en dehors de "la faune et la flore", qu'il regarde la mort avec distance.
Froide séparation, silence, yeux fermés, émotion rouge lavée par l'eau (transparente)...
Je trouve qu'il y a là une belle cohérence en peu de mots, certains, certes assez "directs" mais encore cette résonnance de la transparence avec l'eau, j'aime beaucoup.

Citer
Toutes les cérémonies servent à tisser une parure sur l'échine des morts.
à nouveau le double sens du linceul, joliment dit, je trouve la forme assez subtile, pas trop conventionnelle

Citer
Puisque les morts ne me sont pas étrangers, j'aimerais parfois les toucher de mes mains, mais j'aurais peur de me faire piéger par ce que j'ai rendu invisible.
là, une résonnance avec la transparence évoquée plus tôt et aussi avec la peur de l'implication dans le cauchemar voulue mais refoulée.

Alors certes, on peut regretter les quelques phrases assez directes, qui donnent la matière brute du texte, mais sans elles, difficile de faire vibrer les passages plus subtils. Peut-être pourraient-elles être formulées sans ambiguïté mais avec moins de froideur... cela serait-il profitable ?

Bref, le débat est lancé
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne Ari

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Re : Vitre
« Réponse #6 le: 05 Avril 2022 à 08:29:28 »
Salut Forêt :)

Citer
Je n'ai jamais tué pour me nourrir et je n'ai jamais explosé de douleur à la mort de quelqu'un. Mieux vaut rester propre, feutré, maîtrisé. Mieux vaut cacher les grondements sous un drap de décence. Je ne me tache pas les mains avec la terre d'une tombe ou les organes d'une biche.

Mes repas et mes enterrements ressemblent à de froides séparations. Je ferme les yeux devant le gibier et je me tais à l'église. Je ne veux pas voir le sang ni entendre ma voix. Après avoir consommé la chair des autres, je lave à grande eau mon émotion rouge.
J'aime beaucoup ce début et surtout le deuxième paragraphe, et la manière dont il mêle l'alimentation carnivore et les deuils.

J'aime bien la suite aussi sur le griffon vendéen. Particulièrement : "Je m'éloigne en silence du chien de mon enfance, incapable d'expectorer par mon corps ce que je pense dans ma tête."

Citer
Je vis le deuil à la manière d'un lien rompu entre deux espèces qui se côtoient pourtant. J'entends des fantômes sans y croire et développe un don pour l'inquiétude. Mes victimes lointaines retournent à une terre de laquelle je pense être parti, alors je les regarde par transparence,
J'aime bien aussi ce passage sur les fantômes.

Citer
comme la faune et la flore, sans comprendre que personne n'habite un autre monde, sans comprendre que tous les mondes s'entrecroisent.
Je le comprends comme un parallèle entre la distance imaginée immense entre vivants et fantômes, et la distance imaginée immense entre les humains d'une part, et le reste du vivant d'autre part... j'aime beaucoup l'idée.

Le dernier paragraphe est un peu plus difficile à saisir pour moi :

Citer
Je ne crois pas non plus à ce fantasme d'une sauvagerie perdue qu'il s'agirait de retrouver par la langue des gestes.
Je ne sais pas ce que tu entends par "sauvagerie". J'ai l'impression qu'entre une déconnection vis à vis du réel (du vivant et de la mort), et une "sauvagerie retrouvée par les gestes", il y a dix mille nuances possibles. J'aime bien l'idée de la peur d'un piège, mais j'ai l'impression que le paragraphe pourrait être plus précis / plus clair... mais peut-être que je projette mes propres pensées et ce que j'aimerais retrouver  :-[ .

Dans l'ensemble, j'aime bien ce texte qui change de ce que tu fais d'habitude (tout en aimant aussi ce que tu fais d'habitude :) ). Merci beaucoup pour le partage.

~ Ari ~

Hors ligne david_hum

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Re : Vitre
« Réponse #7 le: 05 Avril 2022 à 08:46:27 »
Beau texte, avec de très belles phrases et images. Le sujet résonne forcément et déterre des émotions en moi. Merci de le partager avec nous.
"Là où nous tenons, en cet instant précis, dans les ruines dans le noir, ce que nous bâtissons pourrait être n'importe quoi." Chuck Palahnuik - Choke

Forêt

  • Invité
Re : Vitre
« Réponse #8 le: 19 Janvier 2023 à 17:32:23 »
Je reviens vers vous tandis que je retravaille ce court texte un peu désincarné, aux accents incantatoires et poético-philosophiques.
Comme je vous l'avais dit il y a quelques mois, j'avais laissé ce fil en stand-by afin de réfléchir silencieusement à son destin (au moins tout ça). Je ne sais toujours pas vraiment qu'en faire, mais je continue d'y penser !
Comme vous le savez aussi, vos précieux commentaires m'avaient fait très plaisir et, encore aujourd'hui, me donnent du grain à moudre.
Je réfléchis aux remarques de LOF et c'est bizarre : je ne trouve pas du tout que le texte ressemble à une confession conventionnelle ; je le trouve plutôt désincarné, donc, assez discursif, avec une drôle de tonalité, assez "froide" comme dit Rémi, voire surplombante, et je me demande si c'est problématique ou si c'est justement ça qui est intéressant - je préfère généralement écrire des textes incarnés et descriptifs, mais...


 


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