Les dentelles de Penny
Lorsque Penny avait jeté son dévolu sur Juan, les félicitations avaient fusé de toutes part. Juan avait écouté sans broncher les blagues sur sa petite taille par rapport à sa fiancée, supporté les tapes amicales sur l’épaule qui ressemblaient fort à des coups de poings rageurs, sans jamais abandonner son sourire extatique. Aux côtés de Penny, les critiques s’effaçaient comme une marelle de craie sous la pluie. Il ne savait toujours pas comment il avait séduit la jeune femme au sourire de sphinx, lui qui n’était ni beau, ni particulièrement intelligent. Sa famille était honnête, mais modeste et il n’avait pas grand-chose à offrir, à part son amour. Et d’amour et de prétendants, Penny n’en avait jamais manqué.
Les noces eurent lieu rapidement. On admira fort la robe de la mariée et la finesse des dentelles que la jeune femme avait confectionnées elle-même. Et lorsque Juan souleva sa frêle épouse pour lui faire traverser le seuil de leur nouveau foyer, il pensa que son bonheur n’avait pas d’égal.
Dès le lendemain, Penny se mit à l’ouvrage. La maison se remplit rapidement de papier vélin fin comme des ailes de papillon et qui bruissaient au moindre souffle, d’aiguilles et de fils de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
Au retour de la forge, Juan aimait regarder les longues mains de sa belle dentellière effleurer les bobines et les créations prendre vie sous ses doigts.
Les clients ne manquaient pas et l’on venait même de la ville pour passer commande. Penny emballait soigneusement ses chefs-d’œuvre dans le papier de soie et les déposait dans de petites boites en faux-cuir.
Quand est-ce que le bonheur avait flétri? Juan n’aurait su le dire. Au début il n’avait rien remarqué. Il faut dire que l’auberge du village fraichement ouverte et l’incessant va-et-vient de voitures qui en découlait lui avait apporté son lot de roues à cercler. Les journées de juin s’étiraient à l’infini et le marteau de Juan ne s’éteignait qu’avec le soleil.
Si seulement au lieu de s’écrouler, ivre de fatigue, il avait regardé. Il aurait vu les couleurs des fils s’étioler, les boites de faux-cuir claquer sur les créations de Penny comme sur des secrets honteux.
Et puis il y eut le premier mort. Un nouveau-né, dans le village limitrophe, au sortir de l’église, encore tout humide de l’eau sainte du baptistère. Il s’était éteint comme une petite flamme, dans sa belle robe de dentelle, sans un cri ni une plainte. On pleura un peu, quelqu’un dit qu’il n’avait tout de même pas l’air bien vigoureux, et tous opinèrent. Les parents éplorés remercièrent le Bon Dieu de lui avoir fait la grâce du baptême avant de le reprendre avec lui.
Penny continuait à dessiner des arabesques de fils qu’elle ne partageait plus avec son mari. Lorsque Juan rentrait, il trouvait sa femme endormie, et les boites sinistrement alignées sur l’étagère comme des urnes funéraires. Des bouts de papiers de soie trainaient dans les coins, gris de poussières. Le joyeux désordre avait cédé la place à l’abandon.
Et puis il y eut le second mort, une récente veuve, qui avait suivi son mari dans la mort quelques jours après lui. On l’avait trouvée par terre, frappée d’apoplexie, les doigts crispés autour du voile de deuil qu’elle n’avait pas eu encore le temps d’étrenner. La boite rouge gisait à ses pieds.
L’automne passa, puis l’hiver arriva et avec lui le crépuscule de six heures du soir. Les journées à la forge s’écourtèrent et Juan rentra plus tôt à la maison, heureux de la perspective d’une douce soirée avec sa jolie épouse. Une vieille bossue l’attendait sur un tabouret. Lorsqu’il s’avança dans la pièce il reconnut avec effroi sa femme : ses joues, naguère rondes et blondes comme des pêches étaient si creuses que la peau semblait tendue sur ses pommettes saillantes, les cheveux éteints de poussière et de crasse. Il regarda, dégoûté, les longues mains osseuses s’affairer sur l’aiguille avec une vivacité malsaine, et la toile blanche et fine comme un piège naître sous ses doigts. C’est seulement lorsque Penny lui tendit une boite rouge avec son sourire de sphinx qu’il comprit.