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27 Août 2026 à 10:31:03
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Auteur Sujet: Route pour le paradis  (Lu 1468 fois)

Hors ligne Julien-Gracq

  • Aède
  • Messages: 163
Route pour le paradis
« le: 07 Février 2022 à 19:28:45 »
(Un rien provoquant par moments, c'est un texte sur lequel je me suis beaucoup amusé, dans lequel j'ai essayé de pousser l'oralité à un certain degré... J'espère que le tout est limpide (point sur lequel j'ai le plus de doute).



– Tu voulais me faire part d'une expérience ?
– Une expérience démentielle ! qui m'a conduit à une révélation lunaire, c'est peu de dire !
– L'enthousiasme est au rendez-vous...
– Oh, ironise pas ! Je te vois déjà... Que va-t-il encore me raconter, ce con-la ? Que le chien est mort à force de laper le vin dans sa gamelle ?! Que madame est partie ne supportant plus les ronflements  d'un certain et ses accès d'humeur puérils ?! Que je me suis embrouillé avec le voisin au point de lui souffler la gueule et de lui flinguer son fils ?!... Oh, vilaine langue !... Mais non, t'oserais pas... pas quand même...
– J'oserais pas, non, je te sais pas désespérant à ce point... Enfin, au train où vont les choses, je serai peut-être pas en mesure de l'affirmer éternellement...
– Tu crois donc à quelque chose de plus banal ? de plus convenu qui me serait arrivé, hein ?!... Ah, formidable ! Le Raymond est tout con, tout rond, d'un rien il fait une histoire quand il n'en invente pas une ! c'est ça, hein ?! c'est ça que tu penses ?!
– Je vais pas le nier, et tu vas m'en donner la preuve dans la seconde.
– Ah, couillon ! mais tu vas t'en mordre les doigts, je te dis ! Une pinte que mon histoire va te laisser plus bas que cul !
– ça marche ! mais tu me paieras un café à la place, car je prends la route après.
–  Putain !... c'est triste à dire, mon garçon, mais tu t'enfiottes à une vitesse...
– Prends pas ce ton-la avec moi, raconte plutôt.
– Oh, j'y vais, j'y vais... juste le temps qu'il faut pour me lancer.

Cul-sec et déglutition bruyante

– Ah !... du 0 à 100 en une seconde et demi ! c'est peu de dire !

Rot assourdissant

– Et ça bouillonne, bout, coule dans les organes et la panse !

Prout

– Me voilà lancé comme un fauve, paré comme une capote !
– On peut y aller ?
– On démarre ! Et métaphore toute automobile, tu noteras ! Y a de la cohérence dans le thème, tiens-le pour dit !...  Alors ce matin-la, je suis sorti de chez moi vers 10, 11 heures... Tu sais que ma notion du temps est floue depuis que je pointe au pôle emploi. Je me rendais tranquillement à la bibliothèque municipale, avec la merguez qui fait un bruit d'enfer...
– La twingo, tu veux dire ? L'autre est au garage ?
– Pire que ça ! Le gamos est aux mains de madame ! Une longue histoire... Marion ne veut plus conduire la guez. Paraît que le moteur va bientôt lâcher...
– Pas étonnant...
– Mais 230 000 au kilométrage, tu noteras ! L'a bien tenue, la twingo ! Et vieille de vingt ans avec ça !... Donc, vu que j'ai rien à faire, je lui laisse la audi pour se rendre au boulot, puis moi j'arpente les routes et les artères désertes en milieu de semaine, à pas heure de pointe, avec la guez et ses sifflements mortels, à faire brailler les chiens... Je roule je roule – tu me connais, hein – je grille les feux rouges et je tape à quatre-vingt-cinq en zone trente ; je driffte un peu et fais par moments de l'aquaplanning en virage – très rigolo ça, très – quand v'là t-y pas qu'au bout d'un tournant, je me retrouve nez à nez avec le fion d'une Dacia sandero ! de ces trucs hideux mais pas trop coûteux pour la qualité du produit... on en voit de plus en plus... Donc rien à signaler à priori, c'est malheureusement une voiture assez banale, mais je vois direct qu'il y a un truc qui cloche : c'est un vieux ! un vieux torché avec un chien à l'arrière qui tient le volant ! Le genre ramollo du bulbe à seulement cinquante ans ! pire que rincé et l'Alzheimer qui trotte dans l'ombre de sa petite tête !
– Donc il faisait n'importe quoi, c'est ça ? Pour une fois ça change, c'est pas toi.
– N'importe quoi, c'est peu de dire ! du 25 à l'heure en zone trente, du 45 en zone normale ! le fumier !
–  (soupir) Alors tu rétrogrades...
– Alors je pile ! Et que ça gueule, et que ça hurle, que ça soubresaute et rend l'âme de partout ! Cent, mille, dix-mille ! Ce sont dix-mille milliards de trompettes à faire crever le tympan ! rends-toi compte !
– Alors t'arrêtes tes conneries, grandis, et tu commences à rouler gentiment...
– Alors j'ouvre la fenêtre et je lui gueule : « Eh, vieil impuissant ! Ton levier de vitesse c'est pas ta bite ! tu peux tirer ! »
– T'es vraiment un sale con... Ça t'arrive souvent d'alpaguer comme ça des automobilistes ? Question de civisme, mais aussi de conservation de ton intégrité physique, tu sais, en cas de bagarre.
– ça m'arrive toujours ! toujours avec les femmes et les vieux... Moins avec les jeunes et les types a l'air hagard, tu sais comment c'est... Fort avec les faibles et faible avec les forts ! Question de survie, la plus éternelle et plus vraie des leçons !
– T'es un con.
– Non ! un être humain !... un être humain qui sait tout de la vie ! Enfin à peu près... J'étais un être humain pas loin de tout savoir jusqu'à la révélation cosmique parfaitement inattendue qu'est survenue tout à l'heure !...
– Nous y venons...
– C'est après lui avoir dit toute la vérité sur le fumier qu'est son être qu'on déboule sur une nouvelle voie... Entre Chalindron et Maxéville, tu sais, la où les deux communes se rejoignent. Bon, la voie est large et elle zigzague, y a plein de voitures garées sur la gauche et la droite, à la zouave...Du coup je repasse en seconde, pied au plancher, je dévie sur la voie d'en face et, bim ! En un bond je lui met cent mètres de bitume, à ce connard en dacia qui plafonne à trente-cinq !... C'est-à-dire que j'ai bien dû faire cracher le moteur sinon la caisse y passait... Les autres automobilistes, qui arrivait de face, sur la voie de gauche, tu comprends, ils étaient excités, frétillaient comme des poissons dans l'huile...
– Et t'as mis en jeu ta bagnole et celle d'autrui pour un rien ! pour cinq, quinze petits kilomètres/heures sur une portion de route de trois kilomètres grand max ! C'est ça la révélation lunaire que tu me promettais ?! Que tes conneries sont dangereuses et stériles ?!
– Que non ! que non !... ça ce n'est rien du tout ! et c'est tous les jours, figure-toi ! Je le sais bien, moi ! que les autres sont des cons et que faut pas s'en soucier ! que si tout le monde conduisait comme moi ou conduisait pas j'aurais pas d'emmerdes !... Me foutent la gerbe ce ramassis de gros lards affalés comme des boeufs sur leur tableau de bord ! à languir comme ces foutus veaux ! le cul plein de merde dans leur champ !... Mais je deviens mesquin, je devrais pas... 
– Enfin !
– Le vrai conducteur que je suis devrait être un peu, juste un peu, complètement hermétique à tous ces bas sentiments...
– …
– Mais tu dis plus rien... Allons, je t'ai choqué ?... bah !  t'as encore rien entendu ! La révélation stellaire, stellaire, elle arrive !
– C'est juste que je ne sais plus quoi dire... Toi, Marion, les autres usagers... Je ne sais plus qui je dois plaindre et secourir... Je crois bien être impuissant, aussi.
– Ah, toi aussi ?! Mais fais donc comme moi ! Te martyrise pas la cervelle à penser ! prends tout à la rigolade ! et vive la vie !... Tant que vivray-je un age florissant, et tutti quanti ! Est-ce que je me plains sérieusement, moi, que tout mon petit entourage s'enfiotte à vue d'oeil, hum ?! Un peu tout de même ! pour la déconne, oui ! mais dans le fond, pense bien si je m'en cogne !... Qui veut ramper peut ramper, et qui aime la merde aime la merde ! Voilà, c'est dit ! Et jouissez dans vos déjections comme gorets tandis que je me tiens droit et digne dans le chemin de lumière que je me trace !...
– ça forcerait presque l'admiration...
– Tant mieux, eh eh eh !... Mais, con ! je vois bien que tu te fous de ma gueule ! que tu me prends pour un délirant ! et anciennement un sale con !... Ah la la la... Mais où sont les neiges d'antan ?...
– ... Mais où est le bon Charlemagne ?
– Autant en emporte ly vent... Pfouh !... Tu vois, avec tout ça, la poésie est pas morte... Je suis toujours le même, j'ai pas changé... Peu de choses près...
– C'est toi qui le dis. Que t'aies pas changé ou non, je trouve étonnant que Marion reste encore avec toi, très étonnant...
– Ouais. Ouais je sais. Une sacrée meuf, hein ? eh eh eh... Mais c'est pas vrai non plus ! Tout reste pas comme avant ! J'ai changé, t'as changé ! et le monde itou !... La révélation stellaire, lunaire, archi-céleste que j'ai vu dans le rétroviseur, tout à l'heure !
– Ah, on y revient finalement ? Je croyais qu'on allait entonner pour la énième fois la litanie de nos échecs respectifs...
– Oh, jamais ! plus jamais ça ! disquette rayée ! slibar d'adolescent !... Révélation stellaire, je te dis ! révélation stellaire !
– Eh bien ?
– Oh, ça a fait de moi un homme nouveau ! enfin peut-être...  Je te la fais courte : soit je viens d'être élu par le Seigneur en personne ! soit c'est le signe que je figurais déjà sur la liste des élus, tout ce temps-la... Dans tous les cas, me voilà ! Michel, Sébastien, et Marie-Madeleine tout à la fois ! Puissant guerrier transpercé par les siens et amoureux du Seigneur ! La sainte onction, la sainte bière, la sainte merguez, le bitume !... Et bientôt le déluge pour les écolos et les foireux qui roulent en Dacia ! oui !
– Le vieux que t'as doublé a pas fait de conneries après ta manœuvre débile, rassure-moi ?!
– Que si !
– Bordel !
– Il a continué de rouler comme un limaçon en dépit de mes sages enseignements...
– ...
– Et je l'ai plus vu dans le rétro pendant un bon moment ! ce connard-la a pas évolué d'un chouilla ! éternel bovin broutant dans le chaos d'un monde en révolution !... Le jugement sera sans appel, à ce compte-la !... Donc, je roule, je le distance, lui mets cinquante, cent, deux-cent, quatre-cent mètres dans la gueule... Je le vois plus... J'accélère un brin pour prendre le feu avant le rouge, puis au suivant je me cale sur la file qui tourne à gauche, qu'est toujours déserte, afin que dès que le vert luise à nouveau, je me rebiffe sur la droite ! gigantesque accélération et, zou ! Je ne tourne pas, me rabat sur la file de droite ! dépasse toute la queue des tous droits qui sont toujours mollassons et légions, ramollos au démarrage !... Un grand classique !
– Très dangereux s'il y a des files qui tournent elles aussi en face, très délicat si le type sur le côté accélère bien et fort en même temps que toi... Et en plus en twingo ! Si j'avais été le type sur la droite, avec l'accélération de ma CR-Z, t'aurais pas fait long feu, tu te serais retrouvé à minima bloqué au milieu des voies...
– Que tu dis ! Moi, la première, de 0 à 30 en trois secondes ! la seconde, de 30 à 60 en cinq secondes !... c'est long, c'est chiant mais bref ! avec mes réflexes de fou, mon surrégime et tout, je te grille quand tu veux !... On pourra parier là-dessus, aussi...
– Sans façon...
– Ah oui, c'est vrai ! t'es un mec sâââge ! t'es raaaangé maintenant ! agneau bêlant...Argument de plus au pourquoi du comment je t'aurais foutu la branlée, tiens ! T'aurais pas fait monter le compteur au-dessus de 50 ! mais avoue donc ! pauvre tarlouze !
– Mais gueule moins fort ! Tout le monde t'entends !... et le prochain coup il est pas sur la table, mais sur ta gueule, je te préviens !
– Holà holà ! je m'incline, je m'incline !... T'es plus fort que moi, je sais bien !... Donc je conduis, pilote, bifurque, culbute, insulte, dénonce, injurie, humilie un paquet de pélos et leurs caniches et leurs bonnes femmes – tu sais comment sont les vieux et leurs goûts atroces en matière de tout –, puis, bloqué sur une satanerie de route à une voie lardée d'obstacles entre les deux files qui s'opposent, je m'arrête derrière trois péons qui veulent pas griller le feu rouge, qui veulent pas non plus rouler au-dessus de cinquante...
– Dramatique...
– A en pleurer ! Oh, de ces malheurs !... Bref, je passe bien deux, trois minutes à rouler à leur vitesse-la, et qui c'est que j'aperçois dans le rétro soudainement ?! Qui déchirer le jour non comme  Alexandre sur son Bucéphale mais comme Bécassine qui conduirait un taco ?! La dacia sandero ! Le vieil impuissant au dedans ! Le wouaf-wouaf à l'arrière qui jappe, jappe ! Foutu jôbard ! Foutue engeance du diable !... Et là, alors là ! tu sais ce que je me suis dit ?! hum ? tu sais ?!
– Mais non, quoi donc ?... Enfin si, je vois bien... La litanie habituelle sur les pouilleux et les enfoirés au volant.
– Promis je te la ferais pas ! C'est même pas ça qui m'est venu ! du philosophique, figure-toi  ! Du bien carré, du bien mathé, petit axiome et proposition !... hypothèse, définition, corollaire, conclusion, la totale ! du beau boulot !... Donc, je me dis qu'entre les limitations de vitesse et les feux rouges bien réglés, on peut rien faire en ville... C'est le constat. En axiome, je pose que tout ce qui freine un mouvement enfiotte. En corollaire, je pose que, par conséquent, tout ce qui prône la fin d'un mouvement est enfiotté. Constat : tout ce qui est écolo est pédé... Tu me comprends, hein ? je te perds pas ?... Jusque là c'est pas dur à suivre ! Ça se complique... Proposition 1 : On me force à freiner ou à ralentir ? On est pédé et veut m'empédouzer ! Corolaire 1 : On me dit accélère ? On est badass et on en a dans le slibar ! un Clint Eastwood voulant faire de moi un homme !... Ah, on arrive à la Définition ! Homme : être caractérisé par la volonté, l'orgueil, le désir créatif, la soif de jouissance et de plaisirs d'une supériorité qui ne sont plus à prouver... Proposition 2 : on veut faire de moi un homme = on veut mon bien ! car quel plus grand bonheur que d'être un type doté d'attributs si divins ?!... Conclusion : écoutez pas les pédés, écoutez pas les règles, et vive la vie et vitesse !
– On s'éloigne un peu, non ?...
– Bon, revenons au moins à ce bar et à cette conversation. Je me suis un peu perdu, je reconnais... L'alcool et l'illumination de plus tôt, ça aide pas... Bien ! conclusion pédagogique pour le petit trognon que t'es devenu : T'es un pédé ! T'es en voie de devenir un royal pédé !
– Mais bordel ! tu perds ton temps et t'es puéril ! t'es débile ! Je suis plus un déchet comme toi à me rouler dans la boue et à exhiber ma misère mentale ! Crétin puant !
– Oh ! mais gueule pas, là ! Gueule pas... On va nous regarder...
– Depuis tout ce temps...

Léger volte-face de la serveuse
petit air faussement anodin des clients
rires et commentaires quasi murmurés...

– Bon, j'en ai marre de toi pour ce soir, t'as les idées encore moins claires qu'à l'ordinaire, je vais rentrer, vaut mieux que j'aille retrouver mes gosses...
– Oh, mais attend ! Pars pas ! pas tout de suite !... J'ai même pas eu le temps de finir mon histoire...
– Cinq minutes ! cinq ! Pas une de plus, tu m'entends ?
– J'entends, j'entends !... On en était où ?..
– La Dacia te rattrape car on ne peut rien y faire entre les limitations de vitesse que suivent tous les autres automobilistes et les feux rouges qui régulent la circulation.
– Ouais... La Dacia me rattrape car on ne peut rien y faire entre les limitations de vitesse que suivent les autres automobilistes et les feux rouges qui régulent la circulation... C'est si bien dit ! si justement résumé ! Bravo !
– … Je crois que l'alcool que tu craches par la gueule a commencé à me sâouler, moi aussi... mais allez, continue !
– Alors mon soleil est noir, c'est le désespoir.... Littéralement les hauts et les bas ! toute l'aventure humaine dans cette chienne d'histoire !... Rappelle-toi : 1er âge d'homme, 20 ans, très vite ! moi dans les virages avant la Dacia !... 2nd âge d'homme, 30 ans, sataniquement ! quasi-Faust ! driffte et driffte et roule ma merguez ! dépasse la Dacia et son morne fion !... 3ème âge d'homme, quarante ans... lentement, un heureux ménage... je pilote, tape mes pointes, la Dacia qu'est même plus visible dans le rétro... Puis sonnent les trompettes du 4ème âge, meurtrissures !... cinquante ans, extrêmement lent, Prométhée enchaîné... longue souffrance de la fin du trajet, ralentissement dans la fange des automobiles limaçones, la faucheuse qui se rapproche au loin, qui vient lentement, si lentement mais si fatalement exactement !... La Dacia blanche qui me rejoins, et me fait comprendre que tout était vain, que le feu de dieu ne se dérobe point sans conséquences...
– Sors de l'alcool et écris un livre, trouve-toi un emploi...
– Je devrais... je devrais, hein ?... Oui-da ! par Saturne !... Mais l'histoire ne s'arrête pas là ! Ah non ! elle ne s'arrête pas là !... Lieux communs du paganisme et des philosophies archaïques ! Au diable tout cela ! Au diable Prométhée et sa triste perspective !... La religion chrétienne et la révélation ! y a que ça de vrai et j'en tiens la preuve !... mon regard ! ma vue ! mes yeux !
– Vitreux, nerveux, injectés de sang...
– Pas s'arrêter aux apparences ! pas !... Souviens-toi que le diable est à la fois séduisant et commun, souviens-toi ! Eh bien je suis tout l'inverse ! l'exactement laid et divin !... Donc je marche, marche – dans ma voiture, toujours, tu m'as compris, juste que je roule pas vraiment... je glisse, je longe, presque rampe... – je marche et je m'ennuie comme un rat mort !... Je dépasse pas la troisième vitesse, j'enfonce pas  une pédale au plancher, ni tourne, ni gigote des masses... Je pleure presque ! je pleure car j'y vois un présage ! C'est foutu, on roule plus !... Et d'ailleurs ces foutus écolos projettent de nous interdire la circulation en ville, non mais tu te rends compte ?!
– Mesure petite bourgeoise pour protéger la qualité de vie dans les centres peuplés de vieux propriétaires et spéculateurs enrichis à la bonne période... Alors que ceux qui font vivre les centres sont précisément les pauvres cons qui habitent en banlieue et périurbain, qui viennent consommer le week-end, dépenser leur peu de fric...
– Ouais ! de sacrés vieux pédés, quoi !... Donc on roule plus, on se traîîîne, je n'ai même plus la haîîîne, je ne suis plus un hôôômme... J'ai renoncé, sauf à bêler...
– Triste...
– Pas vrai, hein ?! Que c'est à pas dire !... Triste, voilà le mot !... Peut-être bien funèbre, aussi... Donc, résigné à mon sort, Jésus tirant sa croix et pieux-pieux sur le front, je gravis à petit régime les marches qui montent vers la colline, là où qu'elle est dressée, ma maison, face à l'abîme... j'en oubliais le nom. J'en oubliais toi, j'en oubliais Marion et moi ! Et le bicot d'à côté qui fout le bordel la nuit !... Tout ! j'oubliais tout ce qu'était constitutif de mon humanité... C'est alors que, déclic soudain ! reflets dans le rétroviseur ! lumière blanche envahissant le monde !... Le soleil irradie et la Dacia me colle de trop. Je pallie et miroite à l'image du monde et, tatam ! Je fonce, fonce ! Pointe à quatre-vingt-quinze qui va m'encastrer dans le fion de la voiture de devant !... Fonce, fonce ! Si rien n'est fait ils sont morts, tous ! ma caisse itou ! ma femme en larmes ! et toi itou ! tous à l'hosto ! et les pinpons ! et le feu de pompier ! les néons vifs ! les perfusions ! les petites seringues ! les masques oxygène ! et plic et ploc ! ça coule et cours !... Je ne m'arrête pas et, Moïse ouvrant la mer en deux! je fais la route se dégager de ses automobilistes !
– Tu veux dire qu'effrayés, pour te laisser passer, les conducteurs ont été obligés de se décaler violemment sur le trottoir ?!
– Sur la voie de gauche ! là où les chauffeurs dans l'autre sens lambinaient tout pareil !... Je te dis pas les klaxons, les insultes ! les soubresauts de bagnoles et les crissements de freins !...
– Fou ! tu es fou !
– Un noble illuminé, soit ! j'en conviens, j'en conviens... Mais je conviens peut-être toujours de trop... ma trop grande clémence ou ma sempiternelle lâcheté ? À pas croire !...
– Mais dis-voir, ta voiture, tu l'as prise pour venir ici ?
– Pourquoi cette question ?
– Parce que même si t'es venu avec, sache que je mets un point d'honneur à te reconduire moi-même !... Laisser rouler un danger pareil, qui en plus a bu !
– Eh ! mais c'est pas possible autant d'aveuglement ! Pédale éborgnée !
– Pédale éborgnée, pédale éborgnée !... Bah tout à fait ! pauvre connard !.. Oui, bien sûr !... Le monde est aveugle et pédé, si je le suis moi-même !... Et toi t'es le seul hétéro clairvoyant sur la Terre, ça va de soi !
– ça va de soi ! puisque effectivement j'ai fait mon chemin de croix et j'ai aperçu Dieu au sommet ! qui m'a confirmé que j'étais dans le vrai !
– Ben voyons, et il ressemblait à quoi, ton dieu ?
– Ah ! sot ! Hérétique ! Tu crois vraiment que j'ai pu le voir de mes yeux vus ?! de mes yeux de mortel ?!
– Tu semblais le dire si fièrement...
– Oh, non ! Symbolisme, gouaille, argutie que tout ça !... Je l'ai vu à la manière d'un martyr dans la fosse aux lions, c'est-à-dire pas lui mais sa main, son geste, son mouvement, son phénomène...
– A deux doigts de devenir hégélien...
– Ah, Hegel ! Parlons-en d'Hegel ! un con génial doublé d'un pédé !... Phénoménologie, déterminisme historique, religiosité sans la foi, connerie que tout ça !
– Une vision bien particulière du monsieur...
– La hautement véridique et vraie ! la seule !... L'unique vrai truc qu'il a su dire, c'est que les noirs ont jamais eu d'histoire, pas faux que cela...
– Son ouvrage le plus réfuté et de moindre envergure, rédigé avec des connaissances plus qu'approximatives ! Splendide !
– Eh ! la vérité est révélée par le tout-puissant, là-haut ! que veux-tu ? elle ne se nourrit pas de données humaines ! de celles de tes historiens et scribouillards bas de gamme qui ne font jamais que du roman sans style !... Et je table que même chez ce glorieux crétin d'Hegel, la lumière lui est un coup montée jusqu'au cerveau, comme ça, par accident, juste à point pour écrire sa philosophie de l'histoire...
– Bien pratique pour justifier ta conduite ! Tous les chiffres de la sécurité routière parlent contre toi, tous ! même ceux qu'on peut tordre à loisir pour leur donner le sens souhaité ! mais ça n'entache pas ta conviction ni ton inconduite car, bien évidemment, la vérité est révélée et n'existe pas en dehors de Dieu ! Tout le reste n'est que tromperie, aveuglement humain ou luciférien !... Tu me rappelle que la religion est toute secte dans ses fondements.
– Le clergé, pas la religion ! mélange pas tout !... Nietzsche lui-même a dit de très beaux trucs sur les raisons qui poussent à croire, et a fait de splendides poèmes sur la foi et la ferveur religieuse naïve, ou primitive, la seule qu'il respecte et devant laquelle il s'incline, figure-toi ! ce gigantesque annonciateur et apôtre de la mort de Dieu !... Mais je vais pas m'étendre sur ce sujet, on parviendrait pas à un accord. Tu ne verrais en Nietzsche que cette figure butée de l'homme luciférien, et t'éluderais ses autres facettes, bernicle !... Puis il se fait tard et j'ai l'oeil qui tourne, tangue, cabriole...
– Et j'avais dit cinq minutes et je t'en ai accordé vingt-cinq... Allez, je t'écoute jusqu'au bout puis on rentre, hein ?
– Ouais... Ouais, on va faire comme ça... Je disais : révélation stellaire ! illumination ! grande pâleur dans ma tête et par le monde ! grande pâleur sur les hommes et l'asphalte !... Bien, je poursuis ma lancée, frénétique comme un taré, et j'avance sur un nuage de lumière blanche, velouteux, comme un peu du coton... Je continue pied au plancher, je défaille de déclencher des accidents en rafale ! mais non... les voitures se poussent toutes... se tassent, se nassent, patinent pour esquiver la furie serpentine qui menace de s'abattre sur eux... Moi, pied au plancher, la cinquième enclenchée, cent-cinquante, cent-soixante, cent-soixante-dix km/h !... zone trente, le compte-tour avoisinant les 8000, la merguez qui veut pas pousser plus loin ! pas loin de pisser son dernier fiel !... les tapes-culs qui auraient dû l'arranger dans un drôle d'état, les gamins à la sortie de l'école tout autour, qui gambadent et hurlent comme des guirlandes d'antilopes, tout ça n'atteint pas la voiture, tout ça nous esquive !... Bah quoi, tu dis plus rien ? C'est mon récit qui te laisse sans voix ?
– … Sortons, sortons tu veux ?! Après ça j'ai besoin de voir l'état de ta voiture...
– Bah, la guez est impec', comme je t'ai dis ! De là où t'es, tu peux d'ailleurs la voir. Retourne-toi sur la gauche, et voilà ! Vu ? Impec' comme à la sortie du garage !... Le jour où qu'on était la chercher, ma petite femme chérie qui l'adorait tant, moi qui la trouvait tout aussi chou qu'elle, la merguez, ce que c'était beau, luisant...
– Tu vas pas partir maintenant dans la nostalgie ! pas après les diatribes, les bêtises, le semblant de poésie et la philosophie dans le boudoir ! tu vas pas baragouiner sur Marion et vos fraîches années !
– Je pourrais !… J'en ferais une tragédie en cinq actes que tu pourrais pas me couper ! vieille tante !...
– T'as oublié que je cognais plus lourd que toi ?
– Mes excuses sire, mes très chères excuses... Je ne suis qu'un humble bouffon cherchant à vous divertir, ne me faites donc point couper la langue, car c'est toute ma vie...
– Il est vrai que je ne sais pas dans quel état tu risquerais de te foutre si, du jour au lendemain, tu ne pouvais plus baragouiner pendant des heures comme tu le fais toujours, et emmerder ton petit monde avec...
– Petit monde constitué de toi, Marion, le petit con des voisins...
– Un monde qui s'est considérablement réduit avec ta poussée dans l'alcool et la merde...
– Et il se reconstruira à mesure que Dieu m'y poussera !... Ou peut-être l'inverse, remarque... Je crois bien que Dieu veut que je m'embarque sur une autoroute follasse, à  arpenter en presque solitaire ! acétique, zigzaguant à la vitesse du son ou des rayons du soleil, tiens !... Mais, ah ! nous arrivons au twist final de ce charmant épisode !... Il se sera fait attendre !... Je poursuis ma course ahurissante, dépasse, dérape, driffte, serre en virage et pousse la merguez à des hauteurs méconnues dans un horizon de blancheur !... Là, la carrosserie ne bringueballe plus, pas un son dans l'habitacle, pas un trou dans l'air, je glisse de rien du tout, pas même sur les flaques d'huile !... et les autos tout autour se poussent, et les gamins aussi... on déserte à ma vue ! et jusqu'aux goûtes d'eau qui tombent du ciel, on dirait qu'elles fuient mon pare-brise !... L'essuie-glace à l'arrêt sous l'orage diluvien ! Pas une goûte, pas une trombe du ciel ne s'abat sur la guez !... Elle reste sans trace et ma visibilité est parfaite, immaculée bagnole blanche que les éléments n'atteignent plus... Si tu veux, je crois qu'une sorte d'aura transcendante a baigné ma bagnole... blanche, luisante, miroitante, céleste ! Elle repoussait les voitures, les pluies, les vents, les enfants sur le bas-côté et l'écrasante lourdeur humaine, avec ça... merguez du Seigneur...
– T'as des hallucinations, des délires ?! me dis pas qu'en plus t'as commencé les cachets ?! tu prends des comprimés, ou des trucs comme ça maintenant ?
– Que non ! rien de tout ça ! Parfaitement propre et pur ! I-M-M-A-C-U-L-É ! Pour seules voluptés l'alcool et le bitume ! le sang et la mécanique de Dieu !... Pas pour rien qu'il m'a élu, le petit Jésus, pas pour rien !... Mais, viens, je vais te montrer tout ça.
– Non !
Le premier se lève si tranquillement, sans chanceler d'aucune manière ; le second bondit pour l'arrêter, lui saisir la manche du manteau... Le second est envoyé dans le décor, grande projection en arrière sur les chaises et les tables. Giboulée des clients et serveurs qui s'exclament, grondent. Le second est tout à fait stupéfait, le premier n'a pas fait le moindre geste, pas prononcé le moindre mot, et pourtant il l'a bel et bien repoussé avec une force inouïe...
– De dieu !
– ça tu peux le dire !... Eh eh eh ! Apparemment le divin croit bon de t'empêcher de m'arrêter... Route 66, G45, A80, la 313... J'irai où Dieu me portera et donc rien ni personne ne pourra se mettre en travers de ma voie !... Ange de l'apocalypse, annonciateur de la fin des temps et du jugement dernier, auquel ces pédés d'écolos ne réchapperont pas ? Peut-être ! ce serait chouette !... J'embarque la guez et peut-être Marion avec, et on se reverra peut-être plus, l'ami... La route m'appelle pour une mission que j'ignore...

Il se retourne sans rien ajouter de plus. Son pas semble celui d'un fantôme : gracile, léger, presque éthéré mais un rien troublé, il sort du café et, depuis les vitrines, on l'aperçoit monter dans sa twingo blanche, mener une marche arrière d'un trait de lumière, s'élancer sur la départementale sans aucune retenue, sublimer la nuit de l'éclair de sa lumière pâle, l'espace d'un instant, disparaître entre deux collines où va s'enchevêtrer la route.
Sur la table et le sol, entre les choppes renversées et humides, on voit des comprimés et cachets dont le mélange avec l'alcool semble peu engageant. Il les aura perdus d'une manière ou d'une autre, par inadvertance ou peut-être à dessein, à dessein de se délester enfin...
« Modifié: 07 Février 2022 à 19:39:50 par Julien-Gracq »

Hors ligne Alan Tréard

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Re : Route pour le paradis
« Réponse #1 le: 08 Février 2022 à 12:35:38 »
Bonjour Julien-Gracq,


Voici un texte satirique qui se rit des travers de l'être humain et des faiblesses de nous autres.

Je l'ai lu en entier, avec difficulté à cause de certaines répétitions narratives ou lexicales, mais avec la satisfaction de voir qu'il y a une intrigue fondamentale et que tu pars d'un point A pour aller vers un point B, puis une conclusion. C'est toujours très important, lorsque l'on lit un texte mi-long (une nouvelle), de ressentir une intrigue, une évolution du récit (surtout lorsqu'on parle d'un récit satirique, en vérité).


Pourtant, je trouve, sur la forme, que tu t'appuies trop sur la caricature du pauvre, le représentant ignare, sale, insensible, cruel, comme ressort narratif de l'action décrite.

Sans parler du fond, car je n'en parlerai pas, la forme est trop simpliste, et tu aurais tout intérêt à diversifier les enjeux de l'intrigue. Un curé pourrait débarquer pour faire la morale, un policier s'introduire dans la discussion pour faire régner l'ordre, un barman intervenir pour faire taire les fauteurs de trouble, ou au moins les faire parler moins fort afin de ne plus déranger les autres clients. Ça pourrait même juste être une inconnue qui s'invite dans la discussion sans raison apparente juste pour mettre un peu d'enjeu, un peu de piquant.

Cette concentration du récit juste sur la caricature d'un miséreux brutal et rustre ne peut pas suffire à tenir en haleine le lecteur, la diversité est nécessaire pour animer une histoire, même comique.


Voici sur ce que je pouvais dire à ce propos, en apportant quelques conseils et orientations sur la narration.

Merci à toi pour cette redoutable lecture pleine de bizarreries et de clichés stupides ; et au plaisir de te voir progresser en écriture pour trouver enfin un fil d'écriture qui te permette de toucher tes lecteurs. :)
« Modifié: 08 Février 2022 à 12:38:30 par Alan Tréard »

Hors ligne Julien-Gracq

  • Aède
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Re : Route pour le paradis
« Réponse #2 le: 09 Février 2022 à 20:46:37 »
Bonsoir Alan

Merci pour ces suggestions, et merci d'avoir lu.  ^^


" Je l'ai lu en entier, avec difficulté à cause de certaines répétitions narratives ou lexicales, mais avec la satisfaction de voir qu'il y a une intrigue fondamentale et que tu pars d'un point A pour aller vers un point B, puis une conclusion. C'est toujours très important, lorsque l'on lit un texte mi-long (une nouvelle), de ressentir une intrigue, une évolution du récit (surtout lorsqu'on parle d'un récit satirique, en vérité). "

ça me rassure. Je ne savais pas trop où aller en écrivant ce texte au début. Je ne l'avais commencé que pour rager à propos d'un type qui roula comme un mollasson devant moi... Et ensuite je suis parti sur une parodie de discours qu'on peut avoir, en fin de soirée, avec un pote (genre on déblatère sur tout et n'importe quoi, on provoque, on fait fi de toute rigueur intellectuelle et on savoure la vulgarité...). Enfin la mort qui se fait annoncer, pour un type qui a trahi toutes ses lectures et qui se gargarise de plonger dans la trivialité.


" Sans parler du fond, car je n'en parlerai pas, la forme est trop simpliste, et tu aurais tout intérêt à diversifier les enjeux de l'intrigue. Un curé pourrait débarquer pour faire la morale, un policier s'introduire dans la discussion pour faire régner l'ordre, un barman intervenir pour faire taire les fauteurs de trouble, ou au moins les faire parler moins fort afin de ne plus déranger les autres clients. Ça pourrait même juste être une inconnue qui s'invite dans la discussion sans raison apparente juste pour mettre un peu d'enjeu, un peu de piquant.

Cette concentration du récit juste sur la caricature d'un miséreux brutal et rustre ne peut pas suffire à tenir en haleine le lecteur, la diversité est nécessaire pour animer une histoire, même comique. "


Curieusement j'ai toujours du mal à multiplier les personnages, ils ne me viennent jamais naturellement (c'est une faiblesse, je le sais, ce n'est pas la première fois que quelqu'un me le dit).
Oui, du coup ça ne ressemble plus qu'à une sorte de long monologue entrecoupé de quelques menues répliques... Un point à travailler.

 


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