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Quelques temps après, Soline termina sa lecture des fables de La Fontaine dans le désarroi le plus complet. À tout avouer, elle avait dû se forcer à lire la majeure partie du temps et sans la promesse de la magie prodigieuse qui émanerait du livre une fois celui-ci achevé, elle l’aurait refermé depuis bien longtemps déjà. À ses yeux de petite fille, le livre tenait plus du charabia que de l'enchantement. Il y avait tant de mots compliqués ! Si elle avait bien compris que le lion avait besoin du rat, que la tortue pouvait aller plus vite que le lièvre et que le cheval aurait mieux fait de secourir l'âne, elle n’avait pas la moindre idée de qui pouvait bien être Ésope dont il était si souvent question, ni même Jupiter, qui ne pouvait être la planète, et qui conversaient tout deux avec des cohortes d’animaux comme si de rien n’était !
La gamine se sentit dupée, alors par un de ces mercredi où l’école laisse les enfants libres et puisqu'on l'avait dispensée de gouvernante, elle décida d’aller trouver le bourgeois de la place Saint Pierre afin de lui demander des explications. Il faut dire, simplement : il ne s'était rien passé de prodigieux ! Ainsi parcourut-elle les petits trottoirs qui longeaient les immeubles noircis par la pollution d'un pas pressé avec la ferme intention de comprendre si le vieil homme s'était moqué d'elle et l'envie de lui faire savoir qu'on ne se joue pas d'une petite fille si aisément, fut-ce en lui promettant de la magie.
Mais arrivée place Saint-Pierre, elle s'arrêta net. Comme pour la saluer, un superbe papillon venait d'exécuter deux trois incartades devant-elle, heureux d'avoir enfin trouvé une distraction digne de son intérêt, puis il s'était posé sur son épaule avec la plus grande assurance. Ravie devant les grandes ailes oranges veinées de noir et bien qu'elle se voulut plus grande et plus sérieuse qu'elle ne l'était en réalité, la gamine ouvrit de grands yeux candides et contempla à s'en rompre le cou la merveilleuse créature qui venait lui accorder pareille confiance. Elle rêvassa si bien et si longtemps que le papillon eut à plaquer ses ailes l'une contre l'autre pour en minimiser la splendeur, mais le stratagème ne produisit pas le moindre résultat ; aussi les remua t-il vigoureusement d'un air impatient pour la sortir de sa torpeur. Lorsqu'il constata avec délice qu'enfin elle reprenait sa route ainsi que ses esprits, il déplia discrètement ses ailes au fur et à mesure qu'ils avançaient sur les dalles ternes, si bien qu'au bout d'une centaine de mètres les deux compères avaient retrouvé le plus formidable éclat qu'il leur fut possible d'avoir.
L'éclat dont il est question eut un tel impact qu'il fut remarqué par bien des badauds ; partout où ils passèrent, les passants se retournèrent, l'on sourit, l'on rit, même. Un gros commerçant se sentit obligé de frapper son employé du coude et de lui indiquer d'un menton flasque la direction de la petite et du papillon, et avec l'effet d'un arc-en-ciel ambulant, le manège traversa la place devant d'innombrables yeux amusés. Seul le bourgeois de la place Saint-Pierre ne daigna pas accorder la moindre attention à cet improbable spectacle, et bien que Soline arrivât enfin à son niveau, il s'obstina à garder les deux yeux rivés sur l'étoile mystérieuse du centre de la place. Alors, un peu timidement malgré les promesses de maturité qu'elle s'était adressée, la gamine balbutia :
— Bonjour, Monsieur.
En une fraction de seconde, le vieil homme tourna la tête et fixa la petite dans les yeux. Soline s'aperçut non sans malaise que son regard était si profond qu'il en était effrayant : les contours de l'iris était d'un jaune ocre et régulier, la pupille très large, et elle pensa brièvement qu'un tel oeil était capable de percevoir des mondes où elle restait aveugle. Le vieux inclina la tête d'un coté, puis de l'autre, et enfin :
— Bonjour, Soline.
Pour masquer sa peur grandissante, elle ne lui laissa pas de répit :
— Vous m'avez menti.
— Diantre, c'est qu'on m'accuse ! répondit-il théâtralement.
La petite se justifia comme elle put :
— Y'a rien de magique là-dedans.
Il détourna un moment son regard vers le livre, puis pencha la tête à gauche.
— Décidément, tu es bien sûre de toi !
Ne sachant que répondre, elle haussa les épaules. Il y eut un silence.
— N'y a t-il donc rien que tu retiennes ?
— J'ai bien aimé "le cheval et l'âne", dit-elle en se grattant le menton. Sinon, ce ne sont que de vieilles histoires.
Le vieux leva rapidement les yeux vers le ciel et inclina la tête à droite.
— Tu as très certainement raison. Des histoires inutiles, voilà tout !
La gamine resta sans répondre comme si elle attendait autre chose. Il appuya, vexé :
— Rien à voir, je vous dis ! Circulez, jeune fille !
Les deux personnages se dévisagèrent à nouveau un long moment.
— Qu'attends-tu, s'il n'y a rien ? Allez, fiche donc le camp !
— Vous m'avez promis !
— Allons bon, voilà que c'est ma faute !
— Vous m'avez juré qu'il se passerait quelque chose de prodigieux !
— Mais cela devrait, petite, cela devrait !
Soline croisa les bras en faisant la moue. Attendri, il corrigea :
— Peut-être que le problème n'est pas de savoir si tu as lu ce livre, mais de savoir comment ! Dans quelle condition as-tu lu cette oeuvre, jeune fille ?
— Je l'ai lue dans ma chambre, calmement.
Le bourgeois de la place Saint-Pierre se frappa le front avec force du plat de la main.
— Nous y sommes ! Elle l'a lue dans sa chambre ! Quelle idée, quelle idée ! Que pourrait-il y avoir de pire ! Si je pouvais, diantre, je lirais en marchant ! Oui, en marchant ! Mais la dernière fois, au détour d'une superbe phrase, voilà que j'ai heurté un arbre !
Voyant que la petite n'avait pas ri le moins du monde, il ajouta :
— C'est une grave erreur : j'ai oublié l'essentiel ! Je vais te dire : pour que la magie opère, il faut lire ce livre d'une certaine façon. Comment diable une magie prodigieuse pourrait-elle se passer dans une chambre, voyons ! Je vais remédier à cela de suite, oui, rien de moins que tout de suite ! Pour cela, il faut que tu me donnes ce livre. Je vais t'en faire la lecture, et alors, peut-être que...
La gamine n'ayant toujours pas bougé d'un pouce ni même décroisé les bras, il ajouta :
— Et tu comptes rester à m'écouter lire, là, debout en plein soleil ?
Et puisque le papillon s'empressa de rejoindre le vieil homme, Soline fit de même, s'assit en tailleur à leurs côtés et tendit le livre au bourgeois de la place Saint-Pierre d'un air peu convaincu.
Assis de cette façon en contrebas de la place, le monde lui était méconnaissable. D'ici-bas, l'on se sentait si petit que l'église paraissait gigantesque, les immeubles immenses, les arbres grandis. En observant qu'en cet instant précis tant de choses allaient et venaient autour d'elle à une vitesse folle, Soline constata qu'elle était très rarement restée immobile durant sa petite existence. L'effet fut saisissant : elle se sentit minuscule tant ces immeubles vitrés dupaient sa perception de l'espace, tant ce flot incessant de véhicules s'affolait comme une rivière en crue, tant ce défilé d'innombrables humains paraissait irréel. Tous ces gens semblaient si différents ! Elle vit tant de profils passer en si peu de temps qu'elle en resta bouche bée : il y avait là un groupe de jeunes gens aux capuches larges et à l'allure fière, de grandes dames aux jambes élancées faisant claquer leurs talons sur les dalles ternes, des hommes obscurs rabougris sur leurs petites mallettes noires. Elle n'avait jamais eu la réelle opportunité d'observer les gens à loisir sans qu'ils ne lui rendent son regard, aussi s'arrêta t-elle autant que possible sur les différentes apparences des uns et des autres avant que le reste de la foule ne les engouffre. Si l'instant avait duré des heures, la petite fascinée n'aurait pas bougé d'un pouce : elle voyait pour la première fois la multiplicité du genre humain défiler devant elle avec la rue pour grande scène fantasque. Il y avait tant de personnages ! Elle dût rester interdite quelques instants, bouche-bée, puisque le bourgeois de la place Saint-Pierre se vit obligé de la sortir gentiment de sa contemplation :
— Tu es à ton aise ? Si tu ouvres ton âme, crois-moi, la magie opérera, foi du bourgeois !
Soline sursauta et ne trouva rien à répondre, aussi ferma t-elle naïvement les yeux pour mieux s'imprégner de la fabuleuse lecture promise.
Un Âne accompagnait un Cheval peu courtois
Celui-ci ne portant que son simple harnois...Soline n'avait jamais entendu pareille voix. Le bourgeois de la place Saint-Pierre ne lisait pas comme il parlait : son intonation s'était faite plus grave et plus profonde. Il prononçait les phrases avec tant d'aisance et de fluidité que la gamine en resta saisie. Aucun de ses professeurs ne narrait avec une telle justesse.
Il pria le Cheval de l'aider quelque peu
Autrement il mourrait devant qu'être à la ville...
Les mots résonnaient si bien que les ondulations de la voix parvenaient à faire vibrer Soline malgré le tumulte de la rue et le brouhaha des passants. Elle frissonna, sensible aux sonorités mélodieuse du texte ; elle imaginait maintenant et l'âne et le cheval ; les mots difficiles de la fable passant comme des nuages devant le soleil issu de la bouche du vieil homme : ils habillaient le ciel mais ne le gâchaient pas. Soline se laissa emporter complètement, jusqu'à ce que le bruit environnant disparaisse et qu'il ne reste que la voix du vieil homme. Le vieux termina la première fable et laissa passer quelques secondes emplies de silence durant lesquelles la gamine oscilla ça et là entre son âme et le monde extérieur, captivée. L'instant sembla durer des heures. Puis, tout à coup, le bourgeois de la place Saint-Pierre reprit :
Entre les pattes d’un Lion...
Sans pouvoir dire s'il venait de l'intérieur ou de l'extérieur d'elle-même, Soline sentit un mouvement d'air qui lui fit instinctivement ouvrir les yeux sans qu'elle ne puisse se contrôler.
Un Rat sortit de terre assez à l’étourdie..C'est alors qu'elle vit. Au-devant d'elle, les passants de la place Saint-Pierre s'étaient métamorphosés : leurs visages avaient pris le trait de ceux des animaux. Et devant ses yeux ébahis défilèrent alors des humains à têtes d'âne, de boeuf, de grenouille, de corbeau, de mouton ; les grandes jambes des dames devenant celles des cigognes, les silhouettes rabougries se faisant rats, les capuches fières des jeunes gens de félines crinières ! Et des visages de lièvres pour les enfants qui couraient ; de véritables coqs à crêtes, des cochons à cheveux, aux nez rougis et au ventre gras ! S'il n'y avait eu le papillon volant, dansant et virevoltant des uns aux autres dans une joie immense, la petite aurait certainement pris peur, mais elle parvint à se contrôler et bientôt à apprécier ce défilé délirant comme le fantastique carnaval qu'il était. L'illusion continua un long moment sans que Soline ne puisse dire combien de fables avaient été lues, puis subitement, une phrase résonna nettement à ses oreilles :
Je me sers des animaux pour instruire les hommes. Soline réalisa tout à coup que le livre qu'elle avait lu sans penser le comprendre l'avait en réalité bien plus imprégnée qu'elle ne le pensait, et que son cerveau projetait une synthèse de tout ce qu'elle avait absorbé. Une simple lecture du bourgeois de la place Saint-Pierre avait suffit à faire rentrer l'oeuvre dans les rouages de son imagination et à la transporter entre rêve et réalité avec l'aide du théâtre urbain qui se déployait devant elle. Finalement, elle parvint à reprendre ses esprits, mais lorsqu'elle voulut se tourner vers le vieil homme afin de lui faire part de ses impressions quand bien même sa voix fut coupée par la stupéfaction, ce fut le coup de grâce.
A ses côtés, il n'y avait plus de bourgeois de la place Saint-Pierre. En lieu et place, en équilibre tranquille sur ses deux pattes, il y avait un vieil hibou magnifique. L'animal s'était tourné pour la regarder de face, ce qui augmentait de sa superbe. Lui s'était complètement transformé et n'avait plus rien d'humain : la couleur de ses plumes était en tout point semblable à celle qu'avait la barbe du vieil homme, le bec était fort et imposant, son oeil ne détonnait plus comme auparavant. Sur l'apparence du hibou, l'énorme pupille et le contour ocre de l'iris paraissait d'une logique évidente et d'un éclat flamboyant. L'animal tourna la tête à gauche, puis à droite, en fixant la petite droit dans les yeux, puis il plissa les siens avec tendresse. Au-delà des mots, Soline ressentit une telle bienveillance qu'elle resta bouche bée de longs instants, perdue entre sa stupéfaction, la rue fantastique et ce vieux zigue qui lui avait appris à lire.
La lecture étant finie, l'hypnose s'atténua peu à peu, si doucement que Soline fut incapable de dire à quel moment le vieil hibou perdit ses plumes, quand est-ce que les grenouilles redevinrent des vieilles et les rats de sordides silhouettes, mais tout revint finalement à la normale, et ce jusqu'au silence absolu du bourgeois de la place Saint-Pierre qui ne parlait jamais tant qu'on ne lui adressait pas la parole.
Et tandis qu'elle oeuvrait à retrouver sa voix dans le but de dire quelque chose d'intelligible suite à ce qu'elle venait de vivre, Soline aperçut un homme qui s'arrêta tout à coup à leur niveau. Sa soudaine irruption la sortit complètement de sa rêverie ; le bonhomme avait des gestes gauches et une mâchoire proéminente ; de toute évidence, ce ne pouvait être qu'un âne. Et alors que ce dernier mettait la main à la poche et devançant le bourgeois de la Place Saint-Pierre par sa vivacité, Soline retrouva sa voix sans s'en rendre compte et s'entendit dire malicieusement :
—Non, merci : il est bien plus riche que vous !
C'est ainsi que les deux protagonistes de cette histoire devinrent amis.