Bonjour,
Petite nouvelle qui est restée longtemps dans ma tête avant de toucher le papier. Peut-être parce qu'il y a beaucoup de choses personnelles dedans.
J'en ai fait le départ d'un récit plus long.
La deuxième partie est écrite, la troisième est en ébauche.
J'attends vos impressions, retours, corrections et conseils toujours avisés! 
Le Champignon
De la lumière colorée dansait dans l’air chaud du soir.
Du bleu, du vert, du jaune, du rose déployaient leur danse en mouvements hypnotiques.
On aurait dit des centaines de bonbons acidulés et chimiques éclairant la nuit.
Les fumées provenant des stands de churros et de sandwiches atténuaient les lueurs criardes, diffusant les couleurs au-dessus des têtes et parfumant l’atmosphère d’odeur de caramel, de friture et de viande.
Des bruits venaient de partout et battaient en rythme sur la place où s’était installée la fête foraine, près du vieux port. On aurait cru entendre les battement de cœur d’une partie de la petite ville.
Les derniers morceaux musicaux à la mode se répondaient, suivant de façon plus ou moins heureuse les pulsations émanant des jeux vidéos, des manèges, des auto-tamponneuses et des jeux de pièces.
La foule estivale se pressaient pour profiter des attractions par cette belle soirée d’été.
Laïla aimait retrouver cette ambiance pendant les grandes vacances.
Flâner parmi les stands avec ses parents, se faire payer une bonne gaufre à la chantilly, faire quelques parties de jeux vidéos, conduire une auto-tamponneuse… elle ne savait ce qu’elle aimait le plus.
Cette petite foire située dans une station balnéaire minuscule lui paraissait, du haut de ses cinq ans, à la fois magnifique et tentaculaire.
Tout était magique ici.
La petite fille leva la tête vers ses parents pour leur demander si elle pouvait démarrer par un tour en auto-tamponneuse, mais son père prit la parole avant elle :
« - Voilà ta tante avec ton cousin ! »
Elle déchanta subitement.
Cela devait être son moment à elle, pour elle et elle comprit qu’il fallait le partager.
De plus, elle n’aimait pas particulièrement passer du temps avec sa tante et son cousin. Celui-ci la faisait rire parfois avec ses expressions étranges d’adolescent de quinze ans mais elle ne pouvait s’empêcher de le trouver stupide et vide.
Quant à sa tante, elle passait son temps à proférer des remarques désobligeantes à l’égard de sa mère et Laïla se sentait alors contrainte d’agir en arbitre, voire prendre la défense de sa maman. Celle-ci paraissait toujours démunie dans ces moments et la petite fille volait toujours à son secours, même si, en vérité, elle ne saisissait jamais le fond de ces querelles.
On se salua et les adultes entamèrent une conversation faites de banalités.
Son cousin tourna sa grosse face ronde vers elle :
« - On va au toboggan géant ? »
Laïla resta interdite un instant et son regard se tourna vers l’attraction en question. Elle avait grandi mais craignait toujours ce toboggan. C’était tellement haut.
Surmontant son appréhension, car elle ne voulait pas passer pour une gamine, elle guetta du regard l’approbation de ces parents.
« Pourvu qu’ils refusent, pensa-t-elle. »
« On vous attend à la buvette ! » répondit son père, en donnant de l’argent à son cousin.
Ce geste, habituel, mettait toujours la fillette mal à l’aise. Pourquoi ne lui faisait-on pas confiance à elle ? Pourquoi son père donnait-il l’argent à son cousin ? Pourquoi sa tante ne payait-elle jamais rien quand ils étaient ensemble ?
Son père avait beau dire que sa sœur n’« avait pas les moyens », Laïla trouvait la chose injuste à chaque fois.
Mais elle ne dit rien. Comme à chaque fois.
Cela ne l’empêcha pas de déclarer, d’un air faussement enjoué :
« D’accord, on y va ! »
Arrivée au pied de l’attraction, Laïla posa ses grands yeux bruns sur le sommet de l’échelle du toboggan et inspira profondément pour se donner du courage.
Pendant ce temps, son cousin, qui avait visiblement hâte, s’était précipité vers la caisse et avait échangé quelques pièces contre deux jetons en plastique bleu.
Et l’ascension démarra.
Régulièrement, Laïla glissait des regards vers le bas et constatait à quel point les gens rapetissaient rapidement. Eux qui semblaient si grands quand elle avaient les pieds sur le plancher des vaches.
Courageusement, elle continua de suivre son cousin, toujours plus haut.
Au sommet, un très jeune homme avec une besace les salua et leur réclama deux jetons, après s’être assurés qu’ils étaient ensemble.
Son cousin sortit les jetons de sa poche d’un air triomphant et plongea la main qui les tenait dans la besace.
« Bonne soirée ! » dit-il tout sourire en se dirigeant vers la descente.
Laïla sentit alors que quelque chose ne tournait pas rond et fronça ses sourcils en regardant son cousin, pour réclamer une explication.
Lui, était hilare et semblait fier comme un coq.
« J’ai fait semblant de déposer les jetons ! En fait, j’en ai pioché deux de plus dans la besace ! »
La fillette ne répondit rien mais était horrifiée. Non seulement son cousin avait volé mais en plus il l’avait rendue complice de vol ! Quel toupet !
« -Allez, on y va ! » déclara son cousin, ricanant toujours de sa fourberie.
Ils s’assirent et s’élancèrent vers le bas. Loin vers le bas.
Laïla prenait de la vitesse, malgré ses efforts pour freiner au mieux sa descente. Elle tentait désespérément de dissimuler sa frayeur et serra les lèvres pour ne pas hurler quand ses fesses décollèrent du toboggan pour rebondir douloureusement un peu plus loin.
Elle ferma alors les yeux.
« Advienne que pourra... » se dit-elle.
Elle sentit ses pieds toucher terre et rouvrit les yeux. Son cousin qui l’attendait un peu plus loin se précipita vers elle :
« - Alors, c’était bien, hein ? On recommence ? »
La fillette, encore sous le coup de l’émotion, se contenta de secouer la tête.
« - On peut aller au train fantôme si tu veux ! C’est super ! » fit-il en se dirigeant vers l’attraction suivante.
« Quand cela va-t-il s’arrêter ? » supplia une voix au fond de Laïla.
Elle était à peine en train de se remettre d’une belle frousse qu’il lui fallait en affronter une autre. Des vampires, des sorcières, des squelettes… qui avait envie de payer pour voir cela ?
Mais ces êtres n’étaient pas parmi les plus maléfiques qu’elle allait rencontrer ce soir.
Rien que le stand était effrayant. Une tête de mort géante aux orbites noires comme la nuit trônait au-dessus de la caisse. Des mains blanches et crochues s’en échappaient de chaque côté comme pour saisir le visiteur.
La fillette eut un mouvement de recul instinctif.
Tout son corps se glaça quand elle entendit le bruit assourdissant de deux jetons atterrir sur le comptoir.
Elle se dirigea vers le wagon où son cousin l’attendait, telle une condamnée à mort. Une protestation manqua de lui échapper mais elle se ravisa.
Percevant sa réticence, son cousin déclara :
« - Allez, si on fait le train fantôme, je jouerai aux playmobils avec toi la prochaine fois que tu me le demandes ! »
La petite fille se sentait désespérée.
« Le pire qui puisse arriver, c’est que je meure, mais ça n’est pas possible ici ! » Se sermonna-t-elle pour se rassurer.
Laïla se trompait.
Alors qu’ils bouclaient leurs ceintures, son cousin lui déclara sur le ton de la confidence :
« C’est une attraction pour grand ici. Il ne faudra pas dire à tes parents que je t’ai emmenée, d’accord ? »
Un bref instant, elle eut en tête l’image d’un héros de bande dessinée tiraillé mentalement par son côté ange et son côté démon, chacun lui prodiguant des conseils contradictoires.
« Alors, t’es une grande ou non ? Tu veux qu’on te traite de gamine ? De trouillarde ?
Oui, mais… Je n’ai que cinq ans. Je ne devrais pas être là ! Je vais faire des cauchemars pendant un long moment... J’ai peur des monstres !»
« D’accord ? » reprit son cousin, coupant court à ses réflexions.
La mort dans l’âme, elle finit par opiner du chef.
Le train démarra et s’engouffra dans l’obscurité.
D’abord, le noir. Puis des bruits de portes qui grincent, des ricanements morbides de sorcières. Au milieu de tout cela, une voix grotesque leur souhaita la bienvenue dans le train fantôme.
Laïla avait beau jeter des regards apeurés dans tous les sens, elle ne distinguait rien dans cette pénombre inquiétante.
Ils franchirent soudain une double porte qui s’ouvrit en un bruit de tonnerre et un squelette grimaçant apparut avec un ricanement lugubre.
La fillette sursauta.
« - C’est rien qu’un faux ! » se moqua son cousin, qui semblait se délecter de la terreur de la petite fille.
Laïla ne répondit rien mais elle se retourna pour voir le squelette, éclairé d’un néon jaune sale, se balancer au bout d’une corde.
Son cousin poussa alors un cri et elle fit rapidement volte-face.
Il plaisantait encore, cet idiot.
Pas elle.
Là, droit devant, un cercueil entouré d’un halo rouge et de toiles d’araignées s’ouvrit lentement en un grincement sinistre. Un vampire blafard aux cheveux noirs gominés et aux longs crocs blancs s’en libéra et bondit sur eux.
Terrorisée, Laïla manqua passer par dessus bord en voulant éviter à tout prix la créature. La ceinture qu’elle avait attachée en montant dans l’infernal wagon avait empêché le pire.
C’en était trop pour elle. Elle sentait la détresse et les larmes monter aussi sûrement que la houle par un jour de tempête.
Elle ferma très fort ses yeux et plaqua ses petites mains dessus.
Elle allait éclater en sanglots quand une main griffue lui agrippa sauvagement les cheveux.
Elle hurla mais cela ne fit aucun son car une autre double porte venait de s’ouvrir avec fracas.
Quand elle se referma, ce fut le vide.
C’était comme tomber dans un grand trou noir sans fond.
Au-delà de la panique, elle sentait une étrange sensation dans son ventre.
Elle se revit en train de faire de la balançoire, de tenter d’aller le plus haut possible et de sauter de la planche.
Une fois en l’air, il y avait toujours un court instant où elle avait l’impression de chuter au ralenti, de voler presque. Du pur bonheur. Puis, la descente s’amorçait, le temps reprenait son cours et il y avait toujours ses chatouillements dans le ventre, comme si des papillons lui volaient dans l’estomac.
Mais les lépidoptères n’étaient pas au rendez-vous aujourd’hui. Ces derniers s’étaient mués en terribles oiseaux enragés par la terreur qui voletaient en tous sens en elle.
Alors elle cria, cria et cria encore. Mais aucun son ne sortit de sa bouche.
Sa chute semblait sans fin. Il n’existait plus aucun repère, tout était sombre, froid et silencieux. Laïla se rendit compte qu’elle ne sentait plus ses membres.
Tout avait disparu : l’espace, le temps, la lumière, le son...et elle.
La petite fille réalisa qu’elle se regardait tomber, tel un spectateur extérieur à l’histoire. Son corps ne lui appartenait plus.
Avec horreur, elle le regarda disparaître dans les entrailles du néant.
Alors qu’elle pensait sa panique arrivée à son comble, un énorme visage hideusement déformé apparut devant elle. Un halo de lumière insalubre en émanait, lui rappelant les néons de cette foire devenue si lointaine. Le teint était d’un vert bouteille sale, deux gros yeux rouges injectés de sang la menaçaient silencieusement et la bouche difforme aux dents acérées, qui semblaient trop nombreuses, formait un rictus satisfait.
Laïla, comme hypnotisée, était en son pouvoir. Et le monstre le savait.
La bouche s’ouvrit d’une façon grotesque, plus largement encore que ne devraient le permettre les mâchoires de la chose.
La petite fille tenta d’hurler mais la tentative, comme les autres, se révéla vaine.
L’ogre avala tout son être.
Puis ce fut le néant.
Au bout d’un très long moment, mille jours ou une éternité, une voix lointaine sembla se faire entendre et résonnait dans le vide. A mesure qu’elle se rapprochait, ses paroles devinrent audibles.
« Reviens ! »
Le son de la voix était rassurant et Laïla s’y lova avec joie, écoutant cette mélodie. Le son l’entourait, la berçait et semblait redessiner doucement les contour de son être disloqué.
Elle cligna des yeux. Le monde était revenu. Elle était arrivée au terminus du train fantôme et son cousin ne l’avait pas attendue pour descendre et prendre le chemin de la sortie.
La voix était toujours là. Elle tourna la tête vers la personne qui tentait de s’adresser à elle depuis un moment.
C’était un petit garçon vêtu d’un costume de lapin blanc, les bras croisés au niveau de sa poitrine, il tenait une colombe en son giron. Dès qu’elle croisa son regard, un immense océan de sérénité l’envahit. Les grands yeux bleus du petit bonhomme sondaient les siens avec une bienveillance qui la soulagea d’un poids énorme, sans qu’elle ne sut ce que cela put être.
Il se pencha vers elle et lui chuchota doucement quelque chose à l’oreille avant de lui sourire gentiment.
C’était le sourire le plus doux, le plus paisible et le plus lumineux que Laïla eut jamais vu. Cela lui rappela une statue de bouddha qu’elle avait vu en photo dans un livre. Ce sourire inspirait la paix. Celui du garçon était mille fois plus intense. Elle en fut tellement émue, qu’elle ne répondit rien.
Mais le garçonnet n’attendait visiblement pas de réponse. Il tourna des talons et partit tranquillement vers la mer, seul, son oreille droite cassée vers l’arrière ballottant à chaque pas.
La petite fille entreprit alors de quitter l’attraction tout en se questionnant sur le sens des paroles de cet étrange garçonnet.
« Alors, ça t’a plu ? » s’enquit son cousin, tout sourire, quand elle le rejoignit.
Laïla, complètement perdue dans ses pensées et désorientée, se contenta de hausser les épaules.
En réalité, elle ne se souvenait absolument pas de ce qu’elle venait de vivre.
Des idées tourbillonnaient dans sa tête comme des papillons sombres autour d’une faible lueur. Tout était si confus dans le vrai monde.
La fillette et son cousin regagnèrent la buvette lentement.
Elle se sentait mal à l’aise, blasée et souhaitait quitter au plus vite cette endroit qu’elle trouvait si merveilleux une heure plus tôt.
Ils traversèrent de nouveau la foire, avec ses néons crus et leurs lumières criardes, ses relents écœurants de nourriture grasse et sucrée, ses chansons ringardes et pleurnichardes, cette foule peu civilisée qui se divertissait de jeux onéreux et idiots.
Assis sur des chaises en plastique bon marché, les adultes les attendaient au lieu prévu. Ils sirotaient ce qui était probablement de l’alcool tout en révisant l’organisation de la journée du lendemain.
Sa tante se tourna vers eux et demanda :
« - Vous vous êtes bien amusés ?
- Génial ! » répondit son rejeton, en prenant place à côté d’elle.
Les regards s’arrêtèrent sur Laïla :
« - Eh bien ? Et toi ? On dirait que ça ne t’a pas plu... ? s’enquit sa tante, qui dévisagea soudain son fils avec un air faussement sévère. Ne me dis pas que mon chouchou t’a emmené dans des manèges pour grands ! »
Laïla ne pipa mot, mais les adultes prirent cela pour une réponse car ils retournèrent à leur conversation.
Toujours debout, Laïla se demandait pourquoi les derniers mots de sa tante l’avait plongée dans un malaise encore plus dense.
Une image s’imposa alors dans sa tête, comme un flash.
Un champignon noir et visqueux, émettant une faible lueur phosphorescente verdâtre lui tenait maintenant lieu de cœur. Elle voyait le champignon osciller régulièrement avec un bruit déplacé. Pire, elle le sentait maintenant. Froid et dur dans sa poitrine.
Le blizzard souffla dans ses entrailles.
Le monde était devenu « blanc » : Plus d’émotions, plus de couleurs, plus de saveurs, plus d’amour, plus rien.
Rien. Rien que du rien.
Laïla s’affaissa sur une chaise, les mains sur les genoux.
Quand elle baissa les yeux, elle remarqua avec horreur que ces doigts brillaient d’une faible lueur vert pâle.
Prise de panique, elle chercha ses parents du regard mais ceux-ci ne le remarquèrent pas.
Elle posa alors ses yeux écarquillés sur la foule qui les entourait.
Laïla se rendit compte avec effroi que de nombreux enfants étaient enveloppés de ce même halo malsain.
Elle retint un cri.
La phrase du petit garçon lapin lui revint soudain en mémoire :
« Je sais tout. Ton innocence a disparu dans les limbes. Quand ton souvenir te sera rendu, nous nous reverrons. »