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19 Juin 2026 à 04:40:44
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Mon dernier repas / Mon autopsie

Auteur Sujet: Mon dernier repas / Mon autopsie  (Lu 3545 fois)

Hors ligne PhiléasThoubert

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Mon dernier repas / Mon autopsie
« le: 23 Juin 2021 à 10:44:09 »
Je suis mort !
C’est fait ! N’en parlons plus !
Ou plutôt si, tiens ! Parlons-z’en !

Je suis mort !
D’aucuns trouveront que c’est dommage : nous aurions pu rire encore un peu…
D’autres, sans doute, penseront qu’il était temps !

Je suis mort !
Les voluptueuses volutes de la mèche incandescente de la cire encore fumante de la cent-douzième bougies qui ornait le poirier-chocolat négligemment préparé par mes héritiers impatients  ne s’étaient pas encore tout  à fait dissipées dans l’atmosphère sirupeuse et moite de cet interminable repas de famille, pendant lequel j’eus à maintes reprises l’outrecuidance de ne pas même chercher à faire semblant de ne m’emmerder point que…
Mon cœur…
Mon cœur…
Quand j’y pense encore…
Il s’arrête !

Je suis mort !
Allons, c’est merveilleux ! J’aurai tout raté, même ma mort !
Et moi, pauvre de moi, qui rêvais d'exhaler mon dernier soupir entre les bras câlins d’une blonde adipeuse à l’heure exquise de l’épectase ! Et moi, pauvre de moi, qui rêvais d'atteindre le nirvana, entre les deux ascenseurs extras souvent bloqués au même étage, et qui agrémentent avantageusement le poitrail des matrones andalouses !
Allons, et même si…Faut-il vous l’avouer tellement c’est bas ? Et même si, depuis quelque mois, la perspective d’un final érotico-épique s’éloignait inexorablement ! Mes motivations ne s’exprimaient plus que de façon passagère, et pour le moins occasionnelle ! Le cœur n’y était plus ! J’avais perdu la foi ! Mon p’tit Jésus peinait à trouver les chemins de l’élévation ! Faut-il vous le dire, braves gens ? Depuis quelques temps,  ma muse Fernande avait cédé sa place à Lulu ! Mon Dieu, mon Dieu : Je ne bandais plus !
Cent douze années de bons et loyaux services, à rendre hommage aux charmes de ces Dames ! Et voilà que mon fidèle destrier, toujours si prompt à monter à l’assaut des langoureuses rotondités, à assouvir la gourmandise des douces et belles gourgandines, à offrir sans compter plaisirs et délicatesses aux dames patronnesses, à s’adonner aux mille jeux interlopes que la bienséance et ma bonne éducation m’enjoint à laisser sous la couette…Et voici que mon fidèle compagnon, abandonne sa réputation d’ éros-ectopique, au profit d'un vague et triste molluscum-pendulum, dénué de toute lubricité et d'envolées héroïques !

Je suis  mort !
D’un arrêt de l’arbitre, entre fromage et dessert !
Aaah, mais quelle déception, vraiment !
A défaut d’affronter la mort, à l’heur de la petite-mort, j’eusse aimé mourir debout ! Ou même à la grand-rigueur, ne pas mourir du tout !
Mes bons amis, mais s’il faut vraiment partir un jour, sans retour : arrangeons-nous pour que ce le fusse DEBOUT ! A la façon de Cyrano ! Adossé à un arbre ! Un vieux chêne vermoulu, un jeune hêtre vert-feuillu, ou bien même un tilleul ! Un de ceux-là, vous savez, que l’on a sur la promenade ! Foin des bocks et de la limonade ! Mais on n’est pas sérieux, quand on a cent-douze ans !
Je voulais mourir debout, adossé à un arbre, peu importe l’essence, mais le glaive à la main ! Moi, Monsieur, c’est avec panache, que je m’arrache ! Et fendre l’air, fouetter, balayer, trancher, occire à tous les vents, bretteur sans merci ni bonsoir, mettre en garde, esquiver, parer, pointer, attaquer ! Défier tous ceux que j’aurais abhorré, et qui me l’auront bien rendu : les hypocrites et les faux-semblants, les menteurs et les tricheurs, les jaloux et les coquins, les passionnés-au-ralenti, les pisse-froids, les ventres-mous, les méchants et les croquants, les diffuseurs-d’eau-bénite, les sans-faiblesses et les amateurs-de-télé-foot, les phallocrates-de-tous-poils, les convaincus-d'avoir-raison, les bouffeurs-de-chips, les buveurs-de-bière, les qui-pètent-sous-la couette !
Moi qui aurait vécu, toute ma vie, sans cravate, n’osant rien demander et n’ayant rien reçu, je voulais mourir debout, la lippe arrogante et le front en avant, et voilà que je m’écroule, le nez dans la choucroute !

Je suis mort !
D’un arrêt du palpitant !
Oh, je me disais bien, qu’ils n’avaient pas beaucoup d’appétit, autour de cette table ! La triste assemblée qui, pour une fois sincèrement, faisait une gueule d’enterrement ! Etaient-ce les haricots verts, parfum d’amande-amère ? Ou cette étrange farine blanche qui assaisonnait le bouillon de légumes, et que j’appris, mais un peu tard, qu’elle était d’arsenic ? Mais mangez-donc, mes bons enfants ! Mais après-toi, mon beau croulant !
...
Je suis mort !
Et je les vois déjà, ajuster leurs lunettes un peu trop sombres, sur des yeux un peu trop secs, arrêter la pendule du salon, ki-di-oui-ki-di-non, et s’empresser d’ouvrir les tiroirs de la commode, à la recherche de mes trésors enfouis ! Découvrir, hilares, lire et puis rire, à gorge déployée, toutes ces lettres d’amour que je n’ai jamais envoyées…Aaah, je les vois déjà, tous ces vils intrigants, révéler au grand jour mes dernières cachettes, dévoiler tous mes petits secrets ! Mes ultimes regrets ! Ô trésors des paradis envolés et du temps révolus ! Ô mes vertes années, et mes amours déçues ! Aaah, je vois déjà leurs mains, indélicates et mouillées, parcourir mes dossiers, déchirer enveloppes et  pochettes : mais où a-t-il fourré son dernier testament ?
Ne cherchez pas, sombres cloportes ! Je ne vous ai rien laissé ! Vous ne trouverez rien, pas même un codicille !
Familles, je vous hais ! J’ai semé aux quatre vents ! J’ai parsemé, dilapidé, distribué ! Je ne vous ai rien laissé !  Que mon vice et mes clous ! Mes chers enfants, mes héritiers, mes amours et mes emmerdes, vous apprendrez, mais un peu tard, que ma seule et ma plus belle richesse, elle me coulait dans les veines…et vous n’avez pas su la recueillir, vous n’avez pas su me retenir ! Vous n’avez rien compris !

Je suis mort !
Sachez, vous tous, qui m’oubliez déjà…
Sachez, avant que de partir, le forfait accompli, un brin honteux, le front piteux, que mon cadavre est piégé ! Le premier qui me touche, je lui saute à la gueule !
...
Je suis mort !
Et souffrez maintenant que j’offre ma dépouille aux lames des carabins...
Pour une ultime autopsie !
Peut-être, alors...
Peut-être, aurez-vous la chance de découvrir,
Le nom du grand mystère qui m’habitait !
« Modifié: 11 Juillet 2021 à 06:50:32 par PhiléasThoubert »

J.

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Re : Mon dernier repas ( Je suis mort : Partie 1 )
« Réponse #1 le: 23 Juin 2021 à 11:37:57 »
Bonjour. J'ai bien aimé ce texte. Une simple remarque sur la blonde adipeuse. Bof, si tu aimes le gras, pourquoi pas. Sinon "blonde callipyge" serait nettement plus bandant... ;D

Hors ligne PhiléasThoubert

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Re : Mon dernier repas ( Je suis mort : Partie 1 )
« Réponse #2 le: 23 Juin 2021 à 12:19:56 »
Allons, Jo...
J'admets bien volontiers que préférer les blondes adipeuses, les gourgandines ou les Dames patronnesses aux charmes légendaires d'une Vénus callipyge puisse sembler suspect, et tout à fait discutable, aux yeux de tout fol amant qui se respecte...Disons simplement que notre aïeul a la sagesse de ses artères, et que, s'il pouvait lui arriver d'envier le sort de Félix Faure, il n'en était pas pour autant pressé de reproduire l'expérience !
« Modifié: 23 Juin 2021 à 12:41:03 par PhiléasThoubert »

Hors ligne Aponiwa

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Re : Mon dernier repas ( Je suis mort : Partie 1 )
« Réponse #3 le: 23 Juin 2021 à 14:13:40 »
Ton texte se lit bien et est bien écrit, avec un vocabulaire très riche (merci pour "epectase", je ne connaissais pas ce mot! 🙂).
Ton personnage parle de la mort de façon très cocasse finalement et démystifie la chose.
Ta petite référence à "ma bohème" de Rimbaud est bien utilisée.

Je dois admettre que la référence à la bonde adipeuse m a parut aussi étrange sur le coup mais bon, me suis je dit, chacun ses goûts et c est tant mieux!

Quoiqu'il en soit, j aime beaucoup!
« Modifié: 23 Juin 2021 à 14:15:50 par Aponiwa »
« Noone will know my name until it's on a stone » Eels, Lucky day in hell

Hors ligne Cendres

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Re : Mon dernier repas ( Je suis mort : Partie 1 )
« Réponse #4 le: 23 Juin 2021 à 18:37:26 »
Merci pour le partage de ton texte. Comme souvent il est décalé.

Ton personnage, vu ses motivations, m'a fait penser a un personnage de la série "Game of Throne" Tyrion Lannister, qui disait qu'il voulait mourir dans les bras d'une femme(Il disait cela plus grossièrement).

Ton texte est bien écrit et se lit facilement.  Voila mon petit avis.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

BartK

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Re : Mon dernier repas ( Je suis mort : Partie 1 )
« Réponse #5 le: 25 Juin 2021 à 19:31:05 »
Bonjour,
il est un peu tard pour crever l'abcès mais il va me falloir ouvrir pour fouiller dans les entrailles.
Autant je comprends les allusions à Brel (le titre, la pendule ni oui ni non ("Ninon, vous êtes fine, et votre insouciance se plaît, comme une fée, à deviner d'avance" (A de Musset)), les "Ah je les vois déjà" du tango funèbre et j'en oublie certainement ; les allusions à Brassens, Rostand, Rimbaud, il y a même un vers tout entier tombé du sonnet d'Arvers...
Autant, quelque chose m'échappe.
Qui est ce macchabée doué de la parole ?
Car il ne peut pas s'agir d'une lettre qu'il aurait laissée et que l'on lirait (il y a trop de détails sur les circonstance de la mort), j'en conclus donc que nous sommes une poignée, autour d'un guéridon, les mains posées à plat, reliées par les petits doigts, encore tout fébrile de ce premier jet et attendant le second.
J'ai chaud, va me falloir boire.
—Avec... ?
—Des amis ?
—Non ! MO-DÉ-RA-TI-ON !
—Ah oui, c'est vrai... C'est cette histoire qui m'a embrouillé.
« Modifié: 25 Juin 2021 à 19:52:02 par BartK »

Hors ligne PhiléasThoubert

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Re : Mon dernier repas ( Je suis mort : Partie 1 )
« Réponse #6 le: 25 Juin 2021 à 20:52:13 »
Tu as oublié Perret, Fournier, Gide, Ferrat, Tachan, Desproges, les Toubifri, Aznavour...et quelques z'autres de mon quotidien, qui ne ratent jamais une occasion de m'inspirer !
De qui s'agit-il, ou bien de quoi ? S'il faut lever le voile, ne serait-ce qu'un instant, disons que la mort de cet aïeul de 112 ans, de ce macchabée magnifique et revanchard, mais malheureusement imaginaire, m'offre une belle occasion de tordre le cou aux convenances et à l'hypocrisie de ce monde crasse ! Et peut-être, aussi, de quelques sourires décalés auxquels je ne sais résister...
Il nous cause d'outre-tombe ? Certes ! Et pourquoi pas ? Il n'est jamais trop tard pour exister...
Et maintenant, en toute avant-première, mais vraiment que pour toi, cher ami BartK, je te confidence l'actuel déroulé de l'autopsie de ce vieil intrigant, qui devrait, le travail accompli, t'en apprendre encore un peu plus sur sa belle et noble personne...
« Modifié: 26 Juin 2021 à 19:25:53 par PhiléasThoubert »

Hors ligne meynaf

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  • Je sais, je dois défaire le Loom.
Re : Mon dernier repas ( Je suis mort : Partie 1 )
« Réponse #7 le: 03 Juillet 2021 à 12:13:42 »
Mort : Partie 1. Où est la Partie 2 ? Je suppose qu'il doit y en avoir une ?


Ou cette étrange farine blanche qui assaisonnait le bouillon de légumes, et que j’appris, mais un peu tard, qu’elle était d’arsenic ?
Euh... qui a empoisonné qui ?


Sachez, avant que de partir, le forfait accompli, un brin honteux, le front piteux, que mon cadavre est piégé ! Le premier qui me touche, je lui saute à la gueule !
Boum ! Héhé...
Je ne peux m'empêcher d'imaginer les morceaux recouvrant les murs et les pauvres malheureux présents dans la pièce...
La clarté est la politesse de l'homme de lettres.
(Jules Renard)

Hors ligne PhiléasThoubert

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Re : Mon dernier repas ( Je suis mort : Partie 1 )
« Réponse #8 le: 04 Juillet 2021 à 12:23:52 »
Qui a empoisonné qui ? Eh bien, imagine une triste assemblée de potentiels héritiers, réunie autour d'un aïeul facétieux pour son cent douzième anniversaire, et qui, n'en pouvant plus d'attendre, choisit de précipiter un peu les choses, à coup de farine blanche ou d'acide cyanhydrique...
Quant à la partie 2, qui portera sur la savante autopsie de notre vieillard sympathique, sachez qu'elle est encore en gestation !
« Modifié: 04 Juillet 2021 à 13:41:16 par PhiléasThoubert »

Hors ligne PhiléasThoubert

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Mon autopsie
« Réponse #9 le: 06 Juillet 2021 à 10:28:36 »
Il fait froid ! Vraiment très froid, dans ce gourbi !
Le ronron du moteur m’empêche de dormir !
Ma doudoune ? Mon pull ? Mes chaussettes et mon slip ?
Juste un drap… Pas même une couverture !
Pas la moindre lumière ! Pas la moindre veilleuse ! 
Un matelas en inox, et toujours pas d’oreiller !
Le service, vraiment, laisse à désirer !
Je ne reviendrai pas dans ce frigo…
Y vont m’entendre, chez Trivago !

Ah, enfin ! J’entends du bruit ! Lointain !
Un grondement indistinct !
Des portes claquent, un rideau s’ouvre !
Des bruits de pas, qui hésitent…
Des bottes et des bottines…
Le smack du caoutchouc sur un carrelage lisse…
Les murmures se précisent :
Les voix sont jeunes ! Des garçons et des filles !
Des rires, ça ricane, ça chahute !
Humour potache des carabins !
Des bâches que l’on déplie ! Des robinets qui s’épanchent !
Et des bruits métalliques ; des verres qui s’entrechoquent !
La fête va bientôt commencer…

Un claquement mécanique, une poignée que l’on tourne !
Une porte, lourde, épaisse, que l’on ouvre…
Et soudain, la lumière ! Aveuglante !
Douloureuse et violente !
Gazouillis de roulettes ! On retire mon plateau !
La chaleur m’envahit ! Délicate et ouatée !
Je ne suis pas tout seul, il y’a plein d’invités :
A chacun son public, à chacun son évier…
Nous sommes une douzaine de pantins allongés !

Je ne suis pas à plaindre, j’aurais pu mal tomber !
Elle s’appelle Apolline,  et ses mains sont si blanches,
Elle a les hanches courbes, et ses bras sont si fins,
Sa blouse immaculée est savamment échancrée !
Je ne suis pas déçu : le paysage est charmant…
Je crois que nous allons pourvoir nous amuser !

Apolline s’installe, dispose ses outils,
Scialytique et frontale, scalpels affutés,
Eprouvettes, compresses, bétadines et cupules,
Bistouris et trocarts, porte-aiguilles et Kocher,
Mais pourquoi a-t-elle donc apporté une scie ?
Et pourquoi ce hachoir ? Et cette grande bassine ?
Je crois que j’aimerais encore y réfléchir…
Que me dites-vous là ? Il est déjà trop tard ?

Elle enlève le drap…Je suis nu comme Ephèbe !
D’ordinaire si pudique, me voici exposé
Au regard de cristal de ma belle dulcinée…
Mon vieux cuir est usé, le visage est flapi,
Les membres décharnés et le reste amolli ;
J’arbore malgré moi mes humbles génitales,
Cet amas platonique, souvenirs du passé…
Mon beau corps d’Apollon n’est qu’une ruine sauvage,
Les ravages du temps ont fait un bel ouvrage !
Elle m’ausculte, attentive, me tortille et papouille,
Elle mesure, elle pèse, elle soupèse mes c… !

Elle se gante les mains d’une peau de latex,
Ajuste ses lunettes, et retrousse ses manches !
Elle saisit la machette, et d’un coup un peu sec,
Me détache les pieds, de mes longues gambettes !
Moi qui rêvait d’une vie au plus près des étoiles,
Qui n’ai jamais trouvé mon chemin sur la terre,
Qui souvent cheminait aux pays des chimères,
Apolline offre enfin à mes voutes plantaires,
La rosette adulée de la voute céleste…

Elle remonte à présent le long de mes échasses,
Délaissant dédaigneuses mes genoux trop cagneux,
Elle tâte mes cuisses, et s’arrête vers l’aine,
(Il s’en fallut de peu que défaillent mes reins beaux !)
Elle cherche le pli, inguinal et fatal,
Puis attaque à la scie, mes cannes flibustières
Me voici cul-de-jatte ! Ridicule et poussière !
Non vraiment, Apolline ! Vraiment-là, t’exagères !

S’intéresse à mes bras, musculeux et fragiles,
Mes frêles abattis, mes douces mains graciles,
A mes doigts, à mes carpes, à mes phalanges roides…
Pensive et amusée, elle se prend à rêver,
Aux voyages possibles de mes deux baladeuses,
Aux contrées visitées par ces aventureuses !
Si elle savait, pauvrette, que de toute ma vie,
Elles n’auront caressé, elles n’auront cajolé,
Lors des tendres hommages aux envolées lyriques,
Qu’un petit sac d’os, dont je comptais les côtes !
Tendres corps féminins, aux charmes abyssins,
De vos plus beaux atours, je n’ai pas fait le tour…

De ses rêveries suaves, Apolline revient,
Armée d’une égoïne, et me tronque les ailes !
C’est l’ultime réduction : me voici homme-tronc !
Je n’ai pas fière allure, mais elle continue !
V’là t’y pas qu’elle me tourne, me retourne et m’inspecte,
Sous toutes les coutures, et même hélas, les pires !
Mais a-t-elle remarqué, que j’avais un beau cul ?

Elle étudie l’usure de mes vieilles lombaires !
Mes vertèbres dorsales, aussi mes cervicales !
Est-ce d’avoir ployé, sous le poids des années,
Est-ce d’avoir sans cesse, plié, courbé, l’échine,
Sont-ce les regrets de tant de compromis,
Ou d’avoir renoncé à la lune opaline,
Qu’elles sont à ce point, devenues si bancales ?

Elle enfile un ciré, car ça pourrait gicler !
Délicate et charmante, elle scalpelle mon bide !
Elle me désentripaille, me charcute et me vide !
Je vous passe les détails de la façon bouchère,
Qu’Apolline employa, pour me tailler les steacks,
Curieuse apothicaire, et virer mes viscères…

L’étudiante affairée prend une pause méritée…
Elle s’éponge le front, avec abnégation,
Et d’un œil amusé, admire la dissection !
Elle sait en elle-même, que l’instant-vérité,
Que les choses sérieuses, vont bientôt commencer !
D’une main assurée, elle dégaine sa perceuse,
Ajuste la scie-cloche, et me troue la spongieuse !

Circonvoles au vent, bien plus que les semelles,
Apolline indiscrète farfouille le phosphore,
De ma boite crânienne ! De mon île aux trésors !
Mon amphore est brisée, j’expose la cervelle,
De ma folle soupière, l’usine à métaphores !
Sentiments étouffés, paysages peu sages,
Mes rêves à-demi, mes amours chimériques,
Tous les secrets enfouis, la vie des romantiques,
Tous les sombres miroirs, mes amis de passage,
Le triste laminoir de mon dernier voyage,
Le souffle dans les voiles de mon bateau volage !
Je dévoile malgré moi tous les côtés oscurs,
Tout ceux que je tenais à l’abri des murmures !
Apolline recule, devant cette débâcle,
 Et détourne son regard de l’étrange spectacle,
D’un poète solitaire, dédaigneux des humains,
Clown triste et solaire, mais heureux baladin !

Pour finir son ouvrage, et parfaire son œuvre,
Il lui faut encore dégrafer mon corsage !
Elle s’affaire, elle s’agite, avec un long pilum,
Et à bout de mérite, déboutonne mon sternum !
Cette sombre prison est à peine entr’ouverte
Qu’une envolée sauvage, esquivée de justesse,
Prend la fuite et s’échappe par la foudre-escampette !
Y’a une chouette-alouette, et aussi l’albatros,
Y’a le merle-chanteur, le fado espagnol,
Les mouettes, les rieuses, l’hypocancamélos,
Et y’a le chant joli des plus gais rossignols !
Apolline amusée, par cette folle assemblée,
Ouvre grand les fenêtres de la salle embaumée :
Elle offre à cette bande de joyeux emplumés,
L’envol des beaux jours aux prunelles d’Asmodée !

Apolline le sait, c’est la fin du voyage,
Il ne lui reste plus qu’à trouver le coupable…

S’imagine-t-elle à Fort Boyard,
Quand elle plonge dans mes entrailles,
A la recherche de la clé,
La vérité dans ce foutoir ?
Soudain, s’écrit : « Hourra ! Victoire ! »…
La gamine n’est pas peu fière
Quand elle retire de ma besace,
Comme une espèce de pov’ pomme !
Un gros fruit rouge, un peu trop mûr,
Un vieux nigaud-quasi-modo...
Ce vieil abat tout rabougri,
Qui n’eut jamais ni la sagesse,
D’Esmeralda ou de Sancho,
Mais qui vécut comme Cyrano,
Casanova ou bien Zorro !
Et qui ne sut que trop aimer,
(N’aimer pas trop, c’est pas assez !)
Quand bien aimer, suffisait bien…
(Mais aimer bien, n’est pas aimer !)

Apolline a terminé son bel ouvrage !
Elle est pensive…Admire son écorché !
Hésite un peu, à la contemplation :
Nature morte, ou art floral ?
Pièce de boucher sur un étal ?
Ou l’autopsie originale,
D’un étranger dans son futal ?
Elle dépose les armes, attentive et méthodique,
Essuie ses lames anatomiques,
Et soudainement mélancolique,
Sèche une larme poétique…
….


Apolline, je t’en prie, aime-moi, encore une fois !
Apolline, je t’en prie, aime-moi, une dernière fois…
Apolline, offre-moi, mon ultime chevauchée,
Apolline, feu de joie, offre moi la belle cendrée !
Apolline, jeune et douce, mon hirondelle, mon adorée,
Apolline, envole-moi, au doux vent des alizées !
Apolline, je suis mort ! Cent-douze ans, ce m’est assez !
Apolline, amoureuse, puisque tu m’as délivré,
Apolline, je m’envole, l’âme au vent, l’âme éthérée…
Apolline, je m’envole…
Au vent joli…
Ma liberté !
« Modifié: 30 Juillet 2021 à 09:46:17 par PhiléasThoubert »

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Re : Mon autopsie, ou le voyage d'Apolline (Je suis mort : Partie 2)
« Réponse #10 le: 06 Juillet 2021 à 18:46:50 »
Merci pour ton texte.

Je l'avais lut sans lire le titre. Je pensais au début a un personne en vacances, dans un camping. Ensuite une personne âgé dans un EPHAD. Enfin j'ai compris de quoi ca parlait.

Je ne pense pas qu'on couperait les bras et les jambes pour une autopsie, mais je ne suis pas experte.

Comme toujours tes textes ont une dynamique dans les phrase et ses sons .Il y'a une ambiance qui se dégage avec un rythme.
Je ne sais pas si je suis claire.

Tu nous offres un texte original sur un sujet peu abordé et même tabou.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

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Re : Mon autopsie, ou le voyage d'Apolline (Je suis mort : Partie 2)
« Réponse #11 le: 06 Juillet 2021 à 18:57:06 »
Mais tu es très claire, chère amie de la cendrée...Comme toujours !
Et surtout, tellement fidèle...
Alors, merci, pour tes nombreux commentaires !

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Re : Mon autopsie, ou le voyage d'Apolline (Je suis mort : Partie 2)
« Réponse #12 le: 07 Juillet 2021 à 18:40:32 »
Bonjour

C est bien enleve - avec des doses d humour - on s y croirait !!! :)
Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

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Re : Mon autopsie, ou le voyage d'Apolline (Je suis mort : Partie 2)
« Réponse #13 le: 07 Juillet 2021 à 22:16:39 »
L'idée d'imaginer une autopsie de son personnage et la raconter, je trouve ça complètement décalé et c'est une excellente idée.
Toujours cette dose d'humour que l'on trouvait déjà dans la première partie. Le mort se fait disséquer mais ne pense qu'à la démembreuse, j'adore! :)
Le tout très bien écrit, bravo!  ^^

Par contre, je rejoins Cendres sur l'autopsie : j'ai aussi compris qu'on te coupait les membres, c'est plus une autopsie, c'est de la boucherie, là!   :D
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Hors ligne PhiléasThoubert

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Re : Mon autopsie, ou le voyage d'Apolline (Je suis mort : Partie 2)
« Réponse #14 le: 07 Juillet 2021 à 22:28:19 »
Estimez-vous heureux, les amis ! Par souci de ne pas heurter la sensibilité de mes plus jeunes lecteurs, et par délicatesse envers les jolies dames de bonne famille,, je vous ai tout de même épargné la façon bouchère qu'Apolline employa pour me tailler les steacks et vider mes viscères...
« Modifié: 07 Juillet 2021 à 22:36:21 par PhiléasThoubert »

 


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