Le parc allait bientôt fermer et les derniers visiteurs se dirigeaient nonchalamment vers la sortie, lorsque Célestin le gardien, avisa soudain penché sur le plus beau massif un individu qui sans la moindre vergogne était occupé à cueillir des tulipes.
Outré, il s’approcha et l’interpella brutalement :
⎯ Monsieur, je vous y prends, c’est un jardin public ici, ce que vous faites est honteux, une grave infraction, votre nom s’il vous plaît ? Ah ! croyez-moi, vous n’allez pas vous en tirer comme ça.
Il découvrait face à lui un petit jeune homme à l’air un peu niais, qui lui expliqua d’un air contrit que ces fleurs étaient destinées à sa petite amie, et qu’étant sans le sou, il s’était résigné à ce petit larcin. Comment pouvait-il se présenter à son premier rendez-vous les mains vides, lui demanda-t-il d’une voix mouillée ? Oh ! Monsieur le gardien, si vous saviez à quel point j’en suis amoureux, et comme elle est sensible, comme ces tulipes lui feront plaisir, comme elle seront belles dans ses petites mains...
Célestin, qui n’était pas un monstre, commença à s’attendrir d’autant que le petit jeune homme ajouta :
⎯ Monsieur le gardien, je suis sûr que quand vous aviez mon âge, vous avez vous aussi offert des fleurs à une gentille jeune fille, un soir, un joli soir comme celui-ci.
Célestin, véritablement troublé, oublia un instant son devoir, au point d'être à deux doigts de cueillir quelques fleurs pour compléter son bouquet. Puis, prenant brutalement conscience de son impardonnable faiblesse, il lui ordonna de déguerpir au plus vite et de ne plus jamais revenir rôder dans les parages, auquel cas, lui, Célestin, gardien du parc, se montrerait alors intraitable.
Mais Célestin, en refermant les grilles, n’était pas mécontent de s’être montré indulgent. Qui donc après tout s’apercevrait de la disparition de quelques tulipes ? Et ce pauvre jeune homme si attendrissant, comme il devait remercier le ciel d’avoir eu à faire à un homme aussi compréhensif et aussi sensible que lui. Ah ! les premières amours, le cœur qui bat fort en attendant sa belle, les lèvres qui se rapprochent pour un baiser timide, craintif, incertain. Oui, c’était vrai qu’il avait connu lui aussi tout cela du temps de son adolescence.
Or, le lendemain qui était son jour de repos, se promenant aux bras de son épouse le long de l’esplanade, il aperçut au loin une silhouette qu’il sembla reconnaître. S’étant approché, le doute ne lui fut plus permis, c’était bien l’attendrissant jeune homme de la veille, l’amoureux sans le sou, qui vendait à la sauvette, une à une, joliment présentées dans un cornet d’argent, les belles tulipes qu’il avait cueillies frauduleusement sous ses yeux, et avec son accord qui plus est.
« Je me suis fait eu, sûr que je me suis fait eu », marmonna-t-il dans sa moustache, tandis que son épouse le regardait sans comprendre.