J’ai fermé tous mes volets.
J’ai cadenassé ma porte.
Je suis resté cloîtré chez moi pendant cinq jours.
Allongé sur mon lit, j’ai écouté la détresse éployer ses ailes noires au-dessus des maisons alentour.
Au fil du temps, les cris se sont brisés, les lamentations se sont éteintes, les sanglots ont cessé.
Figé dans mon indifférence, j’ai attendu. J’ai attendu ce qu’intimement j’attendais depuis toujours.
À part la clinique vétérinaire, je n’ai appelé personne. Et personne ne m’a appelé.
Pour passer le temps, j’ai relu pour la énième fois « Les Cantos d’Hypérion », le récit d’anticipation du maître Dan Simmons. Et j’ai corrigé pour la millième fois le brouillon de mon indigeste roman.
À trois reprises, James Blaine, mon voisin perclus d’arthrose, est venu tambouriner à ma porte. Mais je ne lui ai pas ouvert. La première fois, c’était pour m’annoncer que Daisy Garcia, sa femme de ménage, venait de mourir dans ses bras d’une « sorte » de crise cardiaque. La seconde fois, pour me demander de l’aider à l’enterrer. La troisième, pour me traiter de sale enfoiré et de monstre. Je n’ai jamais eu le moindre ressentiment envers James Blaine. Il n’est pas plus crétin, ou mouton aigri, ou rempli de certitudes, qu’un autre. Mais c’était comme ça. Je n’ai pas eu envie de l’aider à creuser un trou pour Daisy Garcia. Ses insultes et autres crachats sur ma porte ne m’ont pas à proprement ébranlés. Car sur ce point, je lui donnais raison : je couvais depuis longtemps un hybride de monstre en moi. Pas encore tout à fait inhumain, mais presque.
Le matin du troisième jour, j’ai entendu les premiers pas au-dehors, ces petits pas de chaton craintif qui découvre le vaste monde. C’était la compagnie des gobe-mouches qui ressortait. Ayant l’oreille sensible et par trop revêche, j’ai entendu leurs pénibles toussotements et renâclements au coin des rues. Assez vite, ils se sont reconnus, se sont approchés, se sont ressoudés. Leur 44 de QI avait besoin d’appréhender l’impensable, de philosopher en mode cowboy, de fendiller l’expectative. Ils ont commencé à ouvrir leur grande bouche, à hésiter entre évacuer d'abord une ineptie ou une énormité. Leur répertoire étant si vertigineux et l'évènement si inouï, qu'ils tâtonnaient pour faire le bon choix. Et puis leur formidable moulin à sornettes s'est emballé d'un coup. Et bla-bla-bla et bla-bla-bla. Qu’est-ce qu’ils se racontaient, bon Dieu ? Se racontaient-ils quelque chose ? De métaphysique, de pur, de crucial ?
Non ! Bien sûr que non !
Le Purgatoire fixait déjà sur eux son œil alléché. À présent, tout allait se désagréger assez vite, adieu chianti, adieu les Knicks, les balades en pédalo, adieu YouPorn et les lénifiantes branlettes de 23H00. Tout était sur le point de tomber en putrescence, les fleuves n'allaient pas tarder à se tarir, et si dans quelque étang restait encore quelque flot, ce ne serait que du sang noir d'enfant mort terrifié, en son midi plus clair le jour allait s'épaissair et le ciel d'un fer rouillé se voiler la face, les étoiles s'éteindraient à leur tour, le désorde, la nuit, la frayeur, le trépas, les cris, l'épouvante, entrereraient dans chaque maison, diraient "où es-tu, mon idiot ?" à celles et ceux qui se cacheraient encore, et partout il n'y aurait plus que râles d'agonie et mort annoncée. Pourtant, mes chers voisins osaient encore se faire des politesses de bon Samaritain : rien ne vous manque, êtes-vous sûre ? Du riz, des pâtes ? Votre réserve alimentaire est-elle suffisante ? Il vous reste du lait en poudre pour le bébé ?
Passée leur sidération, ces gentils ploucs repus de catastrophes se nourrissaient encore d’espoir. Et qui dit espoir, dit souvent postillons de conneries sans bornes. À un moment, l’un d’eux s’est mis à parler de ses manches à brûle-pourpoint, laissant monter en lui sa drôlerie de rescapé post-apocalyptique. Il a dit que les manches existaient pour cela, pour qu’on les relève, après toute bonne guerre - il avait dit « bonne guerre » je le jure -. Son interlocuteur lui a montré en retour qu’il avait de l’Histoire dans les veines : vous savez, on en a vu d’autres ! Et de citer en exemple les fiers Berlinois qui, asphyxiés jusqu’à la rate, étaient bien parvenus à rebâtir une ville ultramoderne sur des monceaux de gravats.
Les illuminés ne tardèrent pas à rejoindre les naïfs pour leur expliquer que tout cela avait un sens. La prophétie était écrite sur de l’omoplate de chameau, et ça ne datait pas d’hier. Face à notre espèce amnésique trop décadente, Dieu en avait eu ras-la-tiare. Un second Déluge n’aurait rien changé. Trop waterproof, pas assez fulminant. Cette fois-ci, Il lui avait fallu frapper fort pour séparer le bon grain de l’ivraie. De fait, aucune inquiétude à avoir, les Cavaliers de l’Apocalypse n’avaient pas chevauché jusqu’ici. Ils n’avaient fait que ruer sur les mécréants bêcheurs et lubriques des mégapoles, tout là-bas au loin.
Ma douce petite ville de Bigfork, Montana, ayant été épargnée du déluge de feu, son ciel étant toujours d’un bleu pur, ses moineaux sifflant toujours au bout des branches, tous ces insouciants croyaient être encore à l’abri du désastre. Pendant ce temps-là, moi, je riais sous cape.
Là-dessus, Chad Guttigied, notre bon pasteur évangéliste, est arrivé pour verser du baume sur les consciences les plus affligées. Allant de porte en porte, lévitant tel un derviche, il s’est mis au pas de course à consoler les futurs macchabées. Sa voix était reconnaissable entre toutes, nasillarde, un rien efféminée : tout va bien aller, ne vous inquiétez pas, madame Black. Peut-être pas aujourd’hui, mais tout refleurira !
En entendant cela, j’avais eu envie de lui secouer le bénitier en ouvrant ma porte en coup de vent : non, rien de comestible ne repoussera avant dix siècles, pauvre couillon de Chad ! Les arbres deviendront rouges et tous les oiseaux albinos. Ignores-tu qui est le Gritche ? Ignores-tu que les Tombeaux du Temps sont entrés en phase avec le présent ? Et qu'ils viennent de libérer ce colosse de métal, ce dieu sanguinaire qui empale ses victimes sur un gigantesque arbre métallique hérissé d'épines rutilantes ?
J'en délirais de rage, seul contre tous. S'ils avaient ouvert un livre une fois dans leur vie au lieu de tirer sur des cerfs à la carabine Remington, s'ils avaient eu l'humilité d'honorer ceux qui pensent pour eux, ils n'auraient jamais pris leur crétinisme pour de la volupté.
Les jours s’écoulant, j’ai fini par entendre les bises des premiers adieux, le bruit des coffres qu’on claque, les moteurs qu’on démarre pour décamper, ne jamais revenir. Et puis encore d’autres adieux et encore et encore, jusqu’à me demander si je ne les rêvais pas. Où se rendaient-ils donc ? Dans quelle humide hypogée ? Dans quelle fosse commune taillée dans le roc ? Pour se volatiliser ainsi, ils avaient dû se repasser le mot : nous sommes sauvés, il y a une termitière au nord, avec tout le confort, de nombreux filtres à particules et des jeux de société !
Durant ces cinq jours, je suis resté là sur mon lit, à savourer dans la pénombre cette débâcle jouissive. Plus la ville se vidait, plus je me sentais désincarné. Je commençais à respirer de mieux en mieux, sans le moindre effort. J’avais l’impression que quelque chose était en train de se libérer dans ma poitrine, comme si minute après minute elle s’affranchissait d’une matière qui l’emprisonnait depuis sa jeunesse.
J’ai souri quand j’ai compris ce qui se passait. Cette lourdeur gluante, nocive, dégoûtante, qui se dissipait peu à peu de mon cœur, cette lourdeur, c’était les hommes !
Tous ces déserteurs n’avaient pas eu l’air de bien saisir la suite du programme. Les images terribles qu’ils avaient dû voir sur internet et les prédictions funestes des spécialistes ne les avaient pas rendus plus intelligents.
Mon avantage était mince et je n’étais pas plus avancé qu’eux, mais je connaissais bien les conséquences globales des retombées nucléaires. À l’heure qu’il était, le blocage du rayonnement solaire par les projections de suie et de fumée avait déjà commencé. S’ensuivrait bientôt l’hiver nucléaire, à savoir une baisse notable des températures de 15 °C à 25 °C durant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, engendrant à l'échelle mondiale des bouleversements climatiques sans précédent dans l'histoire. S’ensuivrait également l’étouffement inexorable de la photosynthèse, le dépérissement des plantes et du plancton. Herbivores et carnivores n’y survivraient pas, ce qui entraînerait inévitablement la famine dite nucléaire, et la mort certaine de 95 % des individus.
Comme l’avait asséné feu le Général Petraeus, il allait de soi que, même calfeutré dans le plus robuste des bunkers, personne ne résisterait très longtemps à la faim et au poids de l’écrasante solitude. La dernière pandémie en attestait. Aussi bien jeunes que vieux, personne n’avait supporté de rester confiné trop longtemps loin de ses congénères. À part les ermites, les anachorètes et autres vieux des montagnes, aucun être douillet n’était préparé pour cela.
Mais moi, je l’étais.
J’étais prêt à relever ce défi, à profiter de ce luxe que le destin me servait de pouvoir me frayer une vie, aussi courte soit-elle, dans un monde débarrassé de ses plus méchants insectes.
On ne devient pas misanthrope du jour au lendemain. C’est le fruit d’un long processus d’idéalisation et d’amères déceptions.
Comme tout adolescent hypersensible, j’avais cru les hommes trop purs, trop bons, trop généreux. Je n’avais pas encore à cette époque les verrous intellectuels ni l’expérience pour les élever dans le réalisme le plus sec. Surtout, je n’avais pas les épaules assez solides pour les aimer comme je l’aurais souhaité. Mon âme leur voulait trop de bien, mais elle n’était pas assez extensible pour tous les accueillir.
Misanthrope, nous le sommes tous un peu. Nous sommes tous déçus un jour ou l’autre que le monde ne soit pas ce que nous voudrions qu'il soit, que les choses ne soient pas plus simples, que les gens ne soient pas plus lumineux, que la vie réelle ne soit finalement pas aussi enchantée que l'était notre monde d'enfant.
À vingt-cinq ans, Nietzsche m’avait ouvert les yeux, me révélant que ma vision fantastique était une pure utopie, un rêve infirmé par la nature humaine. Lui aussi avait désespéré de tirer vers le haut une masse aussi hétérogène que l'humanité, beaucoup plus sensible à la formule qu'au concept, à la réaction qu'à la pensée, et capable de faire le mal au nom du bien.
N’étant pas à la hauteur de mes ambitions humanistes, j’en souffrais de plus en plus. Bien qu’excessives, mes intentions étaient pures, pourtant mon cœur se mit progressivement à rejeter la greffe de l’immoralité. Trop aristocrate pour éponger la scélératesse humaine, il ne se sentait plus de donner son caviar à des cochons. L'évidence crevait les yeux, vouloir sauver l’humanité n’était vraiment pas à la portée des hommes. Le Christ lui-même avait perdu la partie. Il avait eu beau laver à grandes eaux tous les péchés du monde, les taches étaient réapparues, en cent fois plus maousses. Le pauvre Nazaréen s'était fait berner, crucifier pour des nèfles, le coeur sans doute carbonisé, ignorant qu'il n'y a qu'une mer pour absorber sans se souiller un fleuve sale.
Ne cachant plus mon aversion pour l’indolence de mes semblables, mon entourage avait bien sûr été heurté par la déchéance de mes penchants sympathiques innés. Ils n’en revenaient pas. Comment moi, un homme de gauche, avais-je pu passer de ce dévouement au service des plus faibles à cet insociable loup-garou ? Tout autant, je n’avais rien à me reprocher. J’avais donné à la philanthropie assez de ma personne pour me venger de ses revers ingrats, comme bon me semblait.
Tout m’ennuyant, tout m’irritant, c’est vers l’âge de cinquante ans que j’ai commencé à faire le vide autour de moi. À mes derniers rares amis, j’avais tu mon déracinement et ma volonté de me mettre au ban de la société, leur évitant ainsi certaines franchises qui n’auraient rien changé à leur nature aliénée par l’attraction/répulsion du système.
Après plusieurs repérages minutieux, c’est le plus sauvagement du monde que j’ai fixé ma tour d’ivoire sur quelque contrée désertique, pensant qu’elle serait ma meilleure assurance retraite.
Dans le désert de Sonora, je m’étais acheté un lopin de terre, loin des routes et des regards, loin surtout de l’incessant déluge de la bêtise humaine. J’y avais construit la cabane de mes rêves, mon arche immobile et tiède, pour parachever mon roman, ce roman éternel que je n’écrivais que pour moi.
Le matin, j’écrivais ou je marchais. L’après-midi, je faisais la sieste ou j’écrivais. Le soir, j’écrivais ou je buvais. Personne n’avait rien à redire sur ma façon d’exister. Du reste, personne ne savait que j’existais, là-bas. Je ne me disputais qu’avec moi-même, le plus souvent pour des broutilles, et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Exilé de la masse, je ne me sentais ni pédant ni supérieur à elle, mais je préférais écouter dorénavant le chant magnifique du Troglodyte des canyons, plutôt que les balivernes des élites et les jérémiades sans fin du petit peuple.
Ayant fait taire le clairon de mes opinions et de mes sentences, ayant jeté aux égouts mon manteau de paroles, j’ai renoué peu à peu avec les béatitudes de ma prime jeunesse. Bercé par mon rocking-chair, je pouvais contempler durant des heures les délices d’un ciel diaphane. Tout en chiquant mon peyotl, je laissais mon âme humer son harmonie jusqu’au couchant. Ivre de solitude, je sentais dans le Temps que s’effaçait de mes chairs mon nom d’homme. Là, dans l’éther brûlant du Sonora, inondé de soleil, je chérissais le silence à pleines oreilles. Je savourais le fait de me situer là, quelque part, entre le monstre et le dieu, ainsi que le décrivait Aristote lorsqu’il parlait du misanthrope.
En temps normal, je n’aurais pas dû me trouver à Bigfork le jour du Doomsday. J’avais gardé cette maison qui me servait de garde-meuble et que je prêtais de temps à autre à mes neveux pour qu’ils viennent respirer l’air pur du Montana. Mais mon chien étant tombé malade, j’avais préféré le rapatrier à la clinique vétérinaire de Mike Shannon, ce grand adorateur des animaux devant l’Éternel.
À l’aube du sixième jour, j’ai enfin mis le nez dehors. Un petit vent frisquet m’a saisi aussitôt, dévoilant les limites calorifiques de ma parka démodée
Les rues étaient désertes. Pas une âme sur les trottoirs. Rien qu’un prospectus qui pourchassait comiquement les premières feuilles d'automne. Le « Gritche » avait été bon avec moi. J’avais eu ce que je voulais : la ville m’appartenait !
Les jambes un peu ankylosées, je suis allé les dégourdir autour du lac de mon enfance. En bout de promenade, j’ai retrouvé mon banc, et je me suis assis. J’ai roulé une cigarette avec le peu de tabac sec qui me restait. Un cigarette précieuse, puisque c’était sans doute l’une des dernières que j’allais griller avant longtemps. Je l’ai allumée, précautionneux, comme on allume un cierge. J’ai détendu mes jambes. Et puis j’ai admiré la harpe du ciel se teinter crescendo de grisaille.
Sensibles à l’électricité de l’air, quelques canards à front blanc s’excitèrent alors devant moi et désertèrent les flots à tire-d’aile. Je pris cela comme le signe que le spectacle allait bientôt commencer. Seul au monde enfin, j’étais aux premières loges. Aucun VIP cocaïné, aucun nabab insolent, ne viendrait voler ma place.
Irrésistiblement, l’évaporation du plan d’eau et la sublimation des glaces se mirent à l’œuvre. Du zénith à la ligne d’horizon, de forts nuages naquirent, s’amoncelèrent, s’épousèrent, tandis qu'un "Turner" invisible mélangeait leurs franges de gris-bleu aux franges de gris-froid, venait fondre leur basalte aux guipures de l’anthracite.
Je laissais vibrer sur moi les doigts de la nature. Elle semblait jouer avec mes sens comme d’un vieil harmonium. J’avais l’impression que je l’inspirais, qu’elle composait son requiem rien que pour moi, son unique enfant. En m’offrant son expressionnisme abstrait, la répartition spectrale de sa lumière, ses dégradés ineffables et ses ombres absolues, ses croches, ses soupirs et ses papillons noirs, elle m’offrait la partition de son chagrin de mère, déçus par tous les hommes.
Soudain, le vent forcit. Il secoua avec virilité les arbres alentour, les dépouilla de leur feuillage, accompagnant son souffle algide de grains de neige et de brumaille. En un instant, l’instant devint surnaturel. Le temps de compter jusqu’à cinq, je ne fus plus qu’une vapeur cotonneuse ne voyant plus ses propres mains. Les éléments m’avaient totalement absorbé. Cette disparition de ma morphologie était empreinte d’une telle beauté mais aussi d’une telle tristesse, que cette tristesse m’accapara.
D’emblée, il y eut cette boule dans ma gorge, cette âcre montée de mélancolie. D’un coup, je me suis senti morne et creux, pareil à une cosse de pois vide. Cela faisait des années que je luttais avec ces profondeurs, que je m’efforçais de limiter leur influence. Sans jamais y parvenir vraiment. J’appelais ces vertiges mes chutes existentielles de cynisme, lorsque trop loin du monde, je n’avais plus personne après qui maugréer.
Lorsque je suis enfin réapparu de mon suaire de frimas, ma décision était prise. Il fallait que je décampe moi aussi de ce maudit patelin que tout le monde avait fui. Quitte à imiter ces nigauds que je j’abhorrais tant, je devais quitter Bigfork, maintenant.
Immédiatement.
Afin de vérifier s’il restait encore en moi une once de bonté.
Vu le temps qui se dégradait de folle manière, il allait me falloir de bonnes chaussures et je n’en avais pas. Dans le Sonora, je ne vivais qu’en espadrilles ou sandales respirantes, le plus souvent pieds nus. J’aurais pu aisément en voler ici ou là, mais je ne me voyais pas démarrer ma vie de démiurge en commettant un larcin.
C’est en fouillant le capharnaüm d’un placard pour trouver mes chevrotines, que le hasard me servit une superbe paire de Brauneck que j’avais totalement oubliées. On avait dû me les offrir lors d’une occasion quelconque de ma vie d’avant. Elles étaient encore à moitié emballées dans du papier cadeau. Les libérant de leur boîte, elles émergèrent, et je fis aussitôt la grimace, me souvenant pourquoi je les avais reléguées ainsi aux oubliettes. Elles étaient mastoc, d’un cuir de qualité, mais surtout elles étaient d’un rouge cramoisi à me donner des frayeurs. Je détestais le rouge. Depuis mon jeune âge, le rouge me glaçait. Cette absurde chromophobie m’obligeait encore parfois à faire un détour pour contourner une voiture, un store écarlate, un cageots de tomates ou de fraises.
Cependant, vu les circonstances, je ne fis pas la fine bouche. Il me suffisait d’y mettre peu de cirage pour qu’il n’y paraisse plus.
J’ai desserré les lacets immaculés et j’ai enfilé mes grosses godasses sans plus attendre. Souples, confortables, presque tièdes, elles frôlaient suavement mes orteils. Elles m’allaient comme des chaussons. Quels qu'en soient l'effort, les aléas, où que je chemine j’aurais au moins la sensation d’être un peu chez moi.