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02 Mai 2026 à 14:12:11
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Auteur Sujet: Terreurs nocturnes [nouvelle complète]  (Lu 1525 fois)

Hors ligne Addy

  • Plumelette
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Terreurs nocturnes [nouvelle complète]
« le: 02 Mars 2021 à 19:17:06 »
Bonsoir à toutes et à tous,
C'est un peu la boule au ventre que j'écris ce post ! Le texte que je vous propose ci-dessous est le tout premier que je publie, mais surtout le tout premier que j'écris. Je compte sur votre indulgence à mon égard... !

Il est sans doute un peu étrange, un peu bizarre. Moi-même je ne sais pas trop qu'en penser, je suis plutôt satisfaite de certains passages, beaucoup moins d'autres.

Bref, tout ça pour dire qu'étant ultra novice en la matière je suis ouverte à tout type de commentaire qui me permettrait de progresser et d'améliorer mon texte (et mes textes futurs, j'espère !) sur le style, l'histoire, la forme, le fond...  Et caetera !





TERREURS NOCTURNES


1

Prémices



Inévitable, la dispute avait éclaté. Comme à son habitude Zoé ouvrit grand ses yeux, fit remonter ses lèvres vers son nez dans une moue enfantine que je supporte de moins en moins, et me dit de ce ton à la fois triste et culpabilisant qu’elle emploie quand elle veut se sortir habillement d’un conflit dont elle est pourtant l’origine et la cause :
- « Mais je pouvais pas savoir moi, que tu avais postulé aussi… Faut dire qu’en ce moment tu ne me dis rien… On ne parle plus comme avant… Ca me manque… »
Evidemment qu’elle ne pouvait pas savoir. Elle a toujours eu cette fâcheuse tendance à faire comme si tout ne tournait qu’autour d’elle. Je suis fatiguée et je n’ai pas le courage de me disputer. Ni à propos de l’entretien, ni à propos du reste.
- « C’est pas grave, dis-je, aller. On n’aura qu’à s’y préparer ensemble… Après tout si l’une d’entre nous obtient le poste, l’autre sera aussi heureuse que si elle l’avait eu elle-même non ? Toujours amies ?
- Toujours amies. T’as raison c’est une super idée, on peut commencer dès maintenant ! Toi, tu fais celle qui nous a reçu au premier tour et moi je fais celle qui postule. Faut qu’on fasse une liste des choses qu’ils vont nous demander, on doit bien pouvoir trouver ça sur internet !
- Tu sais, ça m’a beaucoup fatigué tout ça… Je préfèrerais me reposer tranquillement dans ma chambre si ça ne te dérange pas. On peut remettre à demain ?
- Ah… Ok, comme tu veux… Repose-toi bien. Amies pour toujours ?
- Amies pour toujours. »

Me reposer. Comme si je pouvais réussir à me détendre dans une situation pareille. J’ai 29 ans et je vis toujours en collocation avec ma meilleure amie, mon amie d’enfance - ma seule amie. Celle avec qui j’ai grandi, qui devrait tout savoir de moi et me connaître mieux que moi-même. Celle qui me traite parfois comme une moins que rien. J’ai 29 ans mais je n’ai pas de job, pas de mec, pas de maison et pas d’enfant. Tout ne me manque pas dans cette liste, ce laisser-passer établi par la norme sociale, cette enclume infernale qui pèse sur nos têtes depuis nos plus tendres souvenirs. Mais j’aimerais au moins avoir ce job. Un sentiment de colère noire s’est développé en moi lorsque j’ai découvert que Zoé avait aussi postulé pour le poste, et qu’elle aussi avait été rappelée pour le second tour. Elle qui n’a qu’une pauvre licence en communication. J’ai attendu que la colère s’estompe un peu avant d’ouvrir la bouche et de lui en parler. Mais ça n’a pas loupé. La dispute a éclaté. Mais comment aurais-je dû réagir ? En apprenant qu’avec son pauvre bagage universitaire elle arrivait aujourd’hui au même niveau que moi. Moi, qui ai majoré toutes mes années d’études. Moi qui ai un master en poche, et qui ai décroché un stage dans la plus grande boîte de comm’ de Paris. J’ai travaillé si dur pour y arriver. J’ai sacrifié tant de choses. Pendant qu’elle, s’amusait, batifolait, piaillait, comme à son habitude. Elle s’apprête à tout me voler. Je ne dois pas gaspiller mon énergie dans cette colère. Je ne dois pas perdre de vue mon objectif. L’entretien est dans 1 semaine. Il faut que je consacre la moindre seconde de mon temps à m’y préparer. Moi, j’y joue mon avenir. Ma vie. Enfin de compte, ces interminables années d’études étaient la partie facile. Les jeunes diplômés sont les grands perdant de la loterie du marché du travail : overdose de diplômes, carence d’expérience. On nous attend de nous que nous ayons déjà eu deux vies, alors que nous en avons à peine une demie. Les places sont chères. Mes capacités, ma détermination et mon intelligence doivent les éblouir davantage que le stupide sourire de Zoé.

Allongée dans mon lit, l’obscurité. J’ouvre les yeux, sur le mur une ombre, je la distingue mal, noire, une boule, des pattes. Le mur, une araignée, environ deux centimètres. Panique. Je me dresse dans le lit, repousse les draps, mets un pied à terre, puis l’autre, mon pouls augmente, marche jusqu’à l’interrupteur, mon cœur bat incroyablement fort, allume la lumière, ma poitrine explose, me retourne pour la voir, ma respiration accélère, et… rien. Je ne me réveille que maintenant. Je ne comprends pas ce qui m’arrive, ni pourquoi je suis debout, ni pourquoi il n’y a rien sur le mur, ni pourquoi je suis dans un état de panique extrême. La lueur jaunâtre de mon plafonnier inonde la pièce. Je ne comprends pas pourquoi je suis debout. Je ne comprends pas pourquoi l’araignée n’est pas sur le mur. Je profite d’être debout pour aller boire un verre d’eau. Je m’assoie sur mon lit le temps de me calmer. J’halète, mon cœur continue de battre à tout rompre. Sur le mur toujours rien. Le sommeil ne m’a pas complètement quitté. Je m’allonge, me laisse envahir par la chaleur des draps et me rendors.

Je me lève et fais machinalement un café. Malgré la brume de fatigue qui embrouille encore mon esprit, les souvenirs de la nuit dernière me reviennent par bribes. Le souvenir d’un sentiment de terreur extrême, disproportionné, quand bien même il y aurait eu quelque chose sur mon mur. Puis l’araignée fantôme. Ce qui me perturbe le plus c’est que je suis certaine de l’avoir vue – je ne dormais pas, en tout cas pas complètement, au moment où mes yeux se sont ouverts. Je me suis levée de manière mécanique et précipitée, comme une somnambule – je ne contrôlais pas mon propre corps. Je sais pourtant que ce qui est arrivé n’a rien à voir avec du somnambulisme. Petite, il m’arrivait fréquemment de faire des crises. Je me levais, en général peu de temps après m’être endormie, et rejoignais mes parents dans le salon. Je m’installais sur le canapé, entre eux deux, et regardais la télévision de mes yeux entr’ouverts. Evidemment je n’en ai aucun souvenir : un somnambule ne se souvient pas. Il est obligé d’avoir une foi totale et sans borne en l’autre. Il m’est d’ailleurs arrivé plusieurs fois de douter, et de me dire qu’ils me faisaient une blague, quand le matin au réveil, alors que je somnolais dans mon bol de chocolat chaud, ma tartine à la main mes parents me disaient :
- « Ben alors, comme ça il y avait des chats dans ta chambre hier soir ? »
Incompréhension totale.
- « Tu ne te souviens pas hier ? Tu es descendue, tu es venue nous voir en nous disant qu’il y avait des chats dans ta chambre ! On a bien ri ! Puis on t’a gentiment remise au lit. Vraiment, tu ne te souviens de rien ? Tu n’as aucun souvenir ? C’est drôle ça ! »
A chaque fois la même impression : il ne s’agit pas de moi. Je ne suis pas la personne qui est descendue et qui a adressé la parole à mes parents, c’est impossible que ce soit moi car je n’en ai aucun souvenir. Mais ils n’ont aucune raison de me mentir. Et s’il s’agissait d’une blague, elle n’a rien de drôle. Donc je les croyais. Toujours avec au fond de moi ce sentiment d’être double, étrangère à moi-même.
Ces crises n’étaient pas dépourvues de danger. Si jamais je n’ai éprouvé l’angoisse intense que j’ai ressenti hier soir à la vue de cette forme sombre aux allures d’araignée sur mon mur, mes déambulations nocturnes m’ont déjà mise en danger. C’était pourtant une crise comme les autres, du moins c’est ce que j’imagine, étant donné que je n’en ai aucun souvenir. Je peux seulement en voir les conséquences, restées gravées dans ma chair. J’ai dû me lever, et vouloir descendre les escaliers – comme je l’avais déjà fait des dizaines de fois. Seulement cette fois-ci, pour une raison complètement inconnue, cette unique fois, j’ai dû rater une marche. J’ai dévalé les escaliers, ma tendre peau d’enfant n’a pas apprécié le contact avec le mur en lambris. La peau de mes chevilles et de mes pieds a été arrachée dans la vitesse de la chute. Néanmoins ni le choc, ni la blessure ne m’ont réveillée. Quand j’ai rouvert les yeux, je n’ai pas compris pourquoi j’étais sur le canapé, ni pourquoi mes parents étaient en panique et s’agitaient autour de moi. Puis une sensation de brulure m’a envahie et les larmes me sont montées aux yeux. Ma chair avait été meurtrie et la plaie sanguinolente impressionnait. Mes parents courraient dans tous les sens, le téléphone dans une main et l’éosine dans l’autre. Leur peur panique m’effraya plus que la vue de mes chevilles ensanglantées. Néanmoins il y avait eu plus de peur que de mal, et mes plaies ont cicatrisé. Lorsqu’en été, assise au soleil à la terrasse d’un café, savourant ma bière, cigarette au bout des phalanges, je regarde d’un air distrait mes chevilles, les traces blanches de ma peau reconstruite me rappellent cet incident.
Hier soir il ne s’agissait pas de somnambulisme. Je me souviens. J’ai vu. La peur intense qui m’a envahie reste gravée en moi. J’étais consciente. Sans pouvoir agir de mon propre chef.



2

Paco


Zoé et moi avons passé la journée à préparer notre entretien. Cela nous a permis de rire ensemble et de dédramatiser la situation. Mais je ne sais pas pourquoi, j’ai ce déconcertant sentiment qu’elle cherche à me cacher quelque chose. Ce pourrait être ses petites et pitoyables astuces pour briller durant l’entretien. Elle se mettra en avant de cette manière, balancera le jeu de mot qui va bien au moment opportun, la blague flatteuse en temps voulu. Elle ne comprend pas que ce qu’ils cherchent c’est quelqu’un de sérieux, de compétent, d’organisé, de sûr de lui. L’opposé de ce qu’elle est. Son unique atout se résume dans son sourire trop souvent forcé, par lequel elle tente de masquer son incompétence et son insécurité chronique. Elle n’a aucune chance. Au mieux elle passera pour une idiote, au pire… Plus j’y repense, et plus son attitude était étrange. Peut-être la mienne l’était-elle aussi après tout. Si elle a peur que je lui vole ses techniques de farces et attrapes, j’ai soigneusement omis de lui donner certaines informations. Comme par exemple, les réponses à des questions techniques et précises sur l’entreprise – j’ai fait des recherches, je sais qu’ils vont nous les poser, et j’ai les réponses. Après tout, je n’ai fait qu’aller sur internet. Elle peut le faire aussi.

L’obscurité. Le plafond, mes yeux s’entre-ouvrent. Une forme ronde, des ailes, un affreux bruit, la chose s’approche dangereusement, elle est énorme, au moins quinze centimètres, palpitations dans le cœur, un gigantesque dard qui me toise, me menace, une grande inspiration, rayures noires et blanches, panique, un pied à terre, l’adrénaline se propage, j’allume la lumière. Rien. Le souffle court. Haletante, je fixe le plafond. Je veux le revoir, me prouver que je n’ai pas de visions. J’espère ne pas le revoir, me prouver que je ne suis pas folle. Reprenant possession de mon corps je m’assois et essaie de me calmer. Je dois être prête pour le second tour de l’entretien.

Nuit courte, café long. Mon cœur a été lent à ralentir. Mon esprit ne voulait pas croire qu’il n’y avait rien. J’ai vu quelque chose, donc il y avait quelque chose. Je ne comprends ni ces visions nocturnes, ni les réactions de mon corps et de mon esprit. Je n’en contrôle aucun. Le premier se met en marche sans mon consentement, afin de mettre fin à la peur irrationnelle et démesurée du second. Malgré tout une partie de la peur reste et se colle à moi. Je ne comprends pas ce qui m’arrive. J’ai l’impression de vivre l’une de ces scènes de films, que l’on croit loin de nous lorsqu’elles défilent sur l’écran. Ces moments où le personnage hallucine. Je me suis toujours dit qu’il ne voyait pas « vraiment » l’hallucination, qu’elle n’était représentée que pour l’immersion, le plaisir du spectateur  - qui serait fou à ce point ? Plongée dans mes pensées, je réchauffe mes mains en tenant ma tasse de café. Soudain une forme noire et luisante bondit à quelques centimètres de ma tasse. Un cri que je ne peux réprimer s’échappe de mon corps, mes mains ont la mauvaise idée de rester accrochées à la tasse, si bien qu’en me levant brusquement pour m’éloigner au plus vite de l’horreur je me brûle les mains en renversant mon café. La chose reste immobile. Deux antennes fines s’élèvent depuis ce qui semble être sa tête. Six pates velues et crochues dépassent de cette surface noire et lisse qui ressemble à une carapace. Je reste pétrifiée.
- « Audrey est-ce que tout va bien ?! T’es blessée ?! Qu’est-ce qu’il se passe ?! »
Je n’adresse pas un regard à Zoé qui débarque dans la cuisine, je ne vois que l’insecte. Elle regarde la table.
- « Roh mais c’est pas vrai qu’est-ce qu’il fout là lui ! Putain Audrey je suis vraiment désolée, normalement ils ne sortent pas de la boîte avant que je les donne à Paco, je comprends pas comment il est arrivé là… Il a dû se faufiler avant que je ferme la cage. Je l’enlève tout de suite, encore désolée, promis ça n’arrivera plus je serai hypra vigilante ! Mais ça va ? Olala, regarde tes mains ! Met les sous l’eau froide, je vais chercher la Biafine juste après avoir remis ce grillon dans la cage de Paco ! »
Paco. Elle a tellement insisté… Et je n’ai jamais su lui dire non. Le deal, c’était que rien dans l’appartement ne devait ne serait-ce qu’évoquer sa présence. Jusqu’ici, ça avait plutôt bien fonctionné. Au départ elle souhaitait adopter un serpent. Bien que n’en ayant jamais côtoyé, j’y ai opposé ma phobie. Alors elle a proposé le caméléon, le « plus mignon des reptiles ». Je me suis dit qu’après tout c’était bien, qu’au moins j’étais sûre de ne jamais le voir. J’ai cédé. La présence d’insecte ayant pour rôle d’être sa nourriture vivante ne m’enchantait pas vraiment. Zoé a donc investi dans un mini frigo qu’elle garde dans sa chambre, avec toutes ses autres immondices.
- « Je suis vraiment désolée, il fallait que ça tombe le jour du deuxième tour de l’entretien ! Ça va tes mains, fait voir… En plus je sais à quel point tu hais les insectes… Olala, j’espère que ça ne va pas trop te plomber le moral pour ce matin… »
Elle prend mes mains, les passe délicatement sous l’eau froide et y étale la crème en continuant de piailler ses excuses. Je prends les pansements et lui rétorque que j’ai besoin d’être seule pour pouvoir me concentrer, que mes mains s’en remettront. Une moue se dessine, encore. Elle retourne dans sa chambre en silence. La peur et la douleur laissent place à la colère et à la méfiance. Elle connaît ma peur panique des insectes, se pourrait-il… Pragmatisme. Je n’ai pas le temps de me plonger dans ce genre de considérations. Si par ailleurs la petite balade du grillon dans notre cuisine n’était pas un hasard, elle obtiendrait ce qu’elle veut. Je bande mes mains et décide de me préparer pour l’entretien.

J’ai tout donné. Je me suis bien habillée, je me suis maquillée, j’ai souris, j’ai été polie ; discrète mais assurée, avenante mais à l’écoute, chaleureuse mais sérieuse. Je me suis bien vendue, en restant réaliste. J’ai répondu à toutes leurs questions. Et pourtant ils ont tranché. Il faut un troisième entretien pour déterminer qui est le plus méritant. Nous étions cinq à postuler. Nous ne sommes plus que trois. Ce que je comprends le moins et qui m’exacerbe le plus c’est que Zoé fait encore partie des heureux élus. J’aurais aimé être le grillon de ce matin, pour pouvoir m’immiscer dans le bureau et assister à l’entretien. Je vais finir par croire qu’elle a de vraies qualités professionnelles. Ou bien… La fatigue provoquée par ma mauvaise nuit, l’apparition de l’insecte ce matin et la déception de l’annonce d’un troisième entretien me mettent dans un état d’esprit explosif. Face à la fenêtre de la cuisine, je sirote une tisane pour tenter de me calmer et de faire une nuit complète quand Zoé pénètre dans la pièce et s’assoie en face de moi.
- « Tu sais, j’ai bien compris que t’étais en colère contre moi parce que j’ai passé le deuxième tour. Mais c’est pas ma faute merde, moi aussi j’ai besoin de ce taff ! Et je suis pas plus nulle que toi, j’ai pas les mêmes qualités c’est tout. J’ai pas à m’excuser pour ça. Si t’étais une vraie amie tu serais contente pour moi. »
J’explose. Ma colère, ma rancœur, mon ressentiment, mes années d’humiliation, quand adolescentes, elle m’utilisait comme faire valoir face aux autres. Mon dépit. Ma jalousie. Mon aversion. Mon amertume. Mes représailles. Ma vengeance. Mon venin. Tout est sorti. Les mots se sont extirpés de mon corps, ils ont forcé la sortie. Ils se sont échappés de mon cerveau puis de ma bouche, et l’ont frappé en plein visage. Mes mains enrubannées ne pouvaient rien, le verbe l’a mise à terre. Des larmes, des rougeurs, du fluide nasal. Claquement de porte. Ressentiment et soulagement. Ma bouche a purgé mon cœur. Et pourtant, un sentiment inexplicable reste niché au fond de mon âme. Epuisée, je vais me coucher.

Mes yeux s’entre-ouvrent. Fond blanc, stries noires, le plafond. Un long fil cotonneux, une toile longiligne qui s’accroche et tombe sur mon visage. Une araignée noire qui descend le fil, s’approche de mon visage. A nouveau la panique, à nouveau les draps repoussés, à nouveau ma main qui se précipite sur l’interrupteur, à nouveau la clarté de la lampe qui dissipe la terreur. Toujours le cœur qui bat, qui explose dans la cage thoracique. Les larmes qui coulent. Les nerfs qui lâchent. Le brouillard, le sommeil.



3

Ténèbres


Des nuits à rallumer la lumière, terreur au ventre face à mes visions nocturnes, des mois dans la pénombre. Aucune de nous n’a eu le job. En revanche nous avons toutes les deux décroché une belle dépression. Comme toujours, nous avons fait les choses chacune à notre manière. J’ai opté pour la prostration. Pas un mot pendant des jours. J’ai beaucoup dormi et me suis peu nourrie. J’ai pleuré. Je me suis enfoncée au plus profond de ma torpeur. J’ai regardé des comédies américaines qui miment en 1H30 le trajet que l’on fait en des jours, des semaines et des mois ; le parcours de la jeune première qui échoue, s’enfonce dans les abysses, pour rejaillir plus belle, plus intelligente, plus forte que jamais. Zoé elle a choisi une autre voie. J’aperçois à peine son ombre les quelques fois où elle rentre à l’appartement, le plus souvent pour se vautrer sur son lit et dormir – en pleine journée. Elle passe ses nuits dans des endroits sombres, à boire et sans doute à se droguer sur de la techno sans saveur. L’hygiène n’est plus une de ses priorités à en croire l’odeur qui émane de sa chambre, dont je suspecte qu’une grande partie provient de la cage de Paco. Bien que je ne le voie toujours pas, je peux de plus en plus difficilement l’ignorer, l’effluve nauséabonde qui se glisse sous la porte me ramenant chaque fois à la pensée de sa présence dans notre appartement. Voilà ce que le monde moderne a fait de nous. Il est tellement difficile aujourd’hui d’obtenir un emploi que le peu qui se risquent à y croire corps et âmes chavirent lors du refus. C’est l’absence d’horizons qui nous fait sombrer.
Assise dans la cuisine je fais défiler les offres d’emploi sur mon téléphone. Aucune ne correspond à mon profil. Soudain le mouvement d’un point sur le sol attire mon regard, une surface lisse, brillante, d’un noir tirant sur le marron, six pattes, vive allure. Un énorme cafard. Un autre le suit, puis un troisième. Prise de panique je bondis de ma chaise et j’hurle. La vue de ces immondes bêtes ravive les souvenirs de mes terreurs nocturnes, mon cœur palpite, mes veines s’agitent. Je grimpe sur la chaise et par réflexe j’appelle Zoé, je ne sais même pas si elle est dans l’appartement. Les secondes défilent à l’allure de minutes.
- « Quoi qu’est-ce qu’il t’arrive encore… ?
- Y encore tes foutues bêtes de merde sur le sol de la cuisine !! Débarrasse-moi de ça ! Grouille !!
- Je veux bien moi, essayer de t’en débarrasser… Après le truc c’est que eux c’est pas la bouffe de Paco… Ca fait quelques jours, peut être quelques semaines que je les vois dans ma chambre… Je pense qu’ils viennent de là… J’te jure en vrai c’est pas méchant ces bestioles, juste faut s’habituer…
- Mais tue-le putain !! Bute ces trucs !!
- C’est bon du calme, je vais les remettre dans ma chambre. »

Pensive, tasse de café noir à la main, je regarde au loin. La situation ne peut plus stagner. Zoé doit se reprendre. Je dois quitter cet appartement, sa puanteur, ses nuisibles. Des fourmillements se font ressentir, puis une démangeaison au niveau de mon poignet. Je me gratte machinalement. Du sang. Une piqure.

Des formes, des tâches noires, prolongées de pattes. La panique, encore, le cœur qui bat, encore, je me lève, encore. Lumière. Rien. Je m’approche du mur, je tâtonne, je pousse ma table de nuit ; je regarde dessus, dessous, dedans, je fouille le dessous de mon lit. Rien. Il n’y a jamais rien. Je me gratte le bras. Les mêmes fourmillements, la même démangeaison, la même piqure que ce matin. J’éclate en sanglots.

A bout de nerfs. Les nuits sont de plus en plus courtes et agitées. Cernes sous les yeux, café en main, j’aperçois un cafard qui se promène sur le sol de la cuisine. Je ne réagis pas. Machinalement je me gratte la cheville. Lorsque je m’en rend compte et que je la regarde, je vois une autre piqure rouge sang sur mes cicatrices laiteuses. Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive. Je ne sais plus si j’hallucine mes terreurs nocturnes ou si les bêtes qui rodent dans notre appartement mordent réellement dans ma chair. Ma peau en porte les traces, mais je n’entrevois pas l’ombre des responsables. La nuit je distingue en revanche des insectes qui eux ne me laissent pas de morsure. Je ne contrôle plus rien. Mes yeux voient ce qui n’existe pas. Mon cœur et mon cerveau semblent confondre l’imaginaire et la réalité. Mon propre corps lui-même m’échappe, lorsque sans mon accord il se lève mécaniquement et que mon doigt presse l’interrupteur pour permettre à la lumière de mettre au jour la supercherie. J’ai le sentiment que ces différentes parties de moi me sabotent, s’opposant les unes aux autres pour me rendre folle. J’en veux à Zoé. J’en veux à son caméléon. Sans eux, ma vie serait bien mieux. J’aurais eu le job. Je ne subirais pas ces terreurs nocturnes. Je n’aurais pas sombré dans la dépression. Mon quotidien cafardeux ne serait pas rongé par les insectes qui grouillent dans cet appartement.

Je suis dans ma chambre, apathique, les yeux rivés sur l’écran de mon ordinateur. Encore une comédie américaine. Ce monde où tout est si simple et en même temps si parfait. Soudain un cri transperce le mur, un cri d’effroi comme je n’en ai jamais entendu. Prise de panique je me lève, mon cœur bat si fort qu’il semble sur le point de se détacher de ma poitrine et de remonter dans ma gorge, comme s’il voulait m’étouffer. Mes jambes flagellent, l’adrénaline augmente, je me rue sur la poignée de la porte de ma chambre. Le cri se poursuit, inarrêtable, il semble venir du plus profond des ténèbres. Je le suis et me retrouve devant la chambre de Zoé, d’une main tremblante je vais pour ouvrir et au contact du fer ma main instantanément me brûle. J’hurle, accompagnant de mon râle le cri continu. Prenant sur moi je force la porte. L’odeur nauséabonde me prend aux tripes, je tourne la tête pour ne pas vomir. Le sol est jonché ci et là de formes noirâtres rondes et ovales, ça grouille, sur le sol, sur les murs dans le lit. Je sens mon corps et mon cœur chavirer, quand le cri me rattrape, forçant mes yeux à chercher sa provenance. C’est à ce moment que je vois : Zoé, à genoux, en larmes, hurlant, son caméléon ensanglanté dans les bras. Lorsqu’elle s’aperçoit que je suis dans la pièce son regard assassin prononce les mots avant sa bouche ; meurtrière, tueuse d’animaux, comment as-tu pu. Elle se rue sur moi, je n’ai pas le temps de réagir, je la vois écarquiller les yeux, ouvrir la bouche de surprise, le cri s’estompe. Je sens une agréable chaleur couler sur mes mains. Je baisse les yeux et je vois qu’elles sont agrippées à un couteau, lui-même planté dans le ventre de celle qui me fait face.

J’ai froid. Mes draps sont trempés de sueur. J’ai du mal à respirer, ma poitrine se resserre. Je regarde immédiatement mes mains, immaculées. Il faut que j’aille voir, je dois vérifier. Je dois m’assurer que je n’ai pas tué Zoé. Mon corps tremblant se lève et se dirige lentement vers la porte, une sensation de brûlure envahit mes mains lorsque je saisis la poignée de la porte de ma chambre. Pas à pas, les larmes aux yeux, j’avance dans l’appartement silencieux. Au pas de la porte de Zoé je m’arrête, je prends de grandes inspirations pour tenter de faire ralentir mon cœur qui bat à s’en arracher de ma poitrine. J’écoute et n’entends que mon pouls paniquant. N’y tenant plus j’ouvre la porte. Cà et là courent quelques cafards. Des grillons bondissant les accompagnent dans leur fuite. Sur le sol, gît un couteau tâché de sang. Je regarde sur le lit et n’y voit que des tâches noires. J’entre plus avant dans la pièce, aucune trace de Zoé. Des traces de sang ont imbibées la moquette verte et dessinent un chemin jusqu’à la cage de Paco. Je m’approche doucement et vois que les grilles sont teintées de pourpre. Dans la cage, pas l’ombre d’un caméléon. J’aperçois dans le coin de mon œil une forme verdâtre qui attire mon attention, je baisse les yeux, ma gorge se serre, mon rythme cardiaque grimpe en flèche, mes yeux s’écarquillent d’effroi ; les larmes me montent, je remonte mes mains bouillonnantes devant ma bouche béante, et pousse un cri de terreur face au spectacle ensanglanté du cadavre qui gît sur le sol de la chambre de Zoé.

Hors ligne Ombelline

  • Troubadour
  • Messages: 381
  • The most cordialest
Re : Terreurs nocturnes [nouvelle complète]
« Réponse #1 le: 02 Mars 2021 à 19:44:08 »
B'soir Addy, j'suis venue te lire car le titre m'a interpellée :)
Déjà bravo d'avoir écrit ton premier texte et d'avoir eu le courage de le publier, j'espère que tu auras des retours qui te seront utiles.

Alors que dire globalement du coup ? C'est en effet un texte plutôt étrange, avec le mariage de terreurs nocturnes et la spirales dans laquelle tombe le personnage principal. C'que j'apprécie c'est qu'en peu de mots tu as su boucler un texte qui a un développement et une certaine conclusion. Tu réussis aussi à créer une ambiance.
C'que je trouve moins bien c'est plutôt l'épaisseur des personnages, je n'arrives pas à croire à leur dépression soudaine, et je ne comprends pas leur relation au final. C'est aussi peut-être parce que je n'imagine comment on pourrait vivre à quelqu'un qu'on déteste à ce point, parce que bon ce que ton texte prouve bien c'est qu'elles ne sont pas amies ces deux-là.

Du coup j'ai quelques remarques au fil du texte à t'offrir :

Citer
Inévitable, la dispute avait éclaté.
Mais nous on voudrait bien la lire cette dispute. Comme celle à la fin du texte où ton personnage se vide de toute sa colère et son envie, là on reste sur sa faim. Tu nous dit qu'il y a dispute sans nous la montrer et nous la montrer permettrait de nous présenter la dynamique entre les deux personnages mieux qu'en simplement nous disant "elle est comme ça, l'autre comme ça".

Citer
Allongée dans mon lit, l’obscurité. J’ouvre les yeux, sur le mur une ombre, je la distingue mal, noire, une boule, des pattes. Le mur, une araignée, environ deux centimètres. Panique.
J'ai l'impression que tu as décidé d'utiliser un style un peu différent pour décrire les terreurs nocturnes, et c'est une bonne idée je trouve. Je ne sais pas si ça rend tout cela très fluide, ou si on adhère bien à ce qu'il se passe par contre.
Par contre la description des terreurs est très réaliste.

Citer
Petite, il m’arrivait fréquemment de faire des crises. Je me levais, en général peu de temps après m’être endormie, et rejoignais mes parents dans le salon.
Le souvenir est intéressant, mais je ne le trouve pas très fluide, et je ne sais pas ce que le raconter apporte réellement dans un texte si court finalement. Tu pourrais régler l'affaire en disant qu'elle était somnambule enfant, mais que cela n'a rien à voir et nous offrir un dialogue entre tes deux personnages pour montrer les enjeux autrement qu'en nous racontant. Puis finalement c'est sur ça qu'il marque ton texte, sur leur relation à toutes les deux et comment ça va mener à la conclusion, alors autant apprendre à bien les connaître, non ?

Citer
Plus j’y repense, et plus son attitude était étrange. Peut-être la mienne l’était-elle aussi après tout.
Est-ce que son impression que Zoé manigance quelque chose est censé être comprise comme complétement dans sa tête ? Ou bien est-ce réel ? Si c'est réel on a jamais vraiment de confirmation à ce sujet. Alors utiliser l'incertitude peut être intéressant hein, mais ça me questionne quand même.

On peut dire que le dénouement est marquant, et qu'il donne un certain style à la nouvelle, mais il est peut-être un peu trop brouillon, surtout le tout dernier paragraphe en fait. On a du mal à savoir ce qu'on lit, alors peut-être que c'est l'effet voulu, mais si ce n'était pas le cas voilà ce que moi ça m'a inspiré.

Voilà j'espère que ces quelques remarques te seront utiles :)
« Tolkien's job was adventure »

Nouvelles :
Out of the blue
Sirène

Hors ligne Manu

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 543
Re : Terreurs nocturnes [nouvelle complète]
« Réponse #2 le: 03 Mars 2021 à 09:22:31 »
.
« Modifié: 10 Juillet 2022 à 17:59:52 par Manu »

Hors ligne Addy

  • Plumelette
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Re : Terreurs nocturnes [nouvelle complète]
« Réponse #3 le: 03 Mars 2021 à 11:46:01 »
D'abord, merci à vous deux d'avoir pris le temps de lire mon texte et merci pour vos retours !

Je suis complètement d'accord sur la relation entre les deux personnages, qui auraient méritée d'être plus développée. Je ne pense pas que vivre avec quelqu'un qu'on ne supporte pas soit contradictoire (la complexité des relations humaines, amicales ou amoureuses !...) mais de fait il faudrait que leurs échanges soient plus travaillés. C'était d'ailleurs dans mon projet initial, je voulais prendre plus le temps de camper leur relation paradoxale, mais je me suis laissée emportée... !

Sur l'aspect étrange je suis d'accord, c'est d'ailleurs la sensation que je recherchais, donc tant mieux !

J'avoue n'être pas très à l'aise avec les dialogues, j'ai trouvé que c'était très difficile à écrire et je n'en suis pas satisfaite... D'où le fait que je ne développe pas les disputes. Mais du coup on perd du contenu, c'est vrai. En même temps je souhaitais que le lecteur se sente lui-même enfermé dans la vision manichéenne et subjective du personnage.
De toute façon, je ne suis personnellement pas du tout satisfaite du début de manière générale. Mais il faut bien commencer quelque part... !

Je suis aussi d'accord sur le souvenir, j'avoue que je tiens à cette évocation mais qu'elle pourrait être bien plus courte, ça fait un peu "cheveu sur la soupe".

Enfin concernant ta dernière remarque Ombelline, j'avoue être content car c'est exactement l'effet que je désirais créer chez le lecteur !  L'idée de départ était de faire une nouvelle fantastique, donc j'ai vraiment cherché à créer et faire perdurer le doute. Après je suis d'accord que ça rend le tout assez bizarre, mais c'était l'effet désiré.
Je prends note sur l'aspect brouillon de la fin, qui était voulu, pour accentuer la confusion, mais qui mériterait sans doute d'être retravaillé.

En tout cas merci beaucoup pour ces commentaires très pertinents :)


Merci à toi aussi Manu pour ton retour qui me fait très plaisir et qui m'est aussi utile. Contente également que tu déteste le personnage, c'était bien l'effet recherché !


Je note tous vos conseils et vais retravailler tout ça  :)







 


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