Le Tintamarrophone
Un jour, dans une ville grise, vivait un petit garçon qui s’appelait Mathis.
C’était un enfant très gentil, mais souvent turbulent. Les grandes personnes le lui répétaient tous les jours : « Arrête de bouger, Mathis ! » « Ne grimpe pas sur la table, Mathis ! » « Tu es méchant, Mathis ! Obéis, pour une fois ! »
Mais Mathis n’arrivait pas à obéir. C’était plus fort que lui. Il fallait qu’il bouge. Il fallait qu’il rêvasse en classe en regardant par la fenêtre. Il fallait qu’il teste des choses, qu’il escalade des meubles. Et plus on lui répétait qu’il était turbulent, plus il avait envie de bouger.
Mathis était souvent triste, parce qu’on lui reprochait beaucoup ses bêtises. La tristesse, ça faisait comme un petit nuage gris autour de son cœur.
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Dans la ville de Mathis, les grandes personnes étaient beaucoup trop sérieuses. Il y en avait bien quelques unes qui rigolaient un peu… Le monsieur qui lançait des cerceaux devant la gare. La dame qui faisait rire les gens au théâtre. Et puis, il y avait des choses sérieuses, mais jolies quand même. La musique, par exemple.
Mathis adorait la musique ! Chaque fois qu’il le pouvait, il tapait avec des crayons sur sa table. Il jouait les percussions avec ses pieds. Il sifflait, même en classe. Cette mélodie-là ne plaisait pas aux grandes personnes, mais c’était la sienne.
Ici, dans la ville grise, les gens préféraient des instruments de musique plus traditionnels. Il en existait de toutes sortes : des pianos, des violons, des cors, des cymbales, des flûtes, des guitares… Le plus gros et le plus admiré de tous les instruments, c’était le tintamarrophone : une immense machine toute en tuyaux et en cordes, en archets et en touches de piano. Les joueurs de tintamarrophone étaient rares. Il n’y en avait qu’un seul dans toute la ville, et il commençait à devenir vieux.
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Dans l’école de Mathis, un tintamarrophone trônait dans l’un des couloirs, pour décorer, près du bureau de la directrice. Mathis connaissait bien ce couloir, parce qu’on l’envoyait souvent voir la directrice quand il n’était pas sage. Il devait parfois attendre très longtemps derrière la porte fermée. Alors, pour s’occuper, il regardait le tintamarrophone.
Regarder, pour Mathis, ça se faisait beaucoup avec les mains. Il tâtonnait. Tapotait. Caressait. L’instrument était ancien et très abîmé. Il avait été démonté, puis remonté de travers : certaines touches dépassaient, d’autres manquaient… Plusieurs pédales ne fonctionnaient plus, des archets s’effilochaient et les tuyaux étaient presque tous bouchés. Il était beau quand même, recouvert de poussière, avec des reflets dorés et cuivrés sous le soleil.
Petit à petit, jour après jour, Mathis s’amusa à réparer le vieil instrument. Il souleva une touche et vit qu’elles étaient numérotées. Alors, il enleva toutes les touches et les remit dans le bon ordre. Une autre fois, il répara toutes les pédales : c’était facile, il suffisait de replacer une grande tige de bois, pour chaque pédale, dans un petit trou prévu exprès. Une autre fois encore, il essaya, avec une branche fine qu’il avait trouvée dans la cour, de déboucher l’un des tuyaux de cuivre.
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... et puis, très souvent, il faisait juste semblant de jouer. Des mélodies imaginaires s'échappaient des tuyaux, des cordes, des touches.
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Un jour, Mathis et ses parents déménagèrent à l’autre bout de la ville grise. C’était « pour le travail de papa ». Mathis ne savait pas quoi ressentir. Il n’était pas vraiment triste, mais il avait peur. À quoi ressemblerait sa nouvelle école ? Et ses nouveaux copains ? Et ses nouveaux professeurs ?
La rentrée arriva et le petit garçon entra pour la première fois dans sa nouvelle classe. L’école était belle, avec des murs bleus, et des marronniers dans la cour. Les salles étaient peintes en blanc. Tout cela était bien joli… mais il n’y avait pas de tintamarrophone. Comment pouvait-on s’occuper, en attendant d’être disputé ?
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Dans la nouvelle classe de Mathis, le maître demanda à tous les élèves de se présenter : comment ils s’appelaient, quels métiers faisaient leurs parents, et ce qu’ils aimaient faire comme jeux ou loisirs. Mathis hésita à écrire : « Grimper partout ». Mais il n’osa pas. À la place, il écrivit : « Jouer avec le tintamarrophone. »
À la fin de la journée, le maître vint le voir.
« C’est vrai, Mathis ? Tu joues du tintamarrophone ? »
Le petit garçon répondit « oui », machinalement.
Tout de suite après, il devint tout rouge. Il crut que le maître allait le disputer, l’accuser de mentir. Mais au lieu de cela, il comprit que le maître le croyait vraiment capable de jouer de la musique. C’était tellement étrange ! C’était la première fois qu’une grande personne lui faisait confiance pour réussir quelque chose. Mathis se sentait heureux et coupable tout en même temps. Dans son corps, ça faisait comme une chaleur rose qui s’étalait sur ses joues et son cœur.
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Les jours suivants, d’autres élèves regardèrent Mathis avec curiosité.
« C’est vrai, Mathis ? Tu sais jouer du tintamarrophone ? »
Mathis n’osait plus dire oui. Il n’osait plus dire non. Il avait très peur que quelqu’un découvre la vérité. Il s’enfermait aux toilettes, il manquait les récréations. La peur, dans le corps de Mathis, ça faisait comme un petit oiseau qui battait des ailes à toute vitesse dans la cage de ses côtes…
… mais quand l’oiseau restait tranquille pendant quelques minutes, parfois, Mathis rêvait. Comme ce serait agréable, s’il savait jouer pour de vrai !
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Bientôt, le maître demanda à Mathis s’il voulait jouer un morceau devant toute la classe. Le petit garçon rougit très très fort. Il secoua la tête et répondit timidement :
« Je ne peux pas, je n’ai pas d’instrument. Je jouais avec le vieux tintamarrophone de mon ancienne école. »
Le maître réfléchit.
« Je connais le dernier joueur de tintamarrophone de toute la ville. C’est mon oncle, il s’appelle Alphonse. Il est très gentil. Je suis sûr qu’il sera d’accord pour te prêter son instrument. Et puis, peut-être qu’il pourra t’apprendre à jouer encore mieux ? »
Mathis sentit son cœur faire une pirouette de joie ! Enfin une solution ! S’il apprenait à jouer de la musique pour de vrai, alors, il ne serait plus un menteur.
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La veille de sa première leçon, le petit garçon s’endormit en pensant très fort au vieil instrument de musique dans son ancienne école. Cet objet-là était énorme ! On aurait dit un monstre amical, une gargouille croisée avec un ogre… à lui seul, c’était plein de créatures différentes. Il y avait toujours quelque chose à faire, à remuer, à penser, à toucher.
Mathis s’endormit le sourire aux lèvres. Dans ses rêves, toutes les mélodies revenaient…
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Le lendemain matin, les parents de Mathis l’emmenèrent chez Alphonse. C’était un vieil homme au sourire doux, avec des cheveux blancs et fins comme un nuage. Il possédait un tintamarrophone beau et ancien, qui lui ressemblait un peu.
Mathis essaya de produire des sons, mais il ne s’y prenait pas très bien. Ses jambes étaient trop petites pour le tintamarrophone d’Alphonse. Il ne parvenait pas à atteindre les pédales en même temps qu’il soufflait dans l’embout des tuyaux, tout en manipulant les touches et les archets. Mais il aimait tellement grimper, bouger, sauter… qu’il arriva quand même à jouer quelques notes ! C’étaient de très beaux sons, ronds et gros, rouges et orange, violets, bleus, carrés… des sons qui brillent, des sons qui chantent.
Alphonse sourit en voyant tous les efforts que faisait son élève.
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Bientôt, les parents de Mathis l’emmenèrent tous les samedis pour jouer chez Alphonse. Le professeur admirait les qualités du petit garçon. « Mathis est volontaire. » « Il a une énergie incroyable ! » « Avec lui, on ne s’ennuie jamais ! »
Les parents de Mathis étaient impressionnés. Parfois, ils parlaient avec le vieux professeur sans que le petit garçon les entende. Au début, cela l’inquiétait. Puis, il devina que ses parents lui préparaient une surprise.
Mathis, de son côté, apprivoisait les notes du tintamarrophone. Il savait jouer des mélodies grises, des mélodies dorées, des mélodies bleues. Ça faisait des petits nuages colorés dans son cœur. Des émotions puissantes, pour lesquelles il ne connaissait pas de mots.
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Un matin de décembre, alors qu’il commençait à geler partout dans la ville, Alphonse vint à la maison des parents de Mathis. Le petit garçon ouvrit des yeux ronds. Son professeur transportait un énorme cadeau, enveloppé dans des tissus de toutes les couleurs. Ses parents se précipitèrent pour l’aider.
Alors, ils offrirent à Mathis son tout premier tintamarrophone ! Il était à la fois gigantesque – comme tous les tintamarrophone – et tout petit, parce qu’il était construit exprès pour un enfant. Alphonse l’avait fabriqué lui-même, avec l’aide des parents de Mathis et des luthiers de la ville. Ses touches brillaient au soleil. Ses tuyaux de cuivre étincelaient. Ses cordes et ses archets, doux et parfaits, attendaient les doigts de Mathis.
Le petit garçon remercia très fort tout le monde, en bredouillant. Il fit un énorme câlin à ses parents… Enfin, il s’approcha du tintamarrophone.
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Il commença à jouer.