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Auteur Sujet: L'homme qui n'aimait pas être jugé  (Lu 706 fois)

Hors ligne Thom

  • Troubadour
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L'homme qui n'aimait pas être jugé
« le: 25 Février 2021 à 22:25:00 »
Pour cette septième publication, écrite sur fond de la musique d’Hans Zimmer qui avait signé la bande originale du film Rain Man, je teste l’emploi décomplexé du vocabulaire judiciaire, qui sert ici un but bien précis et soumets à vos avis une récidive de fiction. Celle-ci est apparentée à une précédente publication, dont le personnage n’était pas assez sympathique, peut-être parce qu’il avait été reconnu. De quoi réfléchir à nos actions quotidiennes, qui seront un jour pesées dans de fines balances divines. Je le soumets donc à votre jugement…

Le Président :  Prévenu, levez-vous et déclinez vos nom, prénom, âge et qualité.

L’homme se lève lentement, regarde autour de lui les magistrats et avocats, impressionnants dans leur longue robe noire, parlant un français désuet, s’invectivant avec complicité, qui passent avec légèreté d’un dossier à un autre, comme on lit un recueil de blagues grivoises. Il répond timidement.

-   Le Président : Pardon ? On ne vous entend pas, y a-t-il un problème de micro ou bien avez-vous moins de voix que lorsque vous avez pénétré chez votre voisin avec une arme ? Vous n’aviez pas d’arme ? Ah oui, le braquage, c’est l’autre dossier ! Taisez-vous, vous parlerez quand on vous interrogera. Maître Garance, expliquez à votre client, je vous prie…ah, j’ai mal aux dents, j’espère que cette affaire sera rapide.

Le déroulement est toujours le même : le prévenu entre dans l’arène, ébloui comme le taureau sortant de sa cage sombre devant ces magistrats toréadors qui moquent sa vie, sans la comprendre et surtout sans chercher à la connaître. Il doit prendre les banderilles sans broncher : on répond à la question posée, même si celle-ci est fermée et lui offre le choix entre une semi-vérité et un demi-mensonge. Ici : on ne tolère pas les nuances.

-   Le Président : Monsieur, répondez ! Le mutisme n’est pas une ligne de défense… Maître, expliquez à votre client, je vous prie…
-   Je m’appelle Jean Perrin. J’ai 55 ans, je suis luthier.
-   Vous êtes grutier ?
-   Non : luthier !
-   Ah tiens ! Luthier ! On n’en avait jamais eu ici, je crois bien !

Le président se tourne vers ses assesseurs afin de recueillir leur sentiment sur cette bonne pêche…ils acquissent tous de la tête. L’un des assesseurs glisse dans sa barbe : il est violoniste et risque d’aller au violon…les autres rient sous cape.

-   Non, je suis luthier, pas violoniste !
-   Le Président : Taisez-vous, vous parlerez quand on vous interrogera. Parlant plus bas : il fabrique des violons et ne sait pas en jouer, nous voilà bien…
-   Jean : Ah pardon, je n’ai pas dit ça. Je vois tous les jours des gens qui achètent des violons mais peu de violonistes. On vend des violons industriels pour les enfants, on en répare pour les moins riches, quelques-uns sont plus chers mais c’est toujours le même son épouvantable. Il y a quelques bons violonistes que je pourrais…
-   On n’est pas ici pour parler de violons, Monsieur ! Mais pour que vous répondiez de vos actes ! Maître Garance, expliquez à votre client, je vous prie…

L’avocate acquiesce et se rapproche de son client :

-   M. Perrin, il faut répondre à la question posée, précisément. Comme on l’a répété ensemble ce matin, d’accord ?
-   Jean : Mais je répondais à sa question !

-   Le Président, d’une traite : Bien, M. Perrin, Jean, il vous est reproché d’avoir, le 17 courant, avec l’assistance d’une personne qui reste à identifier, illégalement escaladé le mur de votre voisin, Monsieur Ferrand, ici présent et représenté par Maître Maréchal, bonjour Maître, pénétré tout aussi illégalement sur son fond, protégé de panneaux et divers dispositifs ne laissant aucun doute quant à la nature privée de la propriété, subtilisé des fruits arrachés à leurs arbres, c’est-à-dire de les avoir en sus dégradés, d’avoir emporté et revendu lesdits fruits de votre larcin, si je puis dire…conclut-il en enlevant ses lunettes et jugeant, satisfait, de son petit effet sur ses collègues, lesquels lui renvoient fidèlement l’image de sa fatuité.

-   Jean : Ah pardon, je les ai donnés, pas revendus !
-   Le Président : Taisez-vous ! De toute façon, le délit de vol est constitué. Maître, votre client reconnait-il les faits ?
-   Me Garance : Monsieur le Président, plaise au Tribunal d’entendre la version de mon client avant de vous faire une idée. Sa version diffère sensiblement de celle du plaignant.
-   Me Maréchal : Comment le pourrait-elle ? Nous n’avons pas encore plaidé !

Les magistrats sourient, connivents à cette boutade bien envoyée et donnent la parole à l’avocat du plaignant. On se croirait à la cour du Roi : une autre pièce se joue dans le procès, celle de l’éloquence où chacun cherche à briller et s’imposer par son esprit, au dépend des petites gens qui sont les seuls à jouer gros.

Le défenseur du plaignant s’avance en prenant son temps, l’air grave et levant le doigt :

-   Il s‘agit d’un vol ! Il prend une inspiration et théâtralise sa plaidoirie : mon client est un homme honnête, agent de la mairie au service des travaux, qui aime la méditation et est toujours prêt à rendre service, surtout s’il y trouve un intérêt. Il a une passion : les pommiers. Il les élève, les soigne et, pointant du doigt le prévenu, cet énergumène saute le mur, avec l’assistance de son ami, présent au premier rang du reste, arrache des pommes non encore mûres et les revend à la sauvette pour son profit ! Nous demandons des dommages et intérêts, plus les frais art 700 CPC, dont les montants figurent dans nos écritures. Plaise au Tribunal de nous les accorder.

-   Jean : C’est faux ! c’est totalement faux ! Enfin, Michel, tu sais bien, on avait…
-   Le Président : Taisez-vous ! Maître : expliquez à votre client, je vous prie…
-   Me Garance : Monsieur le Président, tout ceci n’est qu’un malentendu. Il y avait un accord, entre mon client et le plaignant, selon lequel celui-ci pouvait se servir sur les arbres, car les fruits alourdissaient les branches et fragilisaient l’arbre. Il était autorisé à les cueillir en contrepartie de l’entretien que n’aurait pas à faire le plaignant, qui est, je suis d’accord avec mon confrère sur ce point, un peu cossard. Mon confrère a parlé de méditation, c’est bien trouvé mais imprécis…

-   Me Maréchal : Merci ma chère consœur. Cet accord reste néanmoins à prouver.
-   Me Garance : Nous n’avons pas fait d’écrit couchant cet accord pour la simple raison qu’il y avait là une impossibilité morale de le faire, le plaignant et le prévenu étant à l’époque bons amis.
-   Me Maréchal : la preuve de l’accord n’est donc pas rapportée. C’est au plus une présomption d’accord.
-   Jean Perrin a le regard fixé au sol : tout lui échappe, alors qu’on ne parle que de lui.
-   Le Président, visiblement agacé, retirant et remettant sans cesse sa montre : pas d’écrit, pas de contrat ! Il y a bien eu vol, franchissement du mur mitoyen ?
-   Me Garance : Le mur fait 50 cm de hauteur. Mon client a l’habitude de cueillir les fruits situés au-dessus de sa propriété, comme la loi l’y autorise et en l’espèce, il a tiré sur la branche et comme celle-ci allait casser, il est monté sur le mur pour ne pas abîmer l’arbre.
-   Me Maréchal : Il reconnait donc avoir escaladé le mur.
-   Le Président, perdant de son calme, s’agitant sur son siège et suant : Mais il les a revendus ?
-   Me Garance : Non : il en a donné quelques-unes à une gamine qu’ils connaissent tous deux et qui promène son chien. La petite a redonné quelques fruits à M. Perrin, parce que cela lui faisait trop, tout simplement.
-   Me Maréchal : Ce qui constitue une tractation, tout simplement, c’est-à-dire la vente et si ce n’est pas le cas : c’est du recel !

-   Le Président : Bon et bien l’affaire est entendue, M. Perrin, Jean, le Tribunal vous condamne à une peine de trois [hips !] pardonnez-moi, trois mois de travaux d’intérêt général, à l’indemnisation du plaignant et naturellement au remboursement des dépens, ce qui est généreux s’agissant de [hips !] ...de vol en réunion. Ceci dit, nous n’avons pas d’élément pour incriminer qui que ce soit d’autre. Bien, l’affaire est jugée et définitive au vu du montant dérisoire. Maître, expliquez à votre client, je vous prie. Ah, j’ai un hoquet maintenant !

L’avocate explique en institutrice à son client infantilisé la mécanique infernale qui vient de le broyer sans le laisser parler. Peu après, elle lui fait parvenir sa note d’honoraires, la décision écrite du Tribunal et la lettre de la mairie le convoquant à se présenter pour effectuer les travaux d’intérêt général, en lieu et place d’un agent, M. F., qui prenant ses congés, ne peut faire ces travaux de maçonnerie, qui relient les eaux usées du Tribunal au réseau communal.

Le Président fait ce jour-là un repas à son image, riche et gras, au restaurant du Palais, repasse avec ses assesseurs les meilleurs moments de la matinée et s’en va régler sa note. Il porte soudain sa main à sa poitrine et s’écroule raide mort devant la caisse, victime instantanée d’un infarctus efficace, qui s’était annoncé discrètement en audience. La semaine d'après, Jean Perrin suivit dans la mort le magistrat, les travaux de forçat n'étant pas adaptés à sa constitution de luthier.

Dans un brouillard éblouissant, sans notion du temps écoulé, sans douleur aucune du côté gauche, le Président entre d’un pas léger dans son Tribunal. Il entre toutefois par une autre porte que celle qu’il a l’habitude de franchir et qui fait, cette fois, face à son bureau.

Il entend une Voix féminine, magnifique, céleste, détachant chaque mot :

-   Prévenu : asseyez-vous ici et déclinez vos nom, prénom, âge et qualité.
-   Mais je ne suis pas prévenu, je suis magistrat et je siège ici ! C’est moi qui juge !!!!
-   La Voix : C'est le Jugement Dernier. Maître, expliquez à votre client, je vous prie…

Le spectre de Jean Perrin, en robe d’avocat, croque à belles dents dans une pomme et glisse vers le Président-prévenu …

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VOIR CET ARTICLE SUR LE POINT EN DATE DU 6/04/2021 :

https://www.lepoint.fr/vin/le-prof-en-liberte-32-juge-affame-n-a-point-d-oreilles-06-04-2021-2421039_581.php
« Modifié: 06 Avril 2021 à 22:03:52 par Thom »

 


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