Hello,
Bon comme j'écris pas beaucoup et que je me suis fait violence pour finir à temps ce petit texte pour répondre à un
concours d'Arte radio, j'ai envie de vous le soumettre.
J'ai failli ne pas y arriver, je viens de le boucler à l’arrache là ce matin, et comme je dois le poster avant ce soir minuit... si vous passez par là je veux bien un avis vite fait (je dois encore faire corriger les fautes en relecture par ma femme).
Michelle avait piqué un flingue.
Le Colt que son père avait ramené des tranchées. La boîte en bois, calée contre le chapiteau de l'armoire, avait été larcinée sur la pointe des pieds, du bout des doigts.
L'idée de jouer avec ce truc couvait depuis qu’il lui en avait révélé l’existence.
— Je vais pas compter sur les flics pour nous protéger, qu’il se justifiait. Il avait ajouté aussi sec:
— Mais c’est mon affaire, que je te vois jamais jouer avec ça. T’as bien compris?
— Mais non, t’inquiète pas, tu sais bien. Je risquerai de blesser quelqu’un.
C’était son truc ça, de piquer ses répliques à son père. Et c’était pas très malin de l’énerver sur ce sujet là. Ca aurait été plus judicieux de faire profil bas mais faut avouer que ça donnait aussi bien envie. Pourquoi il aurait le droit de s’amuser et pas les autres?
Et puis voilà, l’occasion se présenta d’elle-même. Tout le monde allait quitter la maison, ça aurait idiot de pas en profiter. Les parents partaient un mois à l’hôpital. C’était pour le traitement des tremblements, séquelles de guerre du vieux. Michelle se prenait deux semaines à l’hôtel à Vancouver pour son stage chez Carmight. C’était son petit séjour à la grande ville, en solitaire, aux frais de la princesse. Les parents gobaient n’importe quoi.
— Nan mais papa, comment veux-tu que je réussisse ce boulot si tu me loges pas convenablement?
Sa mère avait quand même tiquée quand elle l’avait vu préparer cinq valises.
— C’est pas un poste de flappers hein ma chérie. Tu vas bosser avec des dockers, pas faire des soirées mondaines.
Ouai, ouai, bon là sur ce coup-là, elle avait fait profil bas.
— Mais maman, s’il-te-plait, tu sais bien que je porterai pas tout le temps la blouse et je peux pas venir habillée pareil tous les jours.
Le trajet n’avait pas été reposant. Il fallait constamment surveiller les bagages. Enfin surtout celle qui cachait le pétard. C’était pas quelque chose qu’elle pouvait se permettre de perdre. Elle pourrait pas le remplacer facilement et puis personne ne devait savoir, elle n’avait pas le droit de se balader avec ça. C’était excitant mais éreintant. Jusqu’au bout, même dans le couloir qui menait à sa chambre. Le jeune groom qui manipulait tout ça brutalement jouait encore avec ses nerfs.
Mais la porte enfin fermée, seule et tranquille, Michelle tourna le verrou et contempla son refuge pour les jours à venir. Un intérieur art déco tout neuf. Un grand lit deux places avec de beaux draps, une magnifique armoire à glace et une fenêtre qui donnait directement sur l’artère principale avec une petite église anglicane de l'autre côté de la rue. La salle de bain attenante, spacieuse et lumineuse avec sa baignoire trônant presque au milieu l’invita sur le champ à se débarrasser de la sueur du voyage.
La nuit était tombée quand elle fut enfin propre et délassée. Ce n’était pas pour lui déplaire, l’obscurité lui semblait la mettre un peu plus à l’abri des regards indiscrets. C’est dans un peignoir brodé “Fairmont”, du nom de l’hôtel que Michelle ouvrit sa valise. La boîte de Pandore était là coincée entre les vêtements.
“Colt new service”, lourd comme un marteau le six-coup. Waouh, ce truc était fait pour tuer. Il n’avait d’autre raison d’être et il y avait quelque chose de redoutablement simple et froid dans sa conception. En plus il fallait pas oublier un point important, c’est qu’il avait déjà servi. Dans un premier réflexe Michelle avait humé l’odeur piquante de la poudre dans le canon qui se mêlait désagréablement à celle de la ferraille et de la graisse. Elle sentit d’un coup qu’elle avait faim. S’étalant sur le lit pour se saisir du combiné tout en continuant à manipuler l’arme, elle passa commande au room service.
— Une bouteille de votre meilleur mistelle et cette assiette apéritive que j’ai vu au menu en bas je vous prie, puis elle s’alluma une cigarette.
Elle inspecta minutieusement le barillet vide et chercha comment le libérer. Son pouce trouva le verrou monté sur ressort qui libéra le cylindre. D’un coup de poignet elle le remit en place. Puis elle tenta d’armer le chien. Sa main était trop petite, son pouce avait du mal à l’atteindre. Elle pressa la détente et le cliquetis de la percussion lui fila un frisson . Elle réessaya d’activer la gâchette et réalisa qu’elle entraînait le percuteur, pas besoin de se contorsionner pour armer à chaque coup, c’était ingénieux. Elle se vit dans le miroir toujours sur son lit. Elle se redressa et se mit en joue.
— Toi ma chérie tu me plais, puis elle imita un bruit d’explosion.
On frappa à la porte. Elle glissa l’arme en vitesse sous l’oreiller et vint ouvrir à une femme de service qui lui amènait un chariot repas.
— Mettez ça là merci bien.
Le réveil sonna vraiment tôt. Elle eut beaucoup de mal à rattraper les dégâts de la veille avec du maquillage. Et puis… elle commençait à regretter vivement d’avoir voulu emmener le revolver avec elle au travail. L’idée c’était de le coincer dans son pantalon. Avec le gros pull qu’elle portait sous sa blouse, personne pouvait voir le problème. Mais quand elle eut finit sa petite demi-heure de marche pour arriver au port, elle se sentait déjà très inconfortable. Elle se fit la réflexion qu’il allait falloir qu’elle se trouve un holdster.
Parce qu’une étrange vérité lui était apparue. Le flingue changeait tout. C’est au moment de son entretien avec la secrétaire de direction et le comptable de la compagnie qu’elle s’en rendit compte. Alors même qu’en leur parlant elle se revoyait la veille au soir éteignant la lumière dans sa chambre pour ne pas être vu des passants qu’elle alignait dans son viseur. Tandis qu’elle les écoutait attentivement lui annoncer le programme des réjouissances pour les jours à venir. Elle sentait tout à fait étrangement qu’elle allait s’investir dans le travail. Qu’elle allait pas du tout faire semblant comme elle l’avait l’habitude de le faire à l’université. Avec cette arme sur elle, elle se sentait presque devenir sérieuse.