INTERLUDE
Il fait chaud dans l’appartement, et il y a des mouches.
Personne ne sait d’où elles peuvent venir. On est pourtant en plein cœur de Londres. Une mouche est érotique, voire pornographique.
Passer sa vie à voleter innocemment de sexe en sexe et téter des fluides, voilà ce que c’est que d’être une mouche. Et ça depuis la nuit des temps.
Manfred s’angoisse.
Va-t-il-lui aussi abandonner sa condition de mouche ?
Cet endroit est le théâtre de l’amour, se dit-il. Son ventre se meut de lui-même, ses mains tremblotent. Subitement, la boule glacée dans le dédale de ses entrailles se réchauffe, devient une boule de feu. C’est comme une faim morale, comme de chanter.
Une violente jouissance s’empare de lui alors qu’il réalise qu’il est juste Manfred Harold Thompson, un type ordinaire amoureux d’une fille extraordinaire. Elle a fait taire d’un coup tous ses précédents festins de drosophile. Ann le fait muer, il sent l’imago qui se débat, dans son ventre, justement.
Autant de banquets que de facettes a ses yeux, et maintenant sa vision redevient une et indivisible. Il la regarde en plan rapproché. La vue des baisers, le visage de l’autre est un paysage. Ils ne se sont pas encore embrassés. Dans un sourire, Manfred lui dit qu’il est un mauvais garçon.
En reculant légèrement, elle a un rire rapide.
« Je les déteste », lui lâche-t-elle, et se rapprochant à nouveau elle joint leurs deux sourires.
C’est lent, et là c’est vraiment comme d’embrasser des choses tendres et souples, vivantes. C’est long, ça s’étire comme une lèvre pincée par d’autres. Manfred se dit que c’est très curieux, une vraie galoche.
Oui, étrange comme à cet instant précis on est plus qu’une bouche, une langue fouisseuse. Comment nous allons racler les dents de l’autre pour en éprouver le tranchant. Les chairs qui s’attendrissent, voluptueuses, la salive de l’autre, un onguent.
Les paupières qui s’ouvrent sporadiquement pour contempler les forets de cils laissant entrevoir les yeux. Perles nacrées de bien-être.
Ces yeux d’ailleurs sont d’un vert très pâle, mordoré. Ils sont grands, ils aspirent Manfred. Légère sécrétion de liquide lacrymal iridescent, le sang qui monte à la tête.
L’homme qu’il est redevenu se dit : « son visage est une synthèse de tout ce qui m’émeut ».
Et c’est vrai, son nez maternel, ses cheveux noirs s’arrondissant en mèches pointues découpant son cou paraissent être le fruit d’un programme génétique à la mesure de son envie. La douceur nerveuse, irréfléchie de ses lubies, quand elle imitera des animaux et qu’elle lui mangera le visage avec des petits cris sauvages.
Il ne saurait dire depuis combien de temps ils s’embrassent, ces baisers défient toute mesure.