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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Au sujet du deuxième des trois vents

Auteur Sujet: Au sujet du deuxième des trois vents  (Lu 1028 fois)

Hors ligne Julien-Gracq

  • Aède
  • Messages: 163
Au sujet du deuxième des trois vents
« le: 11 Décembre 2020 à 16:43:57 »
Montaigne a dit un grand nombre de choses carrément profondes et universelles, si véridiques au point qu'aujourd'hui encore, notre société entière et éternelle semble plus ou moins camper sur ses principes - ma mère ne faisant pas exception. Il avait dressé une typologie des trois vents émis par l'homme, en fonction de leur degré de tolérance dans la société des nobles. Ce sont grossièrement les pets, les rots et les éternuements, dans l'ordre croissant de leur degré d'acceptation - le troisième étant parfaitement excusé, les deux autres proscrits, le premier infâme. Il en va de même dans la loi de ma mère, et c'est peu de dire qu'en la transgressant maintes fois, de mon enfance jusqu'à maintenant (Eh oui !), je l'ai bien fait hurler.

C'était un grand drame de mon enfance, figurez-vous, que celui de ne pas savoir roter. C'est-à-dire que mes rots, certes, étaient déjà profonds et bruyants, effrayants comme le brame d'un animal en rut... Cependant je ne savais pas les déclencher à loisir et, bien souvent, ils sortaient à des moments qui ne m'importaient pas, quand j'étais seul quelque part ou en train de jouer avec d'autres enfants, sans un adulte à proximité pour le faire bondir... C'est alors qu'un été de ma pré-adolescence, tout changea par les soins d'une de mes cousines que je remercie chaudement. Elle et moi, ainsi qu'une deuxième, je crois, nous nous baladions dans une forêt qui ceint le village où elle vivait. Piaillant comme des gamins se retrouvant après des mois d'absence, se découvrant si changés d'un point à l'autre de cette faste période de croissance, nous riions en comparant nos talents respectifs. Il se trouvait qu'elle, justement, se vantait de roter si bien à tout heure, sur commande. J'étais béât d'admiration devant ses rototos si fins et si joliment modulés, qui caressaient mes oreilles d'un suave allegretto semblables aux dégueulis sensibles des  divertissements hongrois de Schubert. J'étais ému et, sitôt, lui demandait de m'apprendre. La technique n'est pas évidente à décrire... Il s'agit de prendre une inspiration plus ou moins grande, puis de remuer quelque chose de profond dans la gorge ; sentir le vent gargouiller et monter, puis relâcher le tout dans un profond déraillement des cordes vocales... Je ne suis pas scientifique, mais c'est ainsi que ça a marché pour elle et, sous peu, pour moi.

Dans la voiture, au retour, combien de fois me suis-je amusé à roter ?! empuantir l'air d'une ballade de Renaud, tandis que fulminait de manière stérile ma mère, à l'occasion, jusqu'au grondement terriblede mon père qui mit un terme à mes médiocres bourrasques. Cela dit j'avais moins peur des colères de ma mère et ne souhaitait pas en rester là : le matin suivant, quand mon père fut parti, je repris.

Bientôt ce fut une habitude, une petite espièglerie d'enfance qui me poursuit jusqu'à aujourd'hui, c'est dire ! Je me rappelle d'une fois particulièrement drôle. J'étais au lycée, peut-être en terminale, quand un matin où je n'avais pas classe, me pensant seul à la maison, descendant dans les escaliers, cet espace qui raisonne comme sous le dôme d'une cathédrale, j'ai lâché un rot de la nuit, extrêmement sonore, à vriller des tympans, qui dut s'entendre, je pense, jusqu'au travers des vitres. Presque en simultanée, c'est un autre cri qui me répondit ; plutôt aigu, plutôt violent, de ce ridicule de l'aigu qui veut se faire grosse basse et qui est caractéristique de ma mère en colère... Ce jour-là elle ne travaillait pas et elle avait mal dormi. Les idées pâteuses, pas encore bien réveillée, elle fut soudain prise d'une vitalité étonnante en enchaînant les invectives dans ma direction tandis que je me tordais de rire en me figurant sa tête hideuse, soudain striée de mille ires. En effet elle ressemblait bien, ses cheveux noirs délurés en batailles comme des serpents, à une Gorgone au regard foudroyant - les dents du bas ressortie lui donnaient plutôt l'air d'une ogresse, une ogresse d'un mètre soixante en pyjama suranné qui tenait plus du gobelin vu comme elle s'agitait. Elle n'apprécia pas ma manière de me foutre d'elle et je crois qu'elle me traita de petit con et que je fus de corvée de cuisine, peut-être...

Il y eut bien d'autres fois encore et des plus drôles... Plus tôt, au temps des rots hasardeux d'avant les cours de ma cousine, nous allions, avec quelques tantes et cousins, dans un petit magasin d'une ruelle de Strasbourg jouxtant la place de la cathédrale. Avant cela nous avions passé l'après-midi en ville, à franchir le cours d'eau, regarder la charpente maisons, visiter les beaux lieux et engloutir des boissons sucrées... Forcément j'avais plus d'un demi-décilitre de soda dans le bide, et des bonbons crépitants dans le jus. Le mal devait nécessairement jaillir mais, plus que tout, c'est l'instant précis où il jaillit qui fut drôle, cette fenêtre de temps aussi ridiculement petite que l'interstice d'une porte close. En entrant dans la boutique, par une ouverture qui n'était pas grande (si bien qu'on entrait à la file indienne comme une famille de canards), nous saluions chacun notre tour la tenancière qui avait son bureau sur le côté. J'étais parmi les derniers à entrer et voici peu ou prou ce qu'il se produisit : " Bonjour ! bonjour ! bonjour ! bonjour ! bonjour ! bonjour ! BEUUUUUUUUURHP ! EUAAAAAAARP ! b-bonjour ", grand silence et petits ricanements.... On fut mis à la porte par les soins de ma mère et attendîmes dehors - hilares mon frère, cousin et cousines - qu'une tante fasse tant bien que mal ses emplettes en dépit de la honte. Il faut bien comprendre que c'était une toute petite boutique, qu'il y avait quelques clients, qu'on était les uns sur les autres et y entendait tout... Puis ma tante et ma mère étaient gens inquiets, pas vulgaires du tout et trop soucieux de ne jamais déranger... Eh bien c'était super ! et malgré les réprimandes et menaces de ma mère, on a eu d'autres bonbons et on ripailla gaiement tout du long. Mon père présent, il eût hurler. Ne l'apprenant que le soir, il fit parti de ceux qui riaient le plus fort. Puis on fit un bon repas en famille, raclette ce me semble.

Enfin, ce vent-ci, qui est très irrespectueux (nous le rappellent Montaigne et ma mère), est entré dans notre vie comme une petit guerre coutumière, que je perpétue à loisir quand on est réunis, au moins une fois par jour... A l'époque où j'étais étudiant et vivais encore chez mes parents, c'était le soir, vers vingt-deux heures, quand ma mère aimait étendre le linge dans le couloir du premier étage, que je m'amusais à roter depuis ma chambre, juste à côté. J'entendais son petit élan d'indignation en résonance et je savais alors que je n'étais pas seul dans la nuit noire de mes études merdiques ou de mes brouillons d'écritures pas moins scabreux, qu'à la belle époque on brûlerait à très juste titre.

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 005
Re : Au sujet du deuxième des trois vents
« Réponse #1 le: 11 Décembre 2020 à 18:58:59 »
Merci pour ton texte.
Il est particulier et raconte la passion du narrateur de roter. De son apprentissage avec sa cousine a son perfectionnement au fil du temps.
Personnellement ce n'est pas un sujet qui m'a beaucoup accroché et j'ai trouvé le texte un peu pour long pour le sujet qu'il développe.
Du moins je l'ai lu jusqu'au bout facilement, car bien écrit.

Apres chacun a des gouts. Je pense que d'autres aimeront ton texte décalé.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne GeGinger

  • Troubadour
  • Messages: 284
Re : Au sujet du deuxième des trois vents
« Réponse #2 le: 11 Décembre 2020 à 19:52:59 »
Bonsoir Julien,

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C'était un grand drame de mon enfance, figurez-vous, que celui de ne pas savoir roter.
Eh bien finalement, tu t'es bien rattrapé  :D

Au plaisir.
J'ai besoin de vos avis !       
 Une souris aux épices

 


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