Retour de voyage
Nous recevions, ce soir-là, quelques amis pour les remercier du voyage en Ouzbékistan qu’ils nous avaient offert pour nos noces d’argent, et dont nous venions tout juste de rentrer. Ma fille aussi était de la partie, et elle vint avec son nouvel ami. Celui-ci me fut d’emblée antipathique. D’abord, il avait une bonne dizaine d’années de plus qu’elle. En outre, il portait une cravate ! Cela devait bien faire vingt ans qu’aucune cravate n’avait franchi le seuil de notre maison. Mais c’est surtout la façon dont ma fille regardait ce type qui me déplut. Qu’est-ce qu’il avait donc de remarquable, ce gomineux ? Pour couronner le tout, il posait un regard libidineux sur toutes les femmes présentes, y compris la mienne. La fille ne lui suffisait pas, il lui fallait la mère ! Je ne me souviens plus de son prénom, alors, si vous me le permettez, je l’appellerais Victor. J’ai toujours trouvé ce prénom « Victor » ridicule. S’il y a un Victor parmi mes lecteurs, qu’il veuille bien le remplacer dans ce qui suit par un prénom de son choix, Donald par exemple.
On sortit les photos, comme il est d’usage dans ces circonstances. Sur les premières, on nous voyait devant un magnifique paysage de montagne, à côté d’un vieux berger et entourés de brebis. Tout le monde s’extasia, à l’exception de Victor qui remarqua qu’il y avait en France suffisamment de beaux endroits et qu’il était complètement inutile d’aller si loin pour en admirer. Cela me conforta dans mon opinion : ce type était vraiment stupide. Je fus à deux doigts de lui dire que je me foutais royalement, archiépiscopalement1 même, des paysages. L’important dans ces photos, c’était d’abord le berger, son visage buriné, ses yeux clairs, son maintien presque militaire témoignant de son souci de paraître à son avantage, et aussi nous-même qui étions manifestement ravis de cette rencontre.
Victor récidiva en voyant les photos des monuments que nous avions visités. L’une d’elles, représentant le Régistan avec, en premier plan, ma femme se tenant par la taille avec deux vieilles femmes ouzbèkes dans leurs robes bigarrées, fières que l’on vienne de si loin admirer la splendeur de leur patrimoine, fut particulièrement appréciée. Il se crut obligé de nous parler des photos qu’il avait lui-même prises lors d’un voyage consacré aux églises romanes en pays auvergnat. Ce fut ensuite mon tour d’apparaître entouré d’une nuée d’étudiantes en voyage scolaire au musée Igor Savitsky. Elles avaient voulu que ma femme les prenne avec le vieil étranger qu’elles voyaient en moi. Évidemment, nous eûmes le droit à l’inventaire complet du musée Rodin de Paris.
Pour terminer, on nous admira en train de danser au milieu de villageois. On nous réclama des explications : nous nous étions arrêtés dans un village situé dans les montagnes au nord du pays dans le but d’acheter une bouteille de vodka destinée à être vidée le soir même avec notre chauffeur (fifty-fifty disait-il, mais rassurez-vous, la parité n’était pas respectée). Un mariage y était célébré et nous y fûmes invités par les parents du marié, heureux de partager leur joie avec des étrangers. Nous nous attendions tous à ce que Victor nous raconte le mariage de Megan et de Harry auquel il avait sans aucun doute assisté, mais il nous surprit en nous demandant si nous n’avions pas peur d’être dévalisés ou pire égorgés en nous comportant avec une telle insouciance. Ce fut ma fille qui lui répondit, mieux que nous aurions pu le faire, en éclatant de rire et, je l’avoue, cela me redonna un peu de bonne humeur.
Entendons-nous bien : je m’enorgueillis d’être un touriste consciencieux, et, le guide bleu en bandoulière, je ne néglige aucune occasion d’admirer les beautés naturelles et les trésors culturels qui s’offrent à moi. Mais cela ne suffit certainement pas pour me faire supporter l’inconfort de longues heures d’avion ni le déchirement que constitue l’abandon de mes chères charentaises. Ce que je recherche dans ces pays quel qu’en soit le continent, la langue, ou la religion, ce sont les femmes et les hommes qui les peuplent et qui témoignent d’autant de curiosité envers nous que nous en ressentons envers eux. S’ils m’attirent, je ne saurais dire si c’est parce qu’ils sont si différents ou parce qu’ils sont si proches de nous.
(1) Les archevêques sont bien connus pour leur capacité d'indifférence, supérieure à celle des rois ou même à celle des empereurs.