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Auteur Sujet: Le Cercle  (Lu 1270 fois)

Hors ligne Eliande

  • Aède
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Le Cercle
« le: 15 Novembre 2020 à 19:14:28 »
Le Cercle




From childhood’s hour I have not been
As others were—I have not seen
As others saw—I could not bring
My passions from a common spring—
From the same source I have not taken
My sorrow—I could not awaken
My heart to joy at the same tone—
And all I lov’d—I lov’d alone.

EDGAR A. POE

    L’aube surprit Tania au milieu de ses incertitudes. La chambre était encore plongée dans la pénombre. Dehors la pluie tombait sans relâche, traçant de petites ellipses sur le verre des fenêtres, à mesure que les gouttes s’accumulaient. Parfois, un grand éclair projetait sur les murs de grands cercles blêmes, terribles et fantastiques.
     Au plafond, un vieux ventilateur tournait inlassablement. Couchée sur son lit de fer, les mains et les pieds solidement attachés, Tania ne pouvait le quitter des yeux. Marrant quand même. Fallait être sacrément débile pour foutre un ventilo rétro dans une chambre d’isolement. Peut-être une volonté de l’hosto ou du médecin chef qui souhaitait donner un côté vintage au gourbi, façon vieux motel pourri du Connecticut. Quelle bande de dingues. A moins que ce ne fût une énième provocation, du genre :« vous êtes littéralement trop cons, trop inutiles, pour songer à vous dessiller la tête sur le palot ».
     La jeune fille remuait faiblement, espérant soulager ainsi ses jambes engourdies. Deux jours qu’elle était enfermée ici, alternant entre des phases de sommeil et de conscience. A chaque réveil, une infirmière au regard dur, ses larges épaules étroitement sanglées dans une blouse blanche, venait implacablement lui injecter un « calmant ». Tout de même, fallait avouer qu’ils maîtrisaient la parole, les gonzes de l’hosto. Le « calmant » en question, au lieu d’apaiser ses angoisses, visait uniquement à l’abrutir comme une jument, un animal indocile que l’on mènerait tranquillement à l’abattoir. Ces gens comprendraient-ils un jour ce qu’était réellement un être humain ? Sans blague.
     Le regard de Tania errait sur les murs délavés. Ces derniers étaient couverts de graffitis obscènes réalisés par les précédents « pensionnaires ». Des vulves effrayantes, semblables à des comètes filant dans le sillages de phallus effarés. Sous l’une d’elles, ces mots tracés avec les ongles : sois un homme et porte tes couilles. Admirable : les burnes, symboles de la rédemption. Fallait croire que la moitié de l’humanité était condamnée.
Il pleuvait toujours. Dehors, l’orage traversait le ciel en longs roulements, graves et lourds. Le ventilateur ronflait en grinçant sur ses gonds. Dans sa tête tournait une ritournelle absurde de Johnny Cash, reprise d’une voix curieusement fêlée, méphitique :

And it burns, burns, burns,
The ring of fire
The ring of fire…


     Et ses souvenirs, fantômes pâles et languissants, défilaient inlassablement au son de la musique. Qu’était-ce qu’une vie ? Une étincelle dans la nuit, un sursaut, une contraction dans le néant. Qui se souviendrait de sa peine ? Qui conterait ses joies? Tous les espoirs de l’enfance, l’amour puis les larmes de sa mère, le parfum du chocolat, le goût du premier baiser - tout ceci disparaîtrait sans laisser de traces. Il en allait ainsi depuis toujours, les générations défilant les unes après les autres – cortège macabre, éternelle danse suspendue sur les bords de l’abîme.  Dire que face à l’inéluctable, l’on s’agitait encore. N’était-ce pas intolérable ? Disparaître, il fallait disparaître – trouver le repos, la nuit, enfin.
   Tania pleurait en silence, les yeux secs et douloureux.
     Enfin, la porte s’ouvrit. L’infirmière sourcilleuse reparut, accompagnée cette fois d’un médecin moustachu. Le pauvre diable n’en finissait pas de vibrer, cherchant désespérément dans sa liasse le nom de sa patiente. De longues minutes s’écoulèrent, puis la vibration s’apaisa. Réajustant ses lunettes, le médecin décocha à la jeune fille un sourire de plâtre.
     « Mademoiselle Larine. Votre séjour en isolement est terminé – cela faisait partie de la procédure, nous nous en excusons ». Il s’interrompit pour se racler bruyamment la gorge. « Il faut toujours respecter la procédure, vous comprenez ? » ajouta-t-il, l’air complice, la moustache frémissante.
     Comme Tania demeurait silencieuse, la virago émit un grognement. Puis l’on détacha ses membres, avant de conduire la jeune fille dans la « bonbonnière ». C’est ainsi que les médecins appelaient le hall principal du service psychiatrique - quoique sans raison, il est vrai. Mais fallait-il un prétexte à l’idiotie pour fleurir sous le soleil ?
     « Mademoiselle Larine, profitez de vos petits camarades. N’oubliez pas de rejoindre le réfectoire à la prochaine sonnerie ». Il désigna de sa main osseuse une vieille horloge mécanique qui ornait le mur. Curieusement, celle-ci ne fonctionnait pas – mais la moustache ne semblait guère s’en soucier. « Le parc boisé est également à votre disposition » ajouta-t-il. « Nous nous reverrons très bientôt ». Le médecin scella cette phrase de son sourire froid, énigmatique, qui n’appartenait qu’à lui. Un Méphistophélès de carton-pâte. L’infirmière gloussa, secouant ses larges épaules. Ils s’éclipsèrent tous deux, pareils aux spectres errant à la lisière du sommeil.
     La « bonbonnière » du service psychiatrique  n’était en réalité qu’un étroit couloir lugubre. Sur les ailes latérales se trouvaient les chambres, dont les portes, sinistres, s’alignaient à perte de vue. Le centre du couloir s’élargissait pour former une alcôve sordide où s’agglutinaient les pensionnaires. La peinture, rongée par le salpêtre, s’écaillait sur tous les murs, laissant à nu de larges traces de moisissures. C’était un royaume défait, suintant la pisse et la mort.
L’alcôve s’ouvrait sur le « parc boisé » - un bien grand nom pour une pelouse ridicule, ornée de quelques bancs, et que fermait une rangée de peupliers disposés en cercles. Partout, les « petits camarades » déambulaient dans un joyeux désordre. Une femme toute ridée passa devant Tania en caquetant. Un vieillard, la lippe humide, enrageait devant la télévision, exigeant qu’on lui mît « la une ». Des excréments souillaient son pantalon. Un professeur de musique, l’air fatigué, accordait mélancoliquement sa guitare sans cordes. Sa tête était enturbannée d’un formidable pansement. Deux autres – un homme et une femme – se battaient fiévreusement, se disputant le privilège rare de réaliser avec l’intervenant loisir du service une partie de puissance 4.
   Tania fut prise d’un étrange malaise. C’était fait : elle était officiellement passée de l’autre côté du mur. Les frontières de la norme étaient franchies, brisées mêmes. Elle se retrouvait enfermée loin des regards avec les indésirables, les rebus, les débris de la société. Etrange tout de même : elle qui avait toujours refusé avec force le concept de « normalité », s’y raccrochait maintenant avec désespoir. The ring of fire… The ring of fire… il y avait quelque chose de pourri dans la nature humaine, d’intensément violent. Comment expliquer autrement cette rage qui sourdait dans les relations ?
     Prise d’un frisson, elle gagna le « parc boisé ». Sous le porche, les chaises s’alignaient au soleil. Les malades fumaient en attendant la pause déjeuner (l’un d’eux avait sa clope dans l’oreille). Ici, on ne faisait rien à part attendre. Bouffer, chier dormir – l’existence résumée en sa plus pure expression.
     Elle passa son chemin, ignorant les hennissements d’une vieille haridelle qui lui demandait méchamment une cigarette. Au cul ta clope pensa-t-elle. Et le désespoir la reprit à l’idée que cette femme grossière, effondrée, était peut-être la propre image de son avenir.
     Le jardin était désert. Nulle fleur – seulement la terre sèche et nue. Les nuages de la veille avaient disparu, laissant le ciel vide et creux, d’une blancheur de craie. Tania sentit sa gorge se serrer. Quelque chose dans ce paysage morne, sans espoir, la ramenait à sa propre solitude. Déjà, elle apercevait la suite de ses jours, pareils à ces allées qui se perdaient, livides, sous l’ombre immense des peupliers. Une existence grise, inutile, sans personne pour l’aider, pour soutenir sa détresse. Une solitude atroce, toujours plus profonde, plus impénétrable. Ô les joies de son enfance – qu’étaient-elles devenues ? La vie n’était décidément qu’une infâme saloperie. 
-   «Beau temps n’est-ce pas ? » fit une voix derrière elle.
Tania se retourna vivement. Non que ces paroles banales ne l’eussent surprise, mais elles avaient été prononcées avec un flegme, un détachement inhabituel, à la fois mélancolique et amusé. Derrière elle, confortablement installé sur un banc, se tenait un homme d’une cinquantaine d’année. Ce dernier fumait tranquillement une pipe, dont la fumée se dissipait en longues arabesques sibyllines. Qu’un homme se trouva là, quoiqu’elle ne l’eût pas vu, n’avait en soi rien de surprenant – mais ce gaillard possédait quelque chose de spécial. Il ressemblait à Humphrey Bogart, ou peut-être Corto Maltese ; un aventurier perdu – triste et cynique – égaré sur les rivages du temps. Son regard brillait. D’un geste lent, il désigna les peupliers.
« Voyez ces arbres qui s’élancent vers le ciel, impassibles. On dirait des rois terribles, arborant fièrement leurs couronnes de feuillages. J’imagine qu’ils nous méprisent, nous autres qui nous affairons candidement, aussi fragiles et dérisoires de leur point de vue que les fourmis qui courent sous leur écorce. Pourtant, ces rois défaits sont dans l’erreur : ils ignorent que c’est nous qui les avons plantés près de cet asile, que nous avons la maîtrise de leur existence. Et pourtant, ils continuent de croître superbement, tranquilles, au rythme des saisons ».
Il avait gardé la même posture flegmatique tandis qu’il parlait, la fumée s’élevant lentement de sa pipe. Il tenait à la main un livre ouvert – La Montagne magique. « Ainsi faisons-nous. Ces arbres sont à notre image ». Il eut un rire sec, coupant comme la pierre, et pourtant ses yeux brillaient toujours. Tania le regardait fixement, méfiante. «On se connait» ?
« On se connaît toujours. Il n’y a pas deux êtres sur terre qui puissent raisonnablement s’appeler étrangers. Remontez en ligne directe votre ascendance, et vous découvrirez béatement que vous êtes la sœur de votre voisin. Nous ne sommes jamais qu’étrangers à nous-mêmes. Partant, notez que cela jette un voile absurde sur toutes nos guerres. Ô futilités de l’hommes, tristes effusions… »
L’homme – Tania l’avait mentalement surnommé Bogey – n’avait cessé de sourire. La jeune fille se taisait. Encore un maniaque, un obsédé, un dégueulasse. Se croyait certainement fin à multiplier les paradoxes. Un Voltaire de pacotille, agitant vainement ses membres déplumés. Elle souriait intérieurement.
   Sur le toit de l’hôpital tournait une antique girouette, comme l’on pouvait en voir autrefois dans les fermes américaines. Les nuages, au loin, avaient reparu, traçant d’immenses cercles cotonneux dans le ciel. Ils étaient toujours seuls dans le parc boisé. Bogey la regardait toujours. Il avait refermé la Montagne Magique.
« Une crise existentielle hmm ? (il insista sur le mot) Ah, les enthousiasmes de la jeunesse ! Voyez, j’ai connu moi aussi ce « ténébreux orage ». A votre âge, toutes les forces se concentrent, puis se relâchent d’un coup – et vous voici embarquée sur la mer furieuse du déplaisir, croyant tout connaître mais ne connaissant rien. Nos existences sont pareilles à l’obélisque de la concorde – recouvertes de symboles incompréhensibles dans une terre où nul ne peut les comprendre ». La fumée de sa pipe enveloppait à présent son visage, lequel semblait suspendu au-dessus d’une mer de brume.
   Tania serrait les dents, les mains dans les poches. Une colère inexplicable la prenait aux tripes.
« Ecoutez vieux, sauf erreur de ma part, on sait lire les hiéroglyphes ».
« En êtes-vous certaine ? Je n’oserais discuter avec vous sur ce point ».
« Vous parlez toujours ainsi ? Par énigmes ? Vous voulez que je vous dise ? il me semble que vous êtes un mystificateur, un mou du bide persuadé de sa propre excellence – à peine une caricature, une ombre. Je hais les têtes carrées de votre espèce, tout ceux qui savent, qui pensent avoir compris. Qu’avez-vous à m’apprendre, vieil imbécile ? Vous êtes aussi au fond du trou, tout aussi toqué que les autres, et peut-être plus misérable encore ».
Elle avait parlé avec rage, déversant son malaise sur ces yeux rieurs. Mais cela ne produisit aucun effet sur Bogey. Ou plutôt si – ses yeux pétillaient davantage encore, quoiqu’une subtile nuance – un voile de tristesse peut-être – avait traversé ses prunelles sombres.
   Il se leva lentement, la fumée de sa pipe se dissipant en lourds panaches bleutés. Il avait jeté une veste grotesque et bariolée sur ses épaules. Malgré cette apparence comique, il conservait un éclat singulier, digne – presque aristocratique. On eût dit un Prince indien sorti de quelque songe splendide et magnifique. Il fixait toujours Tania.
   « Il faut briser le cercle » dit-il simplement. Puis sans attendre de réponse, il quitta la jeune fille pour rejoindre la « bonbonnière ». Au loin, une sonnerie lugubre retentissait – il fallait regagner le réfectoire. Pourtant, Tania fut longtemps avant de pouvoir esquisser un geste. Au-dessus d’elle, les peupliers dansaient toujours, imperturbables.

*
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« Modifié: 15 Novembre 2020 à 19:20:34 par Eliande »

 


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