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Auteur Sujet: Costume, cravate  (Lu 1825 fois)

Hors ligne Amélie

  • Tabellion
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Costume, cravate
« le: 02 Novembre 2020 à 20:36:47 »
Voici à nouveau un ancien texte. N'hésitez pas à m'en faire un commentaire, sans vous embêter de l'orthographe. Je vous remercie tous. Bonne soirée à vous et, je l'espère, bonne lecture.

Je suis un homme en costume, je suis un homme en cravate.
Tous les jours, je pars très tôt de chez moi, je prends le tramway pour traverser la ville, puis je longe le canal en direction d’un grand building où se trouve mon bureau de travail.
 Je suis dans le business. J’ai même une secrétaire dont ma femme reste jalouse.  D’ailleurs, lorsque je rentre le soir, j’aime lui raconter ma journée en détails sans oublier de lever un sourcil lorsqu’il est question de mon assistante. Alors, comme une enfant, elle vient me frapper l’épaule sans grande conviction puisqu’évidemment, elle le sait très bien : je n’aime qu’elle.
Petits, nous nous étions retrouvés dans la même école. Là où les garçons détestent les filles, j’avais trouvé pour ma part l’une de mes meilleures amies. Elle et moi faisions les quatre cents coups. 
Mais, par la suite, ses parents étaient repartis à plusieurs centaines de kilomètres de là, déchirant mon petit cœur d’enfant, pour finalement revenir sept ans plus tard.
C’est à la faculté que nous nous sommes donc revus. Au détour d’un couloir, j’avais senti son parfum et déjà, je savais que je lui appartenais.
Elle avait ensuite pris l’habitude de toujours me laisser derrière elle un petit bateau de papier sur lequel elle notait : « Carpe Diem ». Je les avais longtemps ramassés puis gardés pour moi dans un petit coffre de bois bien caché au fond de mon armoire jusqu’au jour où j’avais décidé simplement d’y ajouter mon numéro de téléphone, laissant le bateau là ou je l’avais trouvé. Quelques heures plus tard, elle m’appelait.
Depuis ce jour, nous ne nous sommes jamais quittés.
Elle avait décidé qu’elle se marierait en fushia, nous nous sommes mariés en mai. Une ceinture parme soulignait sa taille et rehaussait les perles de son bustier. 
Maintenant, j’ai deux beaux enfants, de huit et douze ans. Alice, la plus jeune, porte le prénom de ma grand-mère, et Timéo, mon fils, prend à cœur son rôle d’aîné. Ils ont tous les deux de grands yeux bleus, les yeux de leur mère, mais leurs cheveux ont la couleur profonde du plumage d’un corbeau, comme les miens.
Nous vivons tous les quatre dans un quartier tranquille aux abords de la ville. Comme je l’avais autrefois rêvé.  Une belle maison bien chauffée où j’aime prendre de longs bains après une intense journée de travail.
Le matin, j’ai l’habitude de me faire une bonne tasse de café brûlant avant d’aller affronter l’hiver qui arrive toujours à se frayer un chemin jusqu’à ma peau malgré mon manteau bien épais, mon écharpe en cachemire et mes gants de cuir.
Lorsque je descends du tramway, je suis obligé de passer tous les jours devant une petite boulangerie d’où s’échappe une bonne odeur de pain chaud. La lumière traverse les grandes vitres de la devanture et vient éclairer la rue encore endormie.  Alors, je ne résiste pas. Je retire l’un de mes gants, pose ma main sur la poignée et entre dans le petit commerce comme on entre dans un sanctuaire. Seule la clochette de la porte d’entrée vient briser le silence. Puis, je sors mes billets pour m’acheter un ou deux croissants. Avant de partir, la boulangère me glisse ses petites pièces froides dans le creux de la main. Je les mets au fond de ma poche et les entends s’entrechoquer à chacun de mes pas. Même si je déteste sentir toute la journée mon manteau alourdi par la petite monnaie, j’ai pris l’habitude de ne la sortir de mes poches qu’une fois le soir arrivé où je la glisse en cachette entre les doigts de mes enfants. « Ne le dites pas à maman hein ! », et je vois mes petits complices sourire avant de partir rapidement chacun à leur chambre. Dans l’entrebâillement de leur porte, je les vois m’adresser un clin d’œil appliqué avant d’entendre les centimes tomber au fond de leurs tirelires.
De quoi désillusionner les clochards qui espèrent chaque matin, chaque midi et chaque soir.
 Je passe tous les jours devant eux mais ne les regarde qu’à peine puisque de toute façon, sur le trottoir, on y voit toujours les mêmes se tourner les pouces tout en réclamant la charité. C’est si facile…
Alors, j’avance tout droit, je longe gentiment le canal tout en évitant de mettre des miettes sur mon épais manteau, mon écharpe en cachemire et mes gants de cuir.
Ma vie se passe. Ainsi, les jours défilent. Je suis heur-…..
« Hey Pépère ! Ouvre les yeux. »
Je posai mon regard sur le visage de celle qui m’avait interpelé interrompant ainsi le fil de mes pensées. Elle avait les traits tirés et deux grandes poches lui tombaient sous les yeux.
« Tu m’fais peur quand tu fais ça. J’te crois toujours crevé ! », continua t’elle alors de sa voix égrillarde.
Elle secoua le sac qu’elle tenait à la main. Un relent de vinasse s’éleva jusqu’à moi. Je réprimai alors un léger haut le cœur.
« Un jour, tu vas claquer et j’le verrai même pas. »
Je commençai à trembler sous la surprise et le froid.
« Tu dormais ou quoi ? »
« Nan », bredouillai-je, «  Je-je pensais. » 
Elle se mit à sourire révélant ainsi ses dents manquantes mises en relief par le cadre que formait la crasse des autres tout autour.
«  Ha oui, c’est vrai qu’t’es un intellectuel toi ! » 
Je restai là, complètement hébété, tandis qu’elle continuait de sa forte voix.
 « Mais, tu f’rais bien de r’monter un peu ta couverture. Y caille quand même. J’ai les doigts congelés » 
Elle souffla dans le creux de ses mains puis avança ses doigts crasseux pour remonter mon col. Dans un premier temps, je me contentai de la dévisager sans comprendre la situation      -  j’avais l’impression d’être dans un rêve de très mauvais goût - puis, je reculai tout à coup.
Cette mendiante me dégoutait au plus haut point. Elle avait des nœuds plein les cheveux, des rides plein le visage et cachait son cou dans une doudoune jaunâtre trouée au niveau des coudes. Je déglutis bruyamment.
 « De quel droit me touchez-vous madame ? Je suis un homme en costume voyez-vous ? » lui dis-je alors tout en sentant la colère monter doucement.
« Oui… Je sais, tu me l’as déjà dit. » 
Elle essaya de me serrer sur son sein. Je reculai de nouveau, plus rapidement cette fois-ci.
Mon geste brusque fit japper le chien qu’elle tenait en laisse.
 Je n’avais pas remarqué l’animal jusqu’alors mais, maintenant que ce molosse me montrait les crocs, je ne pouvais plus l’ignorer.
Son pelage brun presque rayé faisait étrangement ressortir les veines de ses yeux. Il semblait hargneux, passant incessamment la langue sur ses dents, les oreilles en arrière et l’échine courbée.
Je sentais mon cœur s’accélérer et une sueur froide commença à glisser le long de mon front.  J’avais toujours eu peur des chiens puisque, petit, alors que je me trouvais au parc avec ma mère, j’avais été violemment mordu par l’un d’entre eux à la main droite. La marque y est d’ailleurs toujours restée bien ancrée dans ma chair, et la crainte, bien ancrée dans mes sens.
Un coup de laisse suffit pourtant à faire taire l’animal qui couina sous le choc avant de se rassoir, la mine basse, aux pieds de sa maîtresse.
 Je portai alors de nouveau mon attention sur cette femme gardant toujours les réactions du chien dans mon champs de vision. Plus j’observais son visage osseux, plus j’avais l’impression qu’il se déformait. Sa bouche prenait tantôt le rictus d’un arlequin, tantôt celui d’une évadée. Il me semblait voir ses yeux disparaître, s’enfoncer profondément dans leurs orbites créant ainsi deux grands trous béants à ce masque de foire.
 A chaque clignement de paupières, je voyais face à moi une nouvelle incarnation de la terreur.
 « Je suis un homme en cravate », lui criai-je alors les yeux fermés, essayant ainsi de reprendre mes esprits.
Lorsque je relevai mes paupières, je vis de nouveau le visage de cette femme. Cependant, quelque chose avait changé puisque désormais, c’était une intense tristesse qu’il me renvoyait.
 Une ombre passa dans ses yeux délavés tandis qu’elle pinçait sa lèvre inférieure.
Nous étions là, tous les deux face à face dans la rue encore sombre.
Le froid mordait désormais tout à fait ma peau. Je voulus resserrer un peu plus mon écharpe autour de mon cou mais… je n’avais plus d’écharpe. Mes gants avaient eux aussi disparu laissant devant moi deux grosses mains pleines de crevasses aux ongles rongés et crasseux.
A mes pieds se trouvait une vieille couverture à carreaux qui me fit fortement penser à une nappe de pique-nique. J’y donnai un coup de pied rageur qui, à ma grande surprise, réveilla une forte odeur d’urine.
J’avais alors cessé de bouger.
« Ah…tu reviens à toi mon vieux. Je le vois dans tes yeux.» elle baissa la tête. « Ouais… je sais…c’est pas cool. »
Effectivement, les souvenirs commençaient à se redessiner lentement. Des flashes plus ou moins flous me revenaient en mémoire.
 Alors, la peur au ventre, je portai les mains à mon visage pour découvrir que sur mes joues courrait une barbe de plusieurs jours voire de plusieurs mois.
Sans plus parler, je m’étais rassis sur le trottoir, entre les multiples bouteilles vides.
 J’avais l’impression qu’un vent soufflait violemment dans ce qui fut autrefois mon corps. Un tourbillon jouait désormais avec mes organes. Il les secouait, les frappait, les nouait les uns aux autres pour les dénouer l’instant d’après. Mes veines se jetaient contre mes nerfs, mes muqueuses contre mes entrailles, mes «  je ne sais pas » contre mes «  je ne sais plus ». Mon corps criait, s’exprimait violemment pour lui-même mais, dans ma tête, le silence sonnait mon glas.
Elle s’approcha de moi et remit tendrement la couverture sur mes épaules avant d’agiter devant nous une petite gamelle dans laquelle se battaient quelques pièces de cuivre.
« Soyez généreux les amis, c’est Noël…. » croissait elle à tous ceux qui passaient à côté de la petite boulangerie.
Les premiers rayons du soleil venaient déjà caresser la scène.
Quant à moi, je restai silencieux, le regard vide.
 Le chien avait posé sa tête sur mes genoux. Je le caressais machinalement rabattant désormais de moi-même ses oreilles vers l’arrière.
Soudain, sans aucun bruit, les larmes s’étaient mises à couler sur mes joues tandis que passait sur le trottoir d’en face, pressé, un homme en costume rajustant sa cravate.

Hors ligne tenilam

  • Tabellion
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Re : Costume, cravate
« Réponse #1 le: 02 Novembre 2020 à 23:07:14 »
En temps normal j'ai envie de baffer l'auteur lorsque je vois le héros se réveiller à la fin en mode "oh moins dieu, plus jamais de chocapic avant de me coucher" mais ici le rêve a vraiment un lien avec le réel, donc ça passe ;)

Plus sérieusement, je trouve ce texte très bien écrit.
La vérité se découvre peu à peu, grâce notamment à "on y voit toujours les mêmes se tourner les pouces tout en réclamant la charité. C’est si facile…" qui me paraissait bien suspicieux et dissonant  :o
Le texte prend la peine de continuer après la révélation, peu commun et sympa également.

Je pense pas qu'il y ait quelque chose de crucial à améliorer. Eventuellement, ça aurait été amusant que le rêve contienne des détails communs entre la femme du rêve et la femme de la réalité. Un peu comme si le héros n'osait s'avouer qu'il y avait au moins une chose dans sa vie qu'il n'avait pas envie d'échanger contre le costard du passant
Mon site, avec tous mes récits : tenilam.fr

Hors ligne Amélie

  • Tabellion
  • Messages: 33
Re : Re : Costume, cravate
« Réponse #2 le: 03 Novembre 2020 à 12:41:20 »
En temps normal j'ai envie de baffer l'auteur lorsque je vois le héros se réveiller à la fin en mode "oh moins dieu, plus jamais de chocapic avant de me coucher" mais ici le rêve a vraiment un lien avec le réel, donc ça passe ;)

Plus sérieusement, je trouve ce texte très bien écrit.
La vérité se découvre peu à peu, grâce notamment à "on y voit toujours les mêmes se tourner les pouces tout en réclamant la charité. C’est si facile…" qui me paraissait bien suspicieux et dissonant  :o
Le texte prend la peine de continuer après la révélation, peu commun et sympa également.

Je pense pas qu'il y ait quelque chose de crucial à améliorer. Eventuellement, ça aurait été amusant que le rêve contienne des détails communs entre la femme du rêve et la femme de la réalité. Un peu comme si le héros n'osait s'avouer qu'il y avait au moins une chose dans sa vie qu'il n'avait pas envie d'échanger contre le costard du passant

Merci pour ce commentaire.
Disons en fait que l'idée c'était que le narrateur ne rêve pas, il se souvient. Il avait une vie idéale auparavant, il était " de l'autre côté", se pensait comme immunisé de la pauvreté, de la misère, jugeait les autres. Mais la roue a tourné, le choc a été brutal, il est comme traumatisé et n'arrive toujours pas à réaliser ce qui lui est arrivé.  Et finalement, il sombre ponctuellement dans la folie.

C'est un peu une mise en garde ce texte, on peut tout perdre d'un instant à l'autre, ne jugeons pas les autres trop vite car demain, ce peut être nous sur ce bout de trottoir .... Un texte joyeux n'est-ce pas  ? XD

Je ne sais pas si c'est plus clair, ou si c'est plus ou moins ce que vous aviez déjà compris. Ici, pas de "PAF et ça fait des chocapic ! " XD

En tout cas, encore une fois, merci pour votre commentaire !
Et au passage, bonne journée. ;)

Hors ligne tenilam

  • Tabellion
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Re : Costume, cravate
« Réponse #3 le: 03 Novembre 2020 à 16:36:25 »
D'accord, je l'avais mal compris, en m'imaginant 1. qu'il rêvait 2. qu'il n'avait jamais gouté à la vie en costume

J'ai peut être été influencé par un souvenir personnel d'un sdf dans le métro qui au milieu de son délire éthylique, se croyait en train de prendre congé d'un hôte chic qui lui avait servi des escargots. Bref, l'hypothèse du rêve de confort ne me choquait pas du tout :)
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Hors ligne Amélie

  • Tabellion
  • Messages: 33
Re : Re : Costume, cravate
« Réponse #4 le: 03 Novembre 2020 à 18:59:13 »
D'accord, je l'avais mal compris, en m'imaginant 1. qu'il rêvait 2. qu'il n'avait jamais gouté à la vie en costume

J'ai peut être été influencé par un souvenir personnel d'un sdf dans le métro qui au milieu de son délire éthylique, se croyait en train de prendre congé d'un hôte chic qui lui avait servi des escargots. Bref, l'hypothèse du rêve de confort ne me choquait pas du tout :)

Remarque, je vais relire mon texte, peut-être ( et surement) peut-il être compris comme cela ;)

 


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