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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Dans la tisanerie jaune

Auteur Sujet: Dans la tisanerie jaune  (Lu 890 fois)

Hors ligne GeGinger

  • Troubadour
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Dans la tisanerie jaune
« le: 31 Octobre 2020 à 19:33:38 »
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A la tisanerie jaune

Tout à commencé avec le nain de jardin. Quand je suis rentrée de congés fin aout, je lui ai trouvé une mine déconfite, genre qui a mal dormi ou qui couve une grosse déprime, le teint blafard, les paupières gonflées.

Le nain de jardin ?
Oui, celui de la tisanerie jaune, en haut à gauche de l’étagère à coté du cosmonaute au casque doré et du chien en porcelaine façon ballon de baudruche, vous savez ce trio insolite coincé deux rangées de livres destinés au pilon et leurs affreux bibelots design.

Le matin, j’arrive tôt au bureau. Je suis la première et quand je pose mon sac à main sur le meuble laqué blanc, les stores se lèvent tous seuls dans un léger bruit de moteur électrique, au fur et à mesure que les néons clignotent. J’allume mon ordinateur, je regarde mes mails s’afficher un à un et quand en bas à droite de l’écran apparait que tous les dossiers sont tous à jour, je me lève pour aller boire mon café à la tisanerie jaune. Mes collègues ne sont pas encore arrivés. De toute façon, je n’ai pas envie de prendre mon café avec eux, ils me gonflent avec leurs adresses de primeurs bio, leurs recettes de plats végan, la critique de la pièce de théâtre qu’ils ont vu samedi soir ou celle du dernier Joël Dicker. Sacrés bobos… je préfère boire mon café seule, en silence. C’est un petit moment à moi, un instant hors du temps dont je profite. Mais en fait, je ne suis pas vraiment seule. Je m’installe dans le gros fauteuil gris et je fais face au nain de jardin, au cosmonaute au casque doré et au chien de porcelaine, dans ce petit coin convivial, dénommé « la tisanerie jaune » aménagé pour qu’on se sente bien ; comme chez nous. Au début, j’ai trouvé ça ridicule, ils peuvent toujours se gratter pour que j’oublie que c’est ici un lieu de travail, que j’oublie de rentrer chez moi le soir. Je ne perdrai mon âme dans cette lumière bleue, dans cet alignement de bureaux et de fauteuils qui sentent le catalogue Ikea jusque dans leurs déclinaisons de couleurs. Mais au fil du temps, je me suis rendu compte, à mon corps défendant, que cela fonctionnait. Je me sentais bien sur ce gros fauteuil gris avec mes nouveaux copains. Ils étaient d’une compagnie agréable. Pas très causant certes. Ils ne me parlaient pas trop de leurs soirées en solitaire, dans ce paquebot illuminé. Le cosmonaute évitait de me parler de ses plantations de patates, le chien de porcelaine de son maitre qui l’avait lâchement abandonné sur cette étagère la veille de son départ à Reykjavik. Je ne leur parlais pas de mes amants, ni de mes coups de déprime devant des bouteilles de chasse spleen. On évitait certains sujets mais on était content de se retrouver chaque matin. Cette complicité atypique me rappelait mes années lycée. Les collègues arrivaient par petites vagues, ils défilaient devant la machine à café en parlant trop fort. Avec le cosmonaute et le nain de jardin, nous ne disions rien, on les écoutait raconter leurs vacances à Ibiza avec un sourire en coin. Cela aurait pu continuer longtemps, peut être un million d’années. Mais il n’en fut pas ainsi.
Tout a commencé avec le nain de jardin et sa triste mine.

Ce qui s’était passé pendant mes congés, je n’en ai rien su. Ils n’ont pas voulu me le dire. J’étais attristé de voir le nain de jardin ainsi avec sa tête des mauvais jours et je ne savais que faire pour l’aider. Au fond, je le comprenais, quoi de plus triste que le destin d’un nain de jardin en porcelaine jaune, perdu sur une étagère dans une tour de la Défense. Et moi, moi, qui suis du genre de ceux qui ne supportent pas de voir leurs amis tristes, moi, qui suis du genre de ceux qu’on peut appeler à trois heures du mat’ pour raconter ses malheurs, moi, qui écouterait n’importe quoi l’oreille tenue sans grommeler, j’étais prête à tout pour rendre le sourire à Joyeux.

Joyeux ?
Oui, c’est bien un non de nain de jardin, non ? Quoiqu’en ce moment il a plutôt une tête de Grincheux. Mais qu’importe sa tête, c’était mon ami, je ne pouvais pas le laisser ainsi. On en a parlé avec Matt et il était d’accord avec moi sur le fait qu’il fallait faire quelque chose.

Matt ?
Le cosmonaute, Matt Damon dans le film de Ridley Scott.
J’ai réfléchi toute la journée et c’est en repensant à ce film de Jean-Pierre Jeunet que l’idée m’est venue. Je ne savais pas si c’était une bonne idée mais il fallait faire quelque chose et j’était prête à tout tenter. Alors le soir même quand je suis arrivée chez moi, j’ai aussitôt ouvert le premier tiroir de la commode de l’entrée, celui où je range mon courrier et sous les veilles factures France télécom et la feuille d’impôts fraichement tombée, j’ai retrouvé une carte postale de Mireille du pays Basque, sur laquelle se détachait le sommet de la Rhune sur un fond de ciel bleu. Au dos elle me racontait le rire de ses petits-enfants dans les vagues, le soleil qui se couche sur les apéros dinatoires. J’ai pensé que ça ferrait l’affaire et je l’ai glissé dans mon sac à main pour être sûre de ne pas l’oublier le lendemain matin.

Le lendemain à la première heure, avant même de boire mon café, j’ai offert mon présent à Joyeux. J’ai déposé à ses pieds la carte postale de Mireille. Il posait alors, fièrement, comme dans le film de Jean-Pierre Jeunet. Il semblait un peu étonné, voir gêné, visiblement pas très habitué à ce genre de démonstration d’amitié. À l’émotion que j’ai lu dans ses yeux, je pensé que cela lui avait fait plaisir. Matt aussi semblait content, fier de moi. Mais ce mieux-être n’a pas duré longtemps, à peine quelques jours, une semaine peut être. J’ai tenté un deuxième essai. Sur le frigo, j’ai trouvé une carte postale de Francois. Il me l’avait envoyé de Vienne, l’image était gaie. Elle faisait plus envie que le sommet de la Rhune, on y voyait des maisons aux formes étranges et aux couleurs bigarrés, sur la face B, mon ami y chantait le vin nouveau et les effets du soleil sur dorures des musées, comment ça brillait, comment c’était joyeux. J’ai pensé que cela plairait plus au nain de jardin, que cette image l’aiderait à s’évader de la tour de verre. Hélas, l’effet de surprise était passé et ses yeux ne se sont pas illuminés quand j’ai remplacé le profil de la Rhune par la lumière de la capitale d’Europe de l’Est. J’ai cherché une explication dans le regard de Matt. Mais il a tourné la tête et je n’ai pas trouvé ses yeux noirs derrière le reflet doré de sa visière. Quelque chose m’échappait, quelque chose qui devait se nouer entre eux pendant les heures que je passais devant l’écran de mon ordinateur à quelques benchs de là. Alors j’ai joué mon va-tout. A la maison, au fond d’un placard, dans une petite boite en carton bleu, dormaient quelques souvenirs de voyage, une tirelire en forme de boite aux lettres de l’United Kingdom, un chameau en cuir venu des souks de Marrakech, quelques pièces de deux et cinq francs polynésiens, j’y ai trouvé une photo de la plage de Papara. En la regardant bien, on y entendait le bruit de l’écume de la passe s’échoue sur le sable noir, les cris des enfants dans le brouhaha des vagues et le moteur diésel d’un vieux truck rouge qui filait vers Papeete. On y sentait la chaleur du soleil au zénith et le parfum enchanteur de la fleur de tiaré. En fouillant, j’ai même reprouvé un vieux ticket de bus pour le village de Teahupoo, le mur des têtes en polynésien, là où la route s’arrête, tout au bout du monde. C’était ma dernière chance.

Joyeux n’a pas réagit quand j’ai échangé pour une deuxième fois l’image déposé à ses pieds. Matt et Toby non plus.

Toby ?
C’est ainsi j’ai nommé le chien en porcelaine façon ballon de baudruche, pale imitation de Jeff Koons. Cliché ? Oui, j’avoue.

Entre la photographie de Papara et les bottes de Joyeux, j’ai glissé le ticket de bus. Le temps avait effacé les traces du compostage, il pourrait resservir. Je ne savais pas comment interpréter leur absence de réaction à tous les trois. Je me sentais un peu trahie dans mes preuves d’amitié. J’ai bu mon café sans ouvrir la bouche moi non plus, sans oser les déranger plus longtemps. Je suis retourné à mon bench après mettre bruler la langue. J’étais un peu perdue, toute la journée, j’ai eu l’esprit ailleurs. Je m’en souviens très bien c’était un vendredi. J’ai quitté plus tôt sans retourner les voir dans l’après-midi.

Le lundi quand je suis allée boire mon café à la tisanerie jaune, il avait disparu. Je me suis retrouvée seule face aux regards fuyants de Matt et Toby. Fuyants ou accusateurs, c’était difficile à déterminer. Je ne leur ai même pas posé de question, sûre qu’ils devaient m’en vouloir d’avoir offert à Joyeux une échappatoire et qu’ils ne se retrouvent plus que tous les deux sur cette étagère de la tisanerie jaune entre les vases façon cactus cramé par le soleil mexicain et un livre sur les tramways au fil des temps, édition financée par Ile de France Mobilité. Matt surtout devait ressentir de la rancœur envers moi, les capacités d’échange de Toby étant visiblement très limités. Pendant plusieurs jours, j’ai bu mon café face à eux sans rien dire ruminant des regrets, cherchant à me convaincre que Joyeux ne pouvait être que mieux là où il était maintenant, qu’il ne fallait jamais chercher à retenir quelqu’un contre son gré, que le bonheur des autres ne se commandait pas. J’ai eu du mal et toute cette histoire commençait à affecter mon moral. On devait le lire sur mon visage car plusieurs de mes collègues sont venus me voir pour me demander si j’allais bien, si j’avais des soucis.
-   Oui, tout va bien, leur répondais-je hypocritement.

Pour dire vrai ça n’allait pas, tout avait commencé avec le nain de jardin et ça a continué avec le cosmonaute.
Au bout de quelques jours, je n’en pouvais plus de leurs regards fuyants à tous les deux, Matt et Toby, de leur silence, de leurs mâchoires serrées. J’aurais pu tourner la page, aller boire mon café dans une autre tisanerie, à la bleue ou encore au lounge, mais je ne suis pas du genre à baisser les bras si rapidement. Je suis quelqu’un d’opiniâtre. J’ai continué à m’assoir dans le gros fauteuil gris tous les matins. L’automne approchait et iles petits matins étaient de plus en plus sombre, dehors comme dans mon cœur. Je me disais que le temps effacerait leur chagrin, qu’il me fallait attendre, être patiente. Le temps efface bien des peines, console bien des chagrins, des plus gros que celui lié au départ d’un ami pour les antipodes. Je gardais espoir, au printemps, quand le soleil chaufferait de nouveau les parois de verres, quand on entendrait le chant des oiseaux jusque dans ce monde minéral, les choses s’arrangeraient d’elles-mêmes. Pourtant malgré les semaines qui passaient, impertubables, je ne voyais aucun signe d’amélioration. C’est le regard de Matt qui me contrariait le plus, le fait que je n’arrivais pas à le saisir derrière le reflet doré de sa visière. Impossible de savoir ce qu’il pensait alors qu’il y a encore quelques semaines nous entretenions une franche complicité. Il me fallait employer les grands moyens, je sentais bien qu’il se tramait quelque chose qui me dépassait et que ce qui avait commencé avec Joyeux risquait de ne pas s’arrêter là.

Cette phrase tournait dans ma tête comme une ritournelle, « Tout a commencé avec le nain de jardin… ». J’espérais silencieusement qu’elle ne s’avèrerait pas être une prophétie, que rien ne continuerait avec le cosmonaute. J’ai pris la décision de ne pas me laisser faire, de prendre le destin en main. Pour dompter leurs regards fuyants, j’ai eu l’idée de subtiliser dans les anciennes affaires scolaires de ma fille une planche de gommettes. J’en ai trouvé une sur laquelle il restait quelques ronds de toutes les couleurs, un carré rouge, un triangle bleu et une petite princesse digne de Disney qui n’était visiblement pas à sa place. Elle a vit du échoir sur ce carré de papier blanc au cours d’une activité manuelle d’un autre temps. Elle était charmante dans sa longue robe à crinoline jaune. Elle ressemblait à la princesse de la Belle et la Bête avec sa longue chevelure châtain clair et son sage sourire. Belle, c’est un prénom qu’on dirait inventé pour elle. En la voyant, je me suis dit que la couleur de sa robe n’était pas liée au hasard, qu’elle serait la solution à ce qui nous travaillait depuis quelques semaines. Il va sans dire que je me suis planté dans les grandes largeurs. J’ai merdé grave.

J’étais à des milliers de kilomètres d’anticiper les conséquences de mon geste quand j’ai fait les présentations le matin suivant. D’abord, j’ai collé des gommettes sur le casque doré de Matt et à la naissance des oreilles de Toby, puis j’ai collé Belle sur le fond de l’étagère à droite de Matt. La colle était vieille, elle ne tenait pas très bien. J’ai dû appuyer très fort avec le poing mais elle se décollait quand même à la base, comme si sa robe volait dans le vent.
Et très solennellement, j’ai dit :
-   Matt, Toby, je vous présente Belle.
-   Belle, Matt, Toby.
J’ai cru bon d’ajouter :
-   Des amis très chers.
C’était un peu trop, peut-être.
Les yeux de Toby se sont animés. Je n’aurais pas été convaincue que c’était un chien de porcelaine, j’aurais juré le voir remuer la queue et l’entendre japper. Matt, quant à lui, a continué de faire la gueule. Cela n’a pas duré longtemps mais je n’avais pas anticipé la tournure que ça prendrait. Si j’avais su.

Les choses ont changé dès le lendemain. J’ai remarqué ses œillades vers Belle, les jours rouges et le regard gêné de la princesse. J’ai souri. J’ai trouvé cela attendrissant. J’ai même cru que la solution était là. C’est tout juste si je ne les ai pas imaginé partir bras dessus, bras dessous pour aller promener Toby. Je me réjouissais de leur nouveau bonheur. Et puis au fur et à mesure que le temps passait, quelque chose à commencer à me gêner. Un je ne sais quoi qui faisait que je me sentais comme une intruse. J’avais l’impression de déranger. J’avais un peu la rage aussi car s’il était évident que Matt et Toby avait retrouvé un certain bonheur, ils continuaient de m’ignorer. Ils faisaient comme si je n’existais plus. Je leur en voulais un peu d’être si rancuniers et j’estimais que ma maladresse ne méritait pas une telle punition. Et par rapport à Belle, ils n’étaient pas reconnaissants. C’étaient quand même un peu grâce à moi qu’ils c’étaient rencontrés. Et pourtant, je m’obstinais. La robe de Belle se décollait de plus en plus. Tous les matins, j’étais obligé de la remettre en place. Une fois, je l’ai même retrouvé sous l’étagère. J’ai dû me contorsionner pour l’attraper, fesses en l’air, face collée contre la moquette, j’ai eu quelques secondes d’angoisse qu’un collègue me surprenne dans cette position embarrassante. Je l’ai repositionné mais elle ne collait vraiment plus.
Croyez-vous qu’ils aient eu un regard de reconnaissance envers moi ?
Que nenni !
J’étais dépitée. J’ai poussé un grand soupir et je me suis retourné pour me servir mon café. Quand je leur ai tourné le dos, je les ai vu, du coin de l’œil, se rapprocher subrepticement l’un de l’autre, à la limite de frotter l’une contre l’autre leurs corps de porcelaines et de plastique. Mon sang n’a fait qu’un tour. Je crois bien que j’étais jalouse, de leurs regards échangés dans lesquels on lisait de la tendresse, du bonheur, de l’amour. Alors que moi, je n’avais rien, pas un regard, je ne recevais rien, aucune preuve d’amour. Je me sentais exclue du cercle qu’ils formaient, de ce petit cocon qui pouvait s’apparenter à une famille. Je ne faisais plus partie de leur monde. À partir de là ce fut de pire en pire. Au début, ils essayeraient d’être discrets et puis quand ils ont vu que j’avais compris ils ne se cachaient même plus. Je les voyais se rapprocher l’un de l’autre, étendre leurs membres inertes pour caresser une croupe, l’arrondi d’une poitrine dessiné sur du plastique autocollant. Un matin, c’est sûr, le cosmonaute lèvera sa visière dorée pour se pencher sur le visage de Belle. Il l’embrasserait écrasant la robe de crinoline contre sa combinaison. Je les ai imaginés dans des positions de dépravés, exécutant des mouvements va et vient lubriques. C’en était trop pour moi. Dans un geste de colère, j’ai décollé Belle. Comme une tortue sur le dos, elle gisait désormais sur l’étagère, incapable du moindre mouvement, à la merci du moindre courant d’air. Engoncé dans sa combinaison de porcelaine, Matt ne pouvait pas lui porter secours. J’ai regagné à mon bureau sans me retourner.

Le lendemain, quand je suis venue me servir mon café, elle avait disparu. Le désespoir se lisait dans les yeux de Matt. J’avais un peu honte de ma colère, mais comme j’avais été blessée dans mon amour propre, je n’étais pas prête à reconnaitre mon erreur. Alors tous les matins, je continuais de venir me servir mon café mais je ne m’asseyais plus dans le gros fauteuil gris face à eux. Je ne leur confiais plus rien de ma vie, je faisais comme eux, comme s’ils n’avaient jamais compté pour moi, comme si nous n’avions jamais été amis. Au fil des jours, j’ai vu Matt dépérir, son teint était de plus en plus gris, le soleil ne se reflétait plus dans sa visière. Elle avait perdu sa belle couleur dorée et lui sa superbe. Les bourrelets de sa combinaison pendaient lamentablement comme le ventre d’un sportif à la retraite. Je n’espérais plus que les choses s’arrangent. Je savais désormais que ce qui avait commencé avec le nain de jardin continuerait avec le cosmonaute, mais je ne savais pas comment finirait toute cette histoire précisément. Comme je suis de nature curieuse, je continuais à venir chaque matin dans la tisanerie jaune pour boire mon café.

C’est un matin de décembre que c’est produit le drame. Il a attendu que j’arrive. Il a dû reconnaitre le bruit de mes pas dans le couloir. Mes collègues disent que je tape fort des talons et qu’on m’entend venir de loin, que je ne prends personne en traitre. Il a sauté juste quand j’ai franchi le seuil de la tisanerie, j’ai crié, je me suis précipité pour le rattraper mais c’était trop tard. Je n’ai rien pu faire. Il est tombé face contre terre et s’est brisé en mille morceaux. Mon cœur aussi. J’ai du prendre sur moi pour ne pas fondre en larmes. Je ne sais pas combien de temps je suis restée ainsi à genoux devant son corps désintégré. Perdue dans les limbes de ma tristesse, je n’avais plus aucune notion du temps. Ce sont des bruits de pas qui m’on tiré de ma torpeur. Je ne suis pas la seule à taper des talons. Ravalant mes hoquets, tachant de ne rien laisser paraitre, j’ai ramassé les morceaux de porcelaine un à un.

-   Qu’est ce qui s’est passé ? dit la voix dernière moi
-   Je ne sais pas. C’était comme ça quand je suis arrivé.
-   Pourquoi tu ramasses ? Tu vas le recoller ?
-   …
-   Il est en mille morceaux.
-   Oui, je ne crois pas que ça soit opérable… Euh, réparable.
J’ai vu son regard étonné, un peu teinté de pitié. Je suis partie sans rien ajouter, chargé de mes milles morceaux de porcelaine. C’est fragile la porcelaine. J’aurais dû m’en douter.

J’ai mis tous les morceaux en tas dans le deuxième tiroir de mon bureau, celui où je range mes affaires personnelles et j’ai fermé à clé. Le bruit des glissières, le choc métallique de la paroi contre le caisson m’a fait le même effet que les tiroirs des chambres mortuaires dans les séries américaines. Ce jour là aussi, j’ai eu du mal à travailler. J’ai pensé à Toby qui était seul désormais sur l’étagère da la tisanerie jaune. Il devait se sentir un peu orphelin.

Mais plus que tout, j’avais peur que ce qui avait commencé avec le nain de jardin et continué avec le cosmonaute se poursuive avec lui. D’autant plus que des bruits de couloirs avaient porté à mes oreilles que le service de la com’ interne devait retirer ces imitations d’une œuvre de Jeff Knoos pour une sombre histoire de contrefaçon. J’ai pensé le ramener chez moi. Je l’aurais posé sur l’étagère du salon, entre un chandelier blanc Ikéa et une carte postale de François. Il aurait pu s’y sentir bien. J’aurais même pu l’emmener en vacances de temps en temps. Mais quand je suis revenue le lendemain, il n’a pas voulu me suivre. J’ai posé ma main à la base de son cou, il s’est mis à grogner et à monter les dents. J’ai pris peur, qu’on nous surprenne ou qu’un nouvel accident survienne. Je n’ai pas insisté. J’ai compris que c’en était vraiment fini de notre amitié, que j’avais tout gâché, avec cette histoire de carte postale et puis avec Belle, que c’était trop tard. Je savais maintenant que ce qui avait commencé avec le nain de jardin et continué avec le cosmonaute, se poursuivrai avec le chien façon ballon de baudruche. Les services de la com’ viendraient et il finirait au pilon avec ses jumeaux des tisaneries jaunes des autres étages, sa porcelaine brisée en un million de petit morceaux coupants. Quant au corps en état de composition avancé qui gisait au fond du deuxième tiroir de mon bureau, il rependait une odeur telle que je ne savais plus où me mettre. J’étais gênée visait vis de mes collègues, qui commençait à m’envoyer des regards de biais. Je n’osais même pas ouvrir le tiroir et m’en débarrasser de manière définitive. J’avais honte, j’avais peur et je me demandais comment toute cette histoire allait bien pouvoir finir.





« Modifié: 01 Novembre 2020 à 14:37:57 par GeGinger »
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Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 030
Re : Dans la tisanerie jaune
« Réponse #1 le: 01 Novembre 2020 à 08:07:10 »
Merci pour ton texte.

Comme les autres, j'aime bien ce texte. Ils me rappellent des jeux de mon enfance où je jouais à faire semblant que des objets vivaient.
Ton histoire est plaisante à lire, mais tu as fait une erreur :
Aurore c'est la belle au bois dormant . Elle a en général une robe rose et des longs cheveux blonds. La princesse a la robe jaune et aux cheveux marron, c'est celle de la belle et la bête. (J'ai oublié son prénom.)

Je pense que tu as choisi Aurore pour ta fin avec le rouet, mais dans ce cas, dit plutôt qu'elle est blonde avec une robe rose, vu que c'est comme ca qu'elle est habillé chez Disney.

Sinon, tes textes ne racontent pas des grands événements, mais j'aime me laisser porter par tes écrits qui sont si plaisant à lire et qui me parle.
C'est jolie ta façon de raconter des choses et de nous les partager.
J'aime bien  :)
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne GeGinger

  • Troubadour
  • Messages: 284
Re : Dans la tisanerie jaune
« Réponse #2 le: 01 Novembre 2020 à 09:53:28 »
Bonjour Cendres,

Merci de ta lecture et de la constance de tes commentaires.
Eh oui, le princesse à la robe jaune n'est pas Aurore mais Belle (Belle, voilà son prénom !), tu raison. J'avoue ne pas être très experte en princesses Disney. Cela me contrarie un peu... je tiens à la robe jaune, car cette histoire se passe dans la tisanerie jaune où tous les objets sont jaune et que cette histoire de blessure sur le rouet tombait fort à propos. Je vais corriger.
Merci de ta perspicacité.

Au plaisir
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Hors ligne Mathieu

  • Calligraphe
  • Messages: 103
    • Liste de mes textes sur MDE
Re : Dans la tisanerie jaune
« Réponse #3 le: 03 Novembre 2020 à 17:57:15 »
GeGinger, j’ai lu ce texte que j’ai trouvé sympa et divertissant. Ça m’a fait penser à Toy story et Amélie Poulain.

Il y a de belles trouvailles (par exemple, j’ai beaucoup aimé ça : « Oui, je ne crois pas que ça soit opérable… Euh, réparable. «  ou ça : « Les bourrelets de sa combinaison pendaient lamentablement comme le ventre d’un sportif à la retraite. »). J’ai aimé aussi le clin d’œil à Vincent Delerm.

Elle est quand même un peu spéciale ta narratrice ! On a du mal à imaginer ses rapports avec a réalité, ses collègues, ses amis. En a-t-elle seulement ?

 J’avoue quand même m’être un peu lassé au fur et à mesure. Ce texte est peut-être un peu long. Je me suis dit que changer trois fois la carte postale du nain, ça fait peut-être beaucoup.

A te lire.

 

Hors ligne GeGinger

  • Troubadour
  • Messages: 284
Re : Dans la tisanerie jaune
« Réponse #4 le: 04 Novembre 2020 à 18:46:09 »
Salut Mathieu,

Merci de ton passage et de ta lecture. Contente que tu ais apprécié.

Je suis d'accord avec toi, ce texte est un peu trop long (moi même je me suis lassé de l'écrire...).

Pour tout te dire, ce texte a une certaine part autobiographique. 
Au bureau, nous avons des moments très difficiles (réorganisation, réduction de personnel... le monde du travail, quoi) et dans un moment de désespoir avec les collègues, nous nous sommes amusés à jouer avec les bibelots de la tisanerie jaune (deux gros cosmonautes, un petit, un gros chien et un petit). Nous les avons positionnés dans des positions scabreuses pcque ça fait du bien de rire et de faire des blagues de potaches... Et le lendemain, oh surprise ! Les personnages avait changé de position. Nous avons donc renchéri. Chaque matin c'était la surprise, dans quelle position allions-nous retrouver les cosmonautes et les chiens ? Et nous manigancions pour les changer de positions sans que personne ne nous voit... des vrais gamins ! J'ai toute une collection dans mon portable de ces objets dans des positions douteuses. Un matin, nous avons découvert le cosmonaute éclaté par terre... Il va sans dire qu'on était un peu choqué. J'ai ramassé les morceaux et depuis le confinement, il attend dans mon casier perso que nous cessions le télétravail à 100%.
Par contre pas de princesse, ni de nain de jardin.

Alors pour ce qui est de la santé mentale de la narratrice, je vais bien, ne t'en fais pas.

Au plaisir de te lire.

« Modifié: 04 Novembre 2020 à 18:49:00 par GeGinger »
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