M. X. fut quelque peu surpris lorsqu’il s’aperçut qu’il s’était réincarné en méduse. Il aurait espéré mieux, mais ayant été dans sa vie antérieure d’un naturel nonchalant pour ne pas dire paresseux, il s’accommoda vite de cette nouvelle existence. S’abandonner au bon vouloir des courants, tout en gonflant et dégonflant de temps à autre son ombrelle, histoire de se donner un peu d’exercice, lui convenait finalement très bien. La nourriture sans qu’il fit le moindre effort venait s’accrocher à ses tentacules, suite à quoi il n’avait plus qu’à la porter à sa bouche ; cette soupe planctonique était d’ailleurs parfaitement à son goût quelle qu’en soit sa composition.
Tout ce que cette immensité de bleu aurait pu avoir d’angoissant était dissipé par la présence rassurante tout autour de lui de milliers de ses semblables, d’ailleurs, parmi leur multitude, il en avait repéré une qui lui semblait plus lumineuse, plus diaphane, aussi s’efforçait-il de rester dans son sillage et parfois de venir à la faveur d’une vague, lui frôler son ombrelle, lui titiller ses tentacules, oh ! en mettant à cela beaucoup de délicatesse… c’était sans doute là le reliquat d‘un besoin très humain de tendresse.
En somme, Il vivait agréablement, toujours dispos, toujours rassasié, bien loin des soucis, des angoisses, de l’insatisfaction permanente qu’il avait connus en tant qu’homme… ses petits yeux disposés autour de son ombrelle ne se lassaient pas de cette immensité de bleu où étaient suspendues ses compagnes, pareilles aux lustres d’un palais sans limites.
Mais, hélas, comme tel est souvent le destin des méduses, un jour de grand vent, soulevé par des vagues cruelles, il vint avec des milliers de ses semblables s’échouer sur une plage où un gamin étonné et ravi le recueillit dans son épuisette… « Oh ! regarde maman, ce que je viens de trouver. » « N’y touche surtout pas mon chéri, c’est une méduse, ça pique, ces sales bêtes, va vite l’enterrer dans le sable. »
Ainsi s’acheva misérablement sa vie, dans un trou, comme un humain, comme l’homme qu’il n’avait pas tout à fait cessé d’être.