I
Chambre 317. La porte est entrebâillée. Sur une chaise, il y a une veste de policier. La plaque dorée indique "Shérif". Le sol est jonché de morceaux de verre et de fleurs séchées. Au plafond, le ventilateur couine, un néon crépite et une araignée énorme avance tranquillement. La fenêtre en oscillant-battant, tremblante, résiste difficilement et nous offre une vue sur une météo apocalyptique. La forêt avoisinante dodeline au rythme des bourrasques. Subitement, au premier plan, une silhouette furtive…
Woah ! T'es sûr que ça fait pas peur ?
Le miaulement d'un chat. Il est sur la table de chevet en train de se frotter à un cadre. Dessus, tout sourire, on peut voir le cliché d'une famille unie : devant un cerisier automnal, se tient une belle et grande brune tenant dans une main une gaufre, dans l'autre la main d'un enfant d'une dizaine d'années qui fait une grimace. Les encerclant de ses bras, un homme aux tempes grisonnantes, habillé d'un Caban bleu marine.
J'en avais un comme ça quand j'étais jeune.
Lent travelling pour découvrir ce même homme, barbe très épaisse. Ses paupières sont closes, ses lèvres semblent craquantes et bleutées. Autour de sa poitrine, il y a un bandage souillé de sang. Le goutte-à-goutte est vide, l'électrocardiogramme est déconnecté, ainsi que le respirateur. Le bouton d'alarme clignote. Ses mains pendouillent de chaque côté du lit. Au sol, on découvre des seringues renversées, un stéthoscope et une alliance. Zoom sur la gravure : "l'éternité ensemble".
Tu crois qu'il est mort ?
La patte du chat pousse le cadre, il chute par terre, l'homme se réveille brutalement, pupilles dilatées, respiration profonde, on entend un larsen, il se prend la tête entre les mains, arrache le drain, enlève les électrodes et retire le tuyau du respirateur bloqué dans sa trachée. Il vomit, se lève, ses jambes vacillent, il fait trois pas, perd l'équilibre, tente de se raccrocher à la potence, mais tombe de tout son poids, sa tête heurtant le carrelage poussiéreux. Il est sonné, un filet de sang coule de son arcade sourcilière. Le chat s'approche et lèche la plaie.
C'est dégueulasse !
Il est au milieu de la pièce et essaye de se relever en prenant appui sur ses poignets. Sans succès. Difficilement, il rampe jusqu'au bas du lit. On voit sa main s'agripper au montant. Il réussit à se hisser, ses râles interloquant le chat. En se tenant au mur, il pénètre dans la salle de bain, jette son gosier assoiffé sous le mitigeur. Pas d'eau ! Sur une étagère, il voit une petite brique de lait. Il regarde la date de péremption, vide le contenu dans le crachoir émaillé et le pose au sol. Festin de grumeaux, le félidé est aux anges.
J'ai oublié d'acheter de la crème fraîche, fais moi penser que je le note sur la liste.
Il ramasse le cadre fissuré de sa famille, enfile sa veste de shérif au-dessus de sa robe de chambre de l'hôpital, l'a reboutonne et sort.
Il a oublié son alliance.
Le couloir de l'hôpital est sombre, silencieux. L'atmosphère est inquiétante. Une chaise roulante est renversée. Toutes les chambres sont ouvertes, mais aucun patient, ni aucun personnel médical. Il demande : y'a quelqu'un ? youhou, y'a quelqu'un ? Il entend un bruit derrière lui, se retourne rapidement : rien. Il continue à avancer et ramasse une blouse de médecin. Plein d'éclaboussures de sang. Dans la poche, il récupère un scalpel, un stylo bic 4 couleurs et une boîte de tic-tac aux trois-quarts remplie. Il gobe la boîte.
Miam, Miam
Un bruit métallique résonne au loin, les phalanges de sa main gauche se resserrent sur le manche du scalpel. Dans la main droite, il a toujours le cadre. Il s'approche prudemment. Cela vient du fond du couloir. Au passage, il jette la boîte vide de Tic-Tac dans une poubelle jaune. En soulevant le couvercle, il n'a pas vu les viscères dégoulinants.
Beurk, Beurk
Il arrive devant une grande porte. C'est écrit "Do not enter".
Cela veut dire "ne pas entrer ", c'est ça ? J'ai pas fait d'anglais moi.
Il y a un cadenas enroulé autour des deux poignées. Il tire.
Il ne sait pas lire ou quoi ?
Gros plan. On aperçoit le bracelet de l'hôpital. Nom du patient : Joe Zhayle. Il force.
Joe, n'ouvre pas Joe.
Soudain, une quinzaine de doigts ensanglantés s'infiltrent dans l'interstice de la porte. Des cris de monstre.
C'est quoi ce truc ?
Le cadenas va lâcher, la pression est trop forte. Gros plan sur le regard apeuré de Joe.
[Générique]
Je clique sur "Passer l'introduction" ?
II
Flashback. Treize bougies sur un gâteau, une banderole "Happy Birthday Zack". L'enfant déballe son cadeau : une casquette bleue avec l'inscription "M-G" dessus. Au second plan, la télé est allumée, on y voit un flash info avec des images d'hélicoptères de l'armée qui décollent. L'enfant souffle énergiquement. Joe applaudit, sa femme également. Mais elle semble soucieuse, elle se lève et se dirige dans la cuisine tout en consultant son smartphone. On peut y lire "I love you". Elle répond avec un smiley "cœur". On voit son alliance. Fin du flashback.
Elle a un amant, tu crois !?
Gros plan sur un maillon qui se déforme, le cadenas cède. Joe, de toutes ses forces, tente de contenir la porte. Un lit est posé à côté, le long du mur. Il le tire vers lui afin de s'en servir pour l'aider à bloquer. Il met le cadre dans la poche avant de sa veste. Mais les roues du lit sont multidirectionnelles, donc, fatalement, la porte s'ouvre de plus en plus. Les cris s'amplifient. Soudain, une main cadavérique s'agrippe au poignet de Joe. Un visage apparaît : yeux révulsés, charlotte et masque de chirurgien. Il s'approche du bras de Joe pour le mordre mais le masque fait barrière. Le patient-shérif chute. La porte s'ouvre complètement dévoilant une horde de patients et de médecins ensanglantés.
Des zombies ! Ah j'aime pas ça.
Sans se retourner, Joe s'élance dans une course effrénée, trébuchant sur la roulotte des plateaux repas. Il se relève et s'essuie le front. Derrière lui, la trentaine de morts-vivants semble marcher lentement. Une porte de secours ! Il s'y engouffre. Agenouillée et de dos, une femme rousse est en train de manger quelque chose. Joe l'interpelle : excusez-moi. Elle se retourne en poussant un râle étouffé, un cadavre de nourrisson dans la gueule. Joe veut revenir sur ses pas, mais la horde est déjà là. La femme se lève, s'approche de lui dans une démarche patibulaire. Joe lui met un coup-de-poing et se dirige vers la fenêtre. Il explose la vitre avec un extincteur, posé juste là.
Fais moi penser que je ferme la fenêtre de ma chambre. Ça aère depuis ce matin.
Deuxième étage. Il est debout sur le chambranle, il hésite. Les pieds cassés de la rousse traînent sur le sol, on voit l'os de la cheville qui ressort. Elle s'approche. Elle tend les bras. Joe hésite toujours. La main de cette chose touche le bas de sa robe de chambre. Plus le choix, il saute et tombe dans un bosquet. Il remonte le col de sa veste de policier et se retourne. La rousse bascule dans le vide. Il s'approche du corps. Son bassin est explosé, ses tripes s'étalent sur le bitume. Elle le fixe et tente de ramper vers lui.
Punaise, ils ne meurent jamais.
Une ambulance esseulée sur le parking. Joe y pénètre. Pas de clé sur le contact, ni dans la veste abandonnée par un ambulancier.
Le pare-soleil Joe ! Les clés sont souvent dans le pare-soleil.
Il retire le pare-soleil.
Tu vois, il m'écoute.
Rien dans le pare-soleil.
Ah merde !
Soudain, derrière lui, dans la lucarne qui sépare la cabine de l'arrière du véhicule, un visage de zombie vient se fracasser en persistant à mordre la vitre. Joe sursaute et appuie maladroitement sur le klaxon. On voit des visages de zombie qui, synchronisés, se tournent vers l'origine du bruit. Rapidement, la porte automatique de l'entrée de l'hôpital s'ouvre. La horde apparaît. Lente et désarticulée.
Il hésite, s'agite, commence à sortir du véhicule. En se baissant, le scalpel qu' il avait récupéré tombe dans le vide-poches. Il s'en saisit et l'insère dans le Neiman. L'ambulance démarre. Regard étonné et satisfait de Joe. Le mort-vivant dans la vitre fait aussi un regard...comique. La horde n'est plus qu'à quelques mètres. Sur le volant, il fixe les quatre anneaux du logo Audi.
L'alliance, il a oublié son alliance dans la chambre. Je lui avais dit pourtant.
Hésitations. L'ambulance est entourée de zombies. La vitre côté passager est légèrement ouverte, des doigts s'y engouffrent. Il appuie pour remonter les vitres en faisant "bye bye" avec la main. Six phalanges tombent, guillotinées, sur le siège passager.
Il appuie sur le champignon. L'ambulance écrase les zombies, des morceaux de membres se fracassent sur le pare-brise. Il est rouge de sang. Un coup d'essuie-glace. Il défonce la barrière et sort de l'enceinte de l'hôpital. L'ambulance s'éloigne et pénètre sur une route nationale. On voit au loin plusieurs bâtiments en feu.
Je pense qu'il va essayer de retrouver sa femme et son fils...
Il allume la radio : rien. Il change de fréquence : toujours rien, que de la friture. Il conduit vite. À l'arrière, le zombie-lancier est bringuebalé dans tous les sens, les fournitures médicales lui tombent dessus à chaque virage.
...Mais bon, elle le trompe sa femme, j'ai l'impression.
La pluie s'est arrêtée. Un arc-en-ciel s'abat sur une maison dans une banlieue de classe moyenne. "Zhayle" sur la boîte aux lettres. Porte d'entrée fermée. La fenêtre d'une des pièces du bas est entrouverte. Il l'a fait coulisser et entre.
Attends, je mets pause, je vais aller fermer la fenêtre de ma chambre.
III
Zack ? Chérie ? Il y a quelqu'un ? Sur le mur de l'entrée, il y a la même photo de famille en taille plus grande. Il tapote sa poche gauche de la chemise, le cadre est toujours là. Il s'essuie les pieds sur le grand tapis et remarque qu'il a toujours la robe de chambre de l'hôpital. Zack, Rachel… Pas de réponse. Il entre avec précaution dans le grand salon-séjour. Tout est rangé, aucun signe de chaos. Un bruit sourd émane de la cuisine. Il s'approche. Cela provient du frigo. Dessus, il y a plein de magnets de villes et pays visités, une liste de courses, et une todo-list où il est écrit, entre autres, "réparer le frigo". Il tape du côté, le bruit s'arrête. Avec le stylo bic 4 couleurs, il biffe sa première mission réussie et ouvre la porte du frigo.
Au fait, il y a de la glace de Ben&Jerry's.
Aux cookies.
C'est celle que t'aime, non ?
Il y avait des promos au Cora.
J'en ai acheté trois...
Canapé du salon. Il vient de se poser, avec un plateau repas, comme si de rien n'était. Il mange salement, se goinfrant de chips, de pâté, des bonbons, de pain rassis. Plein de miettes dans la barbe, il s'essuie maladroitement, salissant le tapis à poils longs. Il appuie sur le bouton de la télécommande : une mire. Il zappe sur toutes les chaînes : rien. Il débranche et rebranche la box : toujours rien. Il se lève, semble inquiet, et, brutalement, tire sur le rideau rouge (qui s'est un peu déchiré en haut, mais chut!). Dans la rue, tout est calme, il n'y a personne, pas même un seul cadavre. Seule l'ambulance est en train de bouger. Gros plan : bloqué dans la calandre, on voit un œil arraché en train de regarder dans sa direction. Musique angoissante.
T'as pris rendez-vous chez l'ophtalmo ?
Joe est sous la douche, il chante. On entend un craquement léger et on voit une paire de Rangers noires monter délicatement les marches. Joe sort de la douche. Buée sur la vitre. On découvre son visage sans barbe. En palimpseste sur le miroir, on voit deux cœurs dessinés qui s'entrelacent avec la mention "R+G". Joe se questionne : G ? Au loin, il l'entend une porte claquer, il met une serviette autour de la taille, s'empare de la première chose qu'il trouve : un fer à friser. Il sort, tenant son arme de fortune comme une matraque et part à l'assaut de chaque pièce à l'étage, ouvrant les armoires, vérifiant derrière chaque porte. Le bruit semble venir au-dessus, dans le grenier. Il tire l'échelle et monte.
Tu veux pas aller me faire une tisane ?!
Dans les combles, un gros rat l'effraie, il renverse une pile de cartons dont le contenu s'éparpille sur le plancher poussiéreux. Il tente de se rassurer : ce n'est qu'un rat Joe, juste un rat. Au sol, à genoux, toujours habillé de sa serviette-éponge, il jette un œil sur les documents renversés. Des photos de Rachel et lui, jeune couple sans enfant, les vieilles paires de lunettes rondes qu'elles portaient sur la photo, ainsi que des lettres de leurs correspondances quand il était à l'armée. Il les consulte rapidement et tombe sur une avec un cœur "R+J". Il semble trop ému pour continuer. Son regard se détourne et il se dirige vers une vieille boîte en nacre. À l'intérieur, il y a un revolver six coups ainsi qu'une boîte de 24 munitions.
Si tu lèves pour la tisane, je veux bien celle à la réglisse...
Il troque la robe de chambre de l'hôpital contre son pantalon de shérif, remet sa veste, son holster et conserve le cadre de sa famille près de son cœur. Il descend dans le jardin. Le linge, trié par couleur, est encore pendu. Dans le potager, les tomates sont magnifiques. Il s'en saisit d'une.
...Ou une Nuit Tranquille si y en a plus.
Flashback. Il se souvient lorsque Rachel était en train de mettre les plantes en terre et que Zack faisait du vélo sur la terrasse. Il se souvient du moment où il était en train de réparer avec un tournevis la roue du tricycle sous le regard appliqué de son fils et les yeux amoureux de sa belle femme brune sirotant un café frappé. Le tournevis tourne, un cliquetis…. Fin du flash-back.
Un cliquetis le sort de ce souvenir. Cela provient de la cabane au fond du jardin.
Bon, ok, j'y vais. Tu veux laquelle toi ?
Joe s'approche, la main sur la crosse de son revolver.
Je te ramène un pot de Ben&Jerry's ?
IIII
En fait, c'est pas aux cookies, mais aux noix de pécan. Faut les manger hein.
Les vis et les rondelles du verrou de la cabane de jardin font des cling-cling. Joe arme le chien de son revolver. Une vis saute, la clenche de la porte tremblote légèrement. Joe sort l'arme du holster. Des bruits monstrueux à l'intérieur. Il se tient à trois mètres en position de tir. Une perle de sueur coule de son front. La bête qui semble être à l'intérieur va jaillir d'un instant à l'autre, ses cris redoublent, les lattes pourries de la vieille porte vont céder.
Tu penseras à repeindre le banc à l'occasion. Faut le poncer d'abord hein.
Là, Joe est complètement en nage, il s'essuie avec le poignet gauche. Il s'approche d'un mètre. Les cris sont horribles, la deuxième vis du verrou cède. Une goutte de sueur éblouit l'œil droit de Joe. Soudainement, il tire. Cinq coups à travers les lattes de la cabane. On entend un gros boum. Et puis plus rien. Il pousse délicatement la porte. Gros plan sur son œil gauche : une larme coule.
J'en suis sûre qu'il vient de tirer sur son fils.
En tirant à travers la porte, Joe a dézingué le meuble à outils. On découvre la bête de la cabane : 1m60, tee-shirt jaune smiley, une casquette bleue M-G. Une pioche lui a déchiqueté la moitié du visage.
Tu vois, j'avais raison, je suis trop forte.
Il hurle : Zack, non Zack. Il approche ses mains du visage inerte de l'enfant. D'un coup, les dents de l'adolescent-zombie s'enfoncent entre le pouce et l'index de Joe. Il crie, recule et tombe sur un râteau. Le cadre s'échappe de sa poche, se brise complètement et reste au sol. Déséquilibré par la pioche dans le visage, le zombie avance ridiculeusement. Joe se relève, s'empare du râteau et frappe de toutes ses forces dans les côtes du gamin. L'outil reste bloqué, il tire, on voit la cage thoracique apparaître. Il tire encore plus fort. Les intestins sortent, s'enroulent autour des pieds de l'adoles-zombie. Le sale gosse choit, mais continue à ramper vers Joe.
Il lui reste une balle non ?
Il vérifie dans le barillet : une seule balle. Il vise la tête. Il hésite. Plein de flashbacks submergent son esprit et se mélangent à la réalité : il coupe le cordon ombilical de son fils/l'intestin de cette chose qui gigote sur la pelouse ; son bavoir tâché de sauce bolognaise quand il lui faisait l'avion/la mâchoire de Zack déchiquetée par une pioche ; ses premiers pas quand il lui donnait la main/la morsure sur la main de Joe ; Zack sur les épaules de son père pendant qu'il passait la tondeuse/le râteau bloqué dans les côtes ; Zack coiffé d'un chapeau de shérif qui vise son père avec son pistolet à fléchette/le canon du revolver de Joe à moins de cinquante centimètres du crâne de son fils.
C'est terrible hein.
Joe pleure. Le zombie est au niveau du bout de ses chaussures, il essaie de croquer. Joe, résigné, pointe le canon de son revolver contre sa propre tempe. Le visage du zack-bie s'approche du tibia du shérif tétanisé, la mâchoire s'ouvre. Vlan ! Une flèche vient de transpercer le crâne du fiston par l'arrière pour s'arrêter à cinq millimètres du tibia de Joe. Entre deux arbres de la forêt contiguë, armé d'un arc, un homme noir, habillé en noir avec des rangers noires, apparaît derrière un bosquet.
Les rangers noires ? Il était dans la maison quand Joe prenait sa douche. Qu'est-ce qu'il fait dans la forêt ? C'est qui ce type ?
Joe pointe son arme sur l'assassin de son fils.
La télé va s'éteindre...appuie sur ok...elle est où la télécommande?
V
Joe, les yeux rougis par les larmes, tient en joug le mystérieux étranger. Ce dernier avance, sans un mot, l'arc en bandoulière. Près de la cabane en bois, il s'agenouille pour ramasser un objet. Joe s'agenouille à son tour, retire la flèche du crâne de son fils méconnaissable afin de récupérer la casquette. Il l'appose sur sa tête. La morsure sur sa main semble s'être amplifiée, les veines ressortent. Tout en tremblant, il hurle : plus un geste ou je tire !!! L'homme s'arrête et lève les bras.
Je connais cet acteur... Je sais plus dans quoi il joue... Je vais vérifier sur gougueule.
JOE
Vous avez tué mon fils, je vais vous tuer.
L'HOMME BLACK
Ce n'est plus votre fils.
JOE
Qui êtes-vous ?
L' HOMME BLACK QUI JOUE UN INTERNE DANS LA SÉRIE HOSPITAL
Je m'appelle Kabo, Kabo Kodia.
JOE
Qu'est-ce que vous faîtes chez moi ?
L' HOMME BLACK QUI EST ACTEUR NÉ EN 1958.
Ce n'est plus chez vous. Le monde n'est plus le même.
JOE
Je ne comprends pas. Qu'est-ce qu'il se passe ?
Je recherche ma femme, vous l'avez vu.
L'HOMME BLACK INCARNÉ PAR UN ACTEUR QUI A EU UN ENFANT AVEC L'ACTRICE PRINCIPALE DE LA SÉRIE HOSPITAL ALORS QU'ELLE EST PLUS JEUNE QUE LUI DE 20 VINGT ANS
C'est la femme sur la photo ?
Joe range son arme, sa main est déjà toute bleue et gonflée. Kabo baisse les bras, s'approche et lui tend le cadre de sa photo de famille. La vitre est brisée. Il enlève la photo du cadre. À l'arrière, il y a l'inscription "rejoins nous au CDR".
JOE
C'est l'écriture de ma femme. CDR ?
KABO
Le centre des réfugiés. C'est à 50 km d'ici, vers l'est. Mais…
JOE
J'y vais tout de suite.
KABO
Votre main ? Vous avez été mordu ?
JOE
C'est rien.
KABO
Avant votre départ pour le CDR, je vais vous donner quelques renseignements qui vous seront utiles. Mais avant, tendez-moi votre main.
Joe s'exécute, et d'un coup, Kabo s'empare de sa hachette et coupe sèchement la main gauche de Joe. Il hurle.
KABO
( froidement, en sortant de son sac un paquet de chamallow)
Il fait bon ce soir et votre jardin est magnifique, je vais faire un feu si vous me le permettez. Vous aimez les chamallow ?
Joe, à genoux, fixe sa main sur le sol. Sur l'annulaire, on y voit la trace de bronzage de son alliance.
KABO
Vous êtes droitier ?
Joe acquiesce.
KABO
Veinard !
C'est étrange, mais dans le premier épisode, il tenait le scalpel de la main gauche. Tu te souviens ?
Joe sourit.
Elle est vraiment bien cette série. Fraaach'ment.
Fondu au noir.
Kabo applique une braise sur le moignon de Joe pour cautériser et il lui explique : une étrange épidémie inconnue s'est installée en ville depuis plusieurs mois. Les gens qui se font mordre subissent une lourde fièvre et deviennent rapidement des zombies. Ils se nourrissent de chair fraîche, se déplacent souvent en meute, sont très lents et pour les tuer, il faut viser la tête. C'est la seule solution.
De sa main droite, Joe applique une brochette de chamallow au-dessus des flammes. Il écoute attentivement l'histoire de son invité : l'intervention de l'armée n'a rien pu y faire, idem pour les médias, il n'y a plus rien. Seule compte la survie. Les pilleurs sont partout, les magasins ont été dévalisés. Le chaos total... J'ai entendu parler du centre des Réfugiés. Mais je n'irai pas. Ma famille est décimée, j'ai dû achever moi-même ma femme et mes deux filles.
En tendant la brochette à Kabo, Joe lui demande ce qu'il compte faire. Il répond : je ne sais pas, ma femme ne comprenait pas ma passion pour la chasse à l'arc. Elle me reprochait de partir tous les dimanches. Si j'avais pu la sauver à temps, elle aurait enfin validé mon hobbie. Certain, c'est de lire, d'autres de jouer aux courses, de faire du tricot ou chaipakoi, moi, désormais, c'est la survie. Seul. Vous voulez retrouver votre famille, je peux peut être vous aider. Mais demain. D'abord, il faut vous reposer. Allez vous coucher, je vais sécuriser votre maison et veiller toute la nuit.
Il est sympa ce black. Dans l'autre série, c'est un fourbe.
La lune est pleine et basse. Devant la maison, l'ambulance est toujours en train de se balancer au rythme du zombie prisonnier. Un chat est en train de manger l'œil bloqué dans la calandre. Une petite troupe de marcheurs se balade à l'affût de chair fraîche. Joe s'endort dans la chambre de son fils, la photo sous l'oreiller.
VI
La nuit, sous un réverbère, gros plan sur une paire de Kickers. On voit de fines mains ensanglantées en train de se déchausser. On entend un bruit de carton qui se déchire. Les mains s'appliquent à le placer afin de remplacer la semelle d'une Kickers trouée. La personne se rechausse, serre les lacets et commence à marcher. Travelling : on voit des têtes décapitées le long du parcours. Les deux pieds s'ancrent dans des étriers. On entend un bruit de galop pendant qu'une étoile filante déchire le ciel.
Zut ! J'ai pas fait de vœux.
Chant du coq. Le soleil se lève au-dessus de la maison gris clair des Zhayle. Kabo serre chaleureusement la main de Joe. Ce dernier récupère un plan indiquant la direction du Centre Des Réfugiés et le range dans un sac bandoulière. Il ouvre son garage et démarre une Toyota Prius.
Heureusement que les Américains ont des voitures automatiques. Avec un seule main c'est compliqué de passer les vitesses.
Il klaxonne. La voiture disparaît.
Le GPS ne fonctionne plus. Joe jette des coups d'œil sur le plan. Dans la boîte à gant, il trouve le cd "Rachel/Joe; 10 ans de mariage" (la pochette, c'est la photographie de leurs alliances enlacées où il est inscrit "l'éternité ensemble" ). La journée est belle, il traverse des petits villages, des zones commerciales, des friches industrielles. Il chantonne sur la compilation éclectique offerte par sa femme. Tout est calme. Paisible.
C'est calme, très très calme. Trop calme...
Les amortisseurs de la Prius souffrent, Joe s'est engagé sur une petite route forestière. Il passe devant un calvaire. Juste derrière, il ne voit pas le crâne de zombie sur un piquet qui se tourne en direction de la voiture. Il arrive au niveau d'une barrière. Un train est arrêté là et bloque le passage à niveaux. Il s'arrête, sort du véhicule, analyse la situation et redémarre. Il décide de passer à travers champ, en direction d'une grange, pour contourner le train.
D'ailleurs, fais-moi penser qu'il faut que je ramène la voiture en révision.
En essayant de monter sur le talus pour traverser le chemin de fer, les roues se bloquent. Il accélère, projetant des graviers partout, même sur la carlingue du dernier wagon. Il entend un bruit. Il cherche la source. Soudain, dans son rétroviseur, il voit deux fermiers contaminés qui s'approchent. Il sort son arme du sac bandoulière et le pose sur le siège passager. Il lui reste une vingtaine de munitions. Il continue d'accélérer pour se dégager : allez, putain, allez. Mais impossible. Dans le rétro, les deux zombies ne sont plus qu'à 15 mètres. Il accélère. De la grange, il voit une trentaine de zombies apparaître.
Punaise, comment il va s'en sortir.
Soudain, surgis de nulle part, sur un étalon noir, une sorte de guerrière armée d'un katana, dans une chorégraphie killbillesque, au ralenti, décapite tous les rednecks putrides. Avec un holà, elle stoppe son cheval devant Joe : lui c'est Blackie, moi, c'est Mishèle. Joe répond : Joe, Joe Zhayle. Mishèle l'invite à monter derrière, le shérif la remercie.
JOE
Vous êtes une cavalière émérite au moins ?
MISHÈLE
Depuis deux mois, oui. Je m'adapte. Et vous, shérif, qu'avez-vous fait de votre main gauche ?
JOE,
(tout en serrant la casquette bleue dans son sac bandoulière)
Un petit accident domestique, rien de grave.
MISHÈLE
(en souriant)
Quelle est votre destination ?
Joe apprend à Mishèle l'existence du Centre Des Réfugiés. Elle accepte de l'aider à s'y rapprocher. Elle récupère un mouchoir coincé dans son soutien-gorge, essuie son katana, frappe le flanc de Blackie avec ses Kickers. Le cheval s'éloigne et saute une barrière.
Mets voir sur pause, faut que j'aille au pipi-room.
VII
Le panneau, criblé de balles, indique "Snodland". Le duo à cheval évolue prudemment dans cette ville fantôme. Les boutiques sont fermées, la plupart ont été pillées. Des déchets en tout genre, esclaves du vent, circulent dans l'artère principale. Entre les pavés du trottoir, la nature a repris ses droits. Aucune âme qui vive, aucun bruit. Ils passent devant une vieille cabine téléphonique rouge. Une sonnerie retentit. Joe descend du cheval.
Pour une fois, c'est pas mon téléphone qui sonne.
En arrière-plan, derrière la vitre, Mishèle est restée sur Blackie. Joe décroche le combiné : allô... Allô ? C'est un message automatique : "L'accès au Centre Des Réfugiés est bloqué, nous vous invitons à vous diriger vers l'Ouest... L'accès au Cent…". Joe, apitoyé, frappe le combiné à plusieurs reprises sur la vitre. Il entend un cri, des aboiements. Il se retourne. Mishèle est en train de lutter contre une meute d'une quarantaine de chiens. Il essaye de sortir de la cabine. Un chien réussit à passer la tête. Il lui fracasse le crâne avec le combiné.
Tu crois que les chiens peuvent se transformer aussi ?
Mishèle, avec son katana, réussit à décapiter plusieurs bergers allemands. Mais Blackie, blessé aux quatre pattes, est à l'agonie. Il hennit, se cabre. Sa cavalière en perd son arme et doit lutter pour rester en selle. Joe lui ordonne : fuis Mishèle, fuis ! Il charge le barillet de son arme. Il tire à travers la vitre et abat deux cabots. Le coup de feu effraie le cheval qui part au galop. Il fait une vingtaine de mètres et s'écroule. Mishèle, tombée du cheval, se tourne vers la cabine. Tout en continuant à tirer, Joe lui ordonne de fuir. De toutes les rues perpendiculaires de la petite ville, on voit des zombies qui s'engouffrent. La cavalière, dépitée, prend la fuite.
On va la revoir elle. Moi, j'te dis.
Joe n'a plus de balle. Les quatre vitres de la cabine sont explosées, les canines des chiens affamés se rapprochent dangereusement des jambes de Joe. Il entend, au loin, les râles qui lui sont désormais familiers. Des quatre côtés, il voit plusieurs hordes de zombies approcher. Il chuchote : c'est pas vrai. Ni une, ni deux, il tente de défoncer le toit de la cabine téléphonique avec sa main et son moignon. Très facilement, il réussit à monter et se retrouve sur le toit. Équilibre précaire.
Franchement, pourquoi il a répondu au téléphone. N'importe quoi.
Une explosion. Puis une autre. Joe a failli vaciller. Il relève la tête et voit plusieurs zombies en flamme qui continuent à avancer. Il entend des tirs de mitraillettes. Il voit des têtes de zombies qui explosent. Les chiens courent vers les morts-vivants, certains dévorent des cadavres, d'autres se font bouffer par les marcheurs contaminés. Les tirs précis continuent, des cocktails molotov sont lancés. Cela vient de l'immeuble en face. Au bout de 15 minutes, Joe peut se relever. Autour de lui, c'est un vrai carnage. Ébloui par le soleil, Il s'adresse à ses sauveurs en criant : qui êtes-vous ? Il voit un petit laser rouge qui lui parcourt le corps. Gros plan sur le visage de Joe, point lumineux sur le front. Il balbutie : je m'appelle Zhayle, Joe Zhayle, je suis shérif. Il se saisit de la photo de sa famille, l'a montre et dit : je recherche ma femme, elle s'appelle Rachel, et Zack, mon fils. Le point rouge se balade sur la photo, reste un instant sur l'image de Rachel, puis tire au niveau de la tête de Joe. La photo est trouée.
J'en suis sûre que le sniper, c'est l'amant de Rachel.
[ellipse]
On voit Joe à l'arrière d'un pick-up. Il est entouré de cinq personnes, tous armés. Sur le bord de la route, il aperçoit une Kickers abandonnée. Il insiste : arrêtez-vous, arrêtez-vous. La blonde vulgaire, à sa gauche, le fixe placidement, et, comme seule réponse, Joe aura le droit à l'explosion de la bulle de son chewing-gum. Plus tard, le véhicule s'engage sur une petite route et s'arrête devant une église.
Pfff! Ça déconne à nouveau. Le fantôme, si tu nous entends, tu peux remettre la télé.
VIII
Merci le fantôme.
En fait, c'est une chapelle abandonnée. De larges fissures s'étendent aux quatre extrémités d'une croix sculptée dans la pierre. Il y a deux gardes à l'entrée, armés de fusil d'assaut. Les cinq individus poussent Joe à l'intérieur. La porte se referme.
Joe s'avance dans l'allée. Sur les premiers bancs, il y a des zombies attachés. Douze au total. De l'autel, une voix s'élève : bienvenue au Royaume des survivants mon fils. Sans un mot, le shérif continue à avancer. Il regarde autour de lui. Les vitraux colorés l'éblouissement. Arrivé au niveau du prêtre (entre guillemets, car il ressemble plus à un légionnaire qu'à un soldat de Dieu) ce dernier lui demande son nom. Joe ne répond pas. Le prêtre s'exclame : que l'on fasse entrer les apôtres. À sa droite, un garde ouvre une petite porte dérobée.
Rachel apparaît. Elle a un petit ventre.
Zack apparaît. Tout en pleurant, Joe lui appose la casquette bleue M-G qu'il avait gardée dans son sac bandoulière.
Pieds nus, Mishèle arrive et donne une tape amicale sur l'épaule de Joe.
D'autres personnes sont aussi présentes. Rachel et Zack s'élancent dans les bras de Joe. Tout en restant silencieux, les trois s'enlacent tendrement. Joe regarde le ventre de Rachel.
RACHEL
C'est une fille. Je te présente Gus, c'est lui qui nous a sauvés.
Un type, genre italien, un fusil de sniper sur l'épaule, s'approche et serre virilement la main de Joe.
C'est l'amant, c'est sûr. Tu te souviens, sur le miroir dans la maison...Le "R+G"...La salôppppe.
La nuit tombe. Cette petite communauté est en train de partager un repas en apprenant à se connaître. Les rires et les sourires éclatent sous le regard attristé de Jésus.
C'est sûrement Gus le père de la petite, moi j'te dis moi.
Dehors, sur une colline toute proche, on voit, sur une balancelle, un type louche qui ressemble à un SDF. Avec sa cuillère, il est en train de casser le sucre d'une crème brûlée. On découvre, au-dessus de lui, gravé sur un arbre, le nombre soixante au centre d'une forme pyramidale.
[générique de fin]
Trop de suspense. Allez, un dernier épisode, et puis stop.