L’amour vache
Nous étions quatre pieds nickelés qui sévissions quelque part en Asie. À cette époque, la moralité de ma conduite n’était pas ma préoccupation première. Nous venions de conclure une affaire extraordinairement lucrative : nous avions vendu à une veuve riche et crédule un paquet de fausses actions d'une société qui n'existait pas. Le climat de la région en était devenu subitement très malsain, il fallait changer d’air au plus vite, et nous n’avions eu que le temps de sauter dans un train de nuit en partance pour un pays plus salubre.
Ce ne fut seulement que lorsque nous fûmes installés dans notre compartiment que nous nous rendîmes compte que nous étions à jeun depuis le matin et que nous n’avions rien pour calmer nos jeunes estomacs. Je profitai d’un arrêt un peu prolongé pour acheter à un vendeur ambulant une boîte de Vache qui rit et une miche de pain.
C’est alors que je tombai sous le charme.
Je sais ce que vous allez dire : il est contre nature d’aimer une vache. Mais, avant de me juger, essayez de me comprendre. Tout me portait à la folie : ma jeunesse d’abord ; la joie, la fierté d’avoir réussi un si beau coup ; le soulagement d’avoir échappé à nos poursuivants ; la complicité et l’amitié qui me liaient à mes compagnons. Et puis, voyez comme elle est belle cette vache dans sa simplicité : de grands traits bien marqués, essentiellement une seule couleur, le rouge, des yeux à la fois moqueurs et tendres, un sourire à la fois hilare et joyeux. Seule sophistication consentie à sa coquetterie, des boucles d’oreilles. Mais regardez les bien ces boucles d’oreilles, vous y verrez son propre portrait portant les mêmes boucles d’oreilles, la représentant de nouveau, à l’infini, témoignant de la profondeur de son âme, car, n’en doutez pas, la Vache qui rit possède une âme, et assurément une belle âme.
Le dîner fut donc simplement constitué d’un morceau de pain et de deux portions de Vache qui rit, accompagnées de rires, de plaisanteries, de grandes claques dans le dos. Ce repas reste l’un des meilleurs qu’il me fut donné de partager. Je résumai l’ambiance générale en composant cet éloge à l’héroïne de cette histoire :
Mieux vaut manger de la Vache qui rit
En bonne compagnie
Que du caviar
Avec des salopards
Aujourd’hui encore, lorsque le ciel est bas et que mon moral est au noir, j’achète une boite de Vache qui rit que je mange, solitaire, sur le coin d’une table.
Plus je connais les hommes, plus j’aime les vaches. (Proverbe corrézien)