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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » La mesure du temps

Auteur Sujet: La mesure du temps  (Lu 904 fois)

Hors ligne Julien-Gracq

  • Aède
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La mesure du temps
« le: 12 Août 2020 à 17:16:59 »
Bernard Marais remuait des impressions confuses dans sa tête. Au volant de son renault-scénic noir dernière génération, il contemplait moins que d'habitude la route et ses nuées de fourmis chromées. A l'arrêt au feu rouge, il ne songea pas à pester contre cette bonne femme dans sa twingo grise, devant lui, qui le condamnait à perdre une minute trente de sa vie pour s'être arrêtée précipitamment à un mètre du feu tricolore, à l'instant même où ce dernier virait seulement à l'orange. Au lieu de l'affubler mentalement de quelques grivois sobriquets, le quinquagénaire, aux sourcils striés et aux dents sifflantes, tapotait nerveusement de ses doigts contre le volant et contemplait l'horizon, le regard perdu dans le vague, le cerveau manifestement occupé par une délicate abstraction dont la menée n'était pas aisée, au vu de l'angoisse qui le possédait. Le pouce, précisément !  se dit-il, une lueur de vie dans le cristallin de ses yeux.

Il porta attention à ses pouces qui se disputaient déjà, depuis une bonne minute, le sommet du volant. Ces pouces qui étaient fins, qu'il avait aimé autrefois ; ces pouces qui sont gonflés à présent, qui enflent et se plissent à vue d'oeil. Une larme lui coulait le long de la joue ; il en était si troublé qu'il ne savait plus, contemplant une dernière fois ses membres usés par les ans, si c'était bien de ses doigts à lui ou de ses doigts à elle, à Nadège, dont il était question dans sa constatation.

Un bruyant coup de klaxon en provenance de derrière fut suivit de quelques vociférations dans une langue arabisante que Bernard ne comprenait pas. Il fait chaud, les esprits s'échauffent, pensa-t-il, croyant sentir son cerveau se liquéfier. Il embraya et rejoignit fissa la nationale, sur une pointe brusque proprement délirante qui lui fit prendre cent mètres de distance, en un couple de secondes, avec le feu de circulation au vert depuis une demi-minute.

La pourpre du soleil dardait encore de ses flamboyants rayons sur l'asphalte. Il se souvint du jour d'été où, pour la première fois, il a caressé la peau de sa femme." Nadège, dit-il à haute voix, c'était son pouce que ma maladresse m'avait fait toucher en premier ! " L'image d'une scène de danse, sur une place nancéienne dans les années quatre-vingt, lui revint à l'esprit, avec le son de guitare qu'il y avait ce jour-là, le soleil qui frappait alors très fort, et le bel annuaire qu'il voulait cueillir avant tout. " Mais je me suis manqué, je n'ai eu que le pouce ". Bousculé, il s'était retrouvé avec le doigt le plus ridicule est le plus disgracieux de tous dans la main : le pouce. Il s'aperçut cependant qu'il était d'une splendeur peu commune sur cette main délicate, tant aimée, tant cherchée, tant effleurée aux cours de leurs communes années d'études où, jusqu'à ce treizième jour du mois de juillet, il n'avait osé lui faire la cour.

Ce doigt qui était fin pour un pouce, fort pour une femme, pâle comme le lys, beau comme un dieu, n'était plus à présent qu'un étron peint en beige, tant sa morphologie avait changé au terme de la ménopause. " C'est ce doigt-ci, ce DOU-A-SSI, précisément ! ", s'exclama-t-il, qui était bel et bien l'objet de tout son tourment. Maintenant que Bernard était pâteux et gommé, qu'il n'était plus le même et qu'elle non plus, Nadège, n'était plus la même, qu'est-ce qui le titillait tant que ça avec ce pouce difforme ? lui qui avait accepté de longue date les affres de la vieillesse, philosophe de son état, pour sa femme comme pour lui ?!

Sur la voie de droite, dérivant sur une sortie qu'il devait emprunter pour gagner son chez-lui, une ancienne renault-clio de la fin des années quatre-vingt-dix obligeait à freiner la marche, à lever le pieds jusqu'à atteindre les soixante-dix kilomètres par heure pour qui voulait se rabattre derrière. Dans une tentative de la dépasser avant de joindre la départementale 943, Bernard entrevit la conductrice arquée contre le volant, à l'avant du véhicule. La dépassant largement avant de se rabattre, Bernard arrêta ses pensées sur la physionomie entraperçu. " Mais oui, c'est cela ! C'est cela le problème qu'il y a de nouveau ! ". L'octogénaire femelle repliée dans son caisson à roulette était en tout point semblable à sa belle-mère. Et sa conduite dessinait une parodie de celle de sa femme...

En quittant prestement la bretelle d'autoroute, il sentit à nouveau une larme monter, tandis qu'une lame semblait lui pourfendre les poumons. Le pouce de sa femme, jadis si tendre et juteux, ne se différenciait guère plus, maintenant, de celui de sa belle-mère, René. Pire que cela : " l'attitude de Nadège au volant est la même que celle de René, jadis... " prononça-t-il lentement en s'apitoyant.

A l'entrée d'une succession de villages périurbains, il franchit la traînée de tape-culs qui garnissait l'asphalte de la rue des écoles. Il y avait encore des mères, ici et là sur les trottoirs, qui ramenaient leurs enfants à pieds ou les conduisaient vers quelque activité extra-scolaire. En face, son regard rencontra la main d'une jeune maman qui caressait doucement la tête de son chérubin. " Ils sont grands à présent, diable ce qu'ils sont grands " . Il pensait à ses enfants : à Simon qui cavalait dans l'Est, à Matthieu qui s'était établi à Paris. Il avait l'impression que, d'un coup, le temps s'était mis à courir, sans prévenir, et l'avait laissé sommeiller tout ce temps, sans s'en rendre compte, au bureau pendant près de trente ans. " Ils sont grands et loin, à présent... loin sous le soleil du nord ", tandis que lui demeurait sous le soleil de Satan, dans ce sud bouillant en phase de le ratatiner. Il accéléra le long d'une grande voie déserte qui faisait la jonction entre deux villages distants de deux kilomètres.

A un tournant conduisant au parking en plein air où il avait coutume de garer sa voiture - puisque sa modeste cahute ne contenait ni garage, ni emplacement de parking dédié -, il manqua de heurter un adolescent qui traversait en vélo sans regarder. " ça aurait pu être dangereux ", bougonna-t-il en ne parvenant pas à trouver un souvenir de sa jeunesse et de celle de ses enfants dans lequel ils s'étaient montrés si imprudents. " Non, ça a dû nous arriver aussi ", mais, malgré tout, rien de tel ne lui revenait. Il mit cette lacune sur le compte de la vieillesse et se promit de boire sans tristesse l'impression désagréable résultant de cette trop sagace probabilité.

Marchant à présent à pas lent, sa petite serviette sous le bras, la chemise abondamment trempée de sueur par le contact brûlant du dossier de son siège, son attention fut d'abord happée par des cris de jeunes gens au loin, puis par l'aboiement d'un chien traîné par une pauvresse à la peau ridée, au teint fâné. Pour l'un et l'autre de ces éléments, il murmura la chose suivante dans l'ordre qui vient : " au moins, ils n'ont pas fini ainsi " ; puis, tournant la tête à gauche : " la chaleur a raison des vieux... Il faut que je pense à appeler maman ".

" Maman " prononça-t-il cette fois-ci à voix haute, distinctement, en interrompant le cours de sa marche morose. " Maman ! ", c'était quelque chose qui lui cognait au coeur. Il aperçut un fantôme du temps passé, réminiscence de deux temps bienheureux - d'un temps pas si lointain où " Maman " somnolait à l'ehpad, et d'un temps ancien où il était jeune et brillant, plein de rêves et la chevelure abondante flottant au vent. " Maman...  elle est morte la semaine dernière, nous l'avons enterré hier et pourtant je la crois vivante ". Ce sont sans doute les habitudes d'années d'appels réguliers, passés en fin de semaine, qui lui firent croire encore à son existence. " Maman... " il gémit, et soudain la vision d'une main charnue, d'un pouce hideux porté à une bouche aride aux lèvres gercées, lui revint. Mais cette main, qui le tourmente ainsi, n'était pas celle de sa mère : " c'est celle de René. Pourquoi... " Pourquoi la main de cette tendre mégère de belle-mère, qu'il aimait moquer gouailleusement, prenait-elle place ainsi, dans ses souvenirs, aux côtés de celles de sa mère et de Nadège ?

Il franchit le seuil de la porte d'entrée de sa maison qui ressemblait davantage à un appartement étalé en longueur par le caractère mitoyen de deux de ses côtés. Il claqua la porte qui résonna fortement contre les fragiles cloisons, qui fit s'entrouvrir trois portes que l'on dirait de chantier. Sur le canapé du salon, noyé dans l'obscurité et dans les reflets bleuâtres des lueurs du téléviseur, affalée comme un chien assoupi sur un tapis bouffant, Nadège, sa chère et tendre, au doigt jadis si gracile, regardait M6 en se caressant les dents, de son pouce démesurément gros et de son auriculaire tordu par la roue du temps et de l'arthrose. " Tout à fait ", bredouilla-t-il, abasourdi. " Cette main disgracieuse, c'est celle-la même avec laquelle René,  belle-maman , se paluche les lèvres, assise de la même manière avec le même regard, devant une semblable télévision, avec la même attention... "

" Oh ! s'esclaffa Nadège au terme d'une longue torpeur. Je ne t'avais pas entendu entrer ". Les murs ont pourtant tremblé à l'arrivée de Bernard. " Bonsoir chérie ", dit-il sans oser l'embrasser. " Il fait chaud ici. Tu n'as pas trop souffert ? Je vois que tu as pensé à fermer les volets, pour la chaleur. C'est bien. - il faut, répondit-elle, on mourrait déshydraté ". Un ongle se fissura sous la morsure de ses dents dans un petit claquement sonore qui achevait sa bribe de phrase.

" Oui, se dit-il, les petits vieux sont sensibles aux fortes chaleurs ". Désemparé, il contemplait le spectacle de sa bien-aimée transformée en vieille femme. Dans le noir, devant la télé, il cherchait en cette ombre croulante le reste d'une brillante et charmante étudiante en droit public. " C'était cela qui m'inquiétait tant, tout à l'heure, au volant. J'ai cru épouser Nadège, mais j'avais d'ores et déjà épousé René ". Il eût été plus juste de dire que Nadège, frappée des affres de la vieillesse, s'était en quelque sorte faite le sosie de René, la drôle de belle-mère de Bernard, en épousant ses manières et ses avaries, par loi d'hérédité.
" Je ne m'en étais pas rendu compte, je n'avais pas pris la mesure du temps ". Il avait rêvassé sa jeunesse et la moitié de sa vie dans les couloirs ternes d'une administration de province croulante sous la poussière et l'ennui des années.
« Modifié: 15 Août 2020 à 11:58:38 par Julien-Gracq »

Hors ligne txuku

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 423
    • BEOCIEN
Re : La mesure du temps
« Réponse #1 le: 13 Août 2020 à 20:48:21 »
Bonsoir

Un texte bien ecrit et un rien desabuse.......... :)

Deux coquilles en passant :
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Les murs ont pourtant tremblés
tremble.
Citer
on mourrait déshydrater
deshydrate.

Pourquoi je me sens moins jeune tout a coup ? :'(
Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

Hors ligne Julien-Gracq

  • Aède
  • Messages: 163
Re : Re : La mesure du temps
« Réponse #2 le: 15 Août 2020 à 11:59:44 »
Bonsoir

Un texte bien ecrit et un rien desabuse.......... :)

Deux coquilles en passant :
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Les murs ont pourtant tremblés
tremble.
Citer
on mourrait déshydrater
deshydrate.

Pourquoi je me sens moins jeune tout a coup ? :'(

Bonjour, merci pour ce retour et pour les coquilles.  ;)
Content que t'aies apprécié.

 


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