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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Jack the Ripeur

Auteur Sujet: Jack the Ripeur  (Lu 9190 fois)

Hors ligne trompette sournoise

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Jack the Ripeur
« le: 28 Septembre 2010 à 13:56:01 »
Les objets encombrants (« les monstres » dans le jargon des éboueurs)
ne peuvent pas être ramassés par les bennes à ordures qui passent chaque matin.
Des camions spécialisés passent dans toute la ville une fois par trimestre.
Demandez la date du prochain passage devant chez vous en appelant le 0944…
Vous pouvez également déposer vous-même vos « monstres » à la déchetterie
Ce service est gratuit.

Plaquette d’information éditée par les services municipaux.


1

Jack était accroché au cul du camion, prêt à bondir sur les rebuts qui trainaient au bord de la route. Les yeux plissés sous sa casquette, le voltigeur calculait la trajectoire idéale, prenant en considération la hauteur du trottoir, l’inclinaison du relief, la structure du sol, la direction du vent, la vitesse estimée du bahut et les spécificités propres au tas d’ordure en question. Jack appréhendait particulièrement les plaques de verglas. Nous entrions dans l’hiver. Le froid atténuait néanmoins les odeurs. On ne pouvait jamais tout avoir. Il bondit depuis son marchepied et se posa comme une danseuse, à portée des sacs. Profitant de son inertie, il en saisit une belle grappe, qu’il projeta tout au fond du compacteur. L’opération lui prit moins de cinq secondes.
Il ne fallait pas qu’un gamin étourdi ait laissé son vélo flambant neuf à proximité des ordures ménagères car Jack ne faisait pas dans le tri sélectif. Tout ce qu’il savait, c’était remplir la benne jusqu’à la gueule, le plus rapidement possible.
Jack regrettait qu’il y ait si peu de spectateurs pour assister à ses tournées. Il rêvait aux commentaires émus prononcés par les passants matinaux :

-   « Mon Dieu, n’y avait-il pas une montagne de déchets, ici-même, il y a encore une minute ?
-   Ce doit être Jack The Ripeur* … Jamais vu un type nettoyer nos rues avec une telle virtuosité
-   Un chat… croisé avec un vautour.
-   Vous saviez qu’il est le seul voltigeur de la ville à travailler en solo ?


* Ripeur : Petit nom donné aux « agents de déchets urbains et industriels » travaillant à l’arrière du camion de ramassage. Jeux de mot foireux, clin d’œil à Jack The Ripper, le célèbre éventreur londonien.

Mais les gens ne remarquaient jamais rien.
Que ce soient les habitants (Pouvez pas faire moins de boucan, espèce de taré ?), les automobilistes (Active, hé, connard ! Y’en a qui bossent ici), ou même ses collègues (Lève le pied Jack, ils vont encore nous tailler les horaires).
 
La tournée numéro 6 était réputée la plus difficile, privilège traditionnel des nouveaux arrivés. Vous traversiez les lotissements populaires, une zone industrielle, des restaurants, l’hôpital, des écoles,  trois garages automobiles, bref, vous étiez susceptibles de ramasser tout et n’importe quoi : des sacs éventrés remplis d’abats de porc aux containers bourrés de bidons d’huile de vidange qui vous explosaient à la gueule une fois compressés dans le compacteur.

Mais Jack s’en moquait. Vous auriez pu laisser votre vieille mère décrépite sur le trottoir, il l’aurait attrapée par la peau des fesses et balancée sans sourciller dans la benne.

Depuis qu’il avait été affecté à la « 6 », le camion rentrait au dépôt selon l’horaire prévu, ce qui n’était jamais arrivé de mémoire d’éboueur. Ses collègues le détestaient pour ça : un cavaleur déjanté qui les faisait passer pour une association de tires-au-flanc-unijambistes. Afin que la tournée ne se termine pas en avance, ce qui aurait été catastrophique pour l’ensemble du personnel, le conducteur obligeait Jack à deux pauses cigarette, dix minutes pendant lesquelles le forçat trépignait en lorgnant sur le prochain tas de merde, un peu plus haut sur la route.

-   Tu la veux propre cette foutue ville, pas vrai ?
-   J’en sais rien, comme tout le monde.
-   Moi j’dirais que t’y mets un sacré entrain…
-   Ca me plait de sauter en marche du camion. Je crois.
-   Ouais, j’ai remarqué, ça.

Régulièrement, au cours de la tournée, Jack tapait du pied sur le bord de la route tandis que le conducteur n’avait pas encore eu le temps de penser à enclencher la première.

-   En fait, t’as raison, ajouta Jack tandis que son collègue remontait dans sa cabine. Je la veux propre cette ville. Je vais avoir un gamin cette fois… Je voudrais pas qu’il grandisse au milieu d’une décharge.

« Cette fois ». Quel con. Ça lui avait échappé. Fay et Jack avaient déjà mis la machine en route, deux ans plus tôt. Mais ça n’avait pas marché. Pas du tout. Fay avait insisté pour qu’on organise un enterrement. Leur couple ne s’en était jamais remis. Jack avait dormi pendant deux mois dans la chambre d’enfant, avant que Fay soit disposée à lui refaire une place dans leur lit. Parmi les peluches lassées d’attendre, portant sur lui des regards remplis de reproches, Jack s’écroulait alors sur un matelas gonflable, une bouteille à portée de main, ses fringues sales empilées dans le berceau vide.

La nouvelle grossesse de Fay constituait leur dernière chance. Peut-être.
S’il n’y avait pas eu tant de déchets à ramasser sur la tournée numéro 6, Jack aurait eu le temps de remuer la merde qui s’accumulait dans sa propre tête, des ordures que jamais personne ne venait enlever pour lui.

Parfois, il se disait que s’il n’était pas rentré à la maison tellement harassé, son corps maté par le travail, il aurait encore eu la force de cogner sur sa femme. Ce genre de pensées le rendait fou. Quand il ne les chassait pas en se ruant sur un tas d’immondices, Jack se saoulait avec méthode. Le reste du temps, il dormait. Comme un bébé.

Il n’en pouvait plus de la voir chialer, d’être obligé de la laisser chaque matin, 07h15, allongeant son café de ses larmes de mère précaire. Sans compter qu’ils n’avaient pas fait l’amour depuis des mois, ce qui poussait Jack à soulever ses sacs de quinze kilos, comme s’ils ne pesaient rien, puis à les balancer tout au fond de la benne, de quoi faire trembler la cabine du conducteur, qui maudissait le planning de l’avoir obligé à faire équipe avec un tel malade.

La tournée se terminait sur les hauteurs de la ville. Le camion serpentait à travers la forêt pour rejoindre un nouveau lotissement, à l’écart du centre, dernière étape avant le site d’enfouissement, le dépôt et le pointage. Jack reprenait son souffle, accroché à sa poignée, laissant trainer ses yeux sur la route qui se dessinait sous lui. Quelques flocons commencèrent à tomber. Avec un peu de chance, le gamin passerait son premier noël sous la neige. On l’attendait pour le 17 décembre, dans un mois, jours pour jours. Jack avait déjà ramassé les cadeaux : un vieux kart en bois, dont le gamin ne pourrait certainement pas se servir avant ses huit ans (ce qui laisserait le temps de remplacer les roues, et de trouver un volant), ainsi qu’un boulier, presque neuf.
Le camion stoppa devant la dernière maison de son itinéraire.
Le conducteur n’entendit pas Jack se propulser du camion et pousser des cris de bêtes en chargeant les poubelles, comme c’était la coutume. On ne pouvait pas toujours savoir ce que ce crétin allait faire au prochain arrêt. Soit il vous laissait pas le temps d’embrayer, soit il glandait devant les ordures, fouillant dans les sacs à la recherche de saloperies à emporter chez lui. Le conducteur regarda sa montre. Un quart d’heure d’avance. Va te faire foutre. Il coupa le moteur et alluma une nouvelle cigarette.


Jack descendit du marchepied, lentement, ôta un de ses gants et s’approcha du piano qu’on avait abandonné sur le trottoir. Il jeta un œil vers la maison qui se dressait au bout de l’allée. Puis il approcha sa main du clavier, sur lequel la neige commençait à s’accumuler. L’arrêt brutal du moteur avait souligné un silence qu’on hésitait à briser. Les flocons tombaient doucement sur les touches. Jack songea un instant à une pluie de grêlons, qui aurait pu faire résonner le piano d’une mélodie aléatoire. Il tendit son index vers l’instrument mais ne savait pas quelle touche choisir. Il parvint finalement à se convaincre qu’il s’agirait forcement d’une note, correspondant à une fréquence précise, et qu’il ne pouvait pas se tromper tant qu’il n’en jouerait qu’une à la fois. Les blanches lui paraissaient moins vicieuses et il en préféra une située sur le côté droit, presque la plus aigue. Un sol septième résonna dans l’hiver tout neuf. Jack sourit. La note en appelait indiscutablement une autre, mais laquelle ? Il pensa qu’une voisine immédiate paraissait trop évidente. Il essaya donc deux touches plus loin, sur la gauche du clavier. C’était la bonne, quoi que cela puisse vouloir dire pour l’éboueur, qui ne se souvenait pas avoir touché un piano de sa vie.
Avant que le chauffeur ait terminé sa cigarette, Jack avait marié cinq ou six notes ensembles, et s’il n’avait pas été interrompu par son collègue, il aurait certainement continué à jouer les entremetteurs jusqu’à ce que ses doigts gèlent.

-   Ho, Mozart ! Tu veux bien charger les poubelles et qu’on rentre chez nous ? Ou tu préfères plaquer le boulot et vivre de ta musique ?

Jack eut un peu honte de s’être laissé surprendre, fasciné par une mélodie qui n’aurait pas défrisé un môme de trois ans.

-   Tu crois qu’ils veulent vraiment s’en débarrasser ? demanda-t-il sans quitter le piano des yeux.
-   Non, je dirais plutôt qu’ils l’ont sorti pour qu’il puisse pisser un coup.

Jack rejoua la mélodie qu’il venait de trouver, juste là, sous une mince couche de neige.

-   C’est pas mal, apprécia l’autre. Ça ressemble à la musique de cette pub, tu sais, pour les tampax.
-   Tu te fous de moi ?
-   Non, sérieusement. Refais-le pour voir !
-   Messieurs…

Ils ne l’avaient pas vue arriver. Une bonne femme qui avançait le long de l’allée, imprimant de tous petits pas dans la poudreuse, avec ses pantoufles.

-   Excusez-moi, messieurs…

Elle venait à leur rencontre, minuscule, sous une permanente en friche.
Elle s’intercala entre Jack et le piano, levant les yeux sur l’éboueur, fermant le clapet de l’instrument, derrière son dos.

-   Je ne peux plus l’entendre, excusez-moi. Vous pouvez m’en débarrasser ? Je peux payer en plus, je peux…
-   Pas maintenant, intervint le chauffeur. Impossible. Pas le bon camion. Faudrait voir avec les encombrants, troisième jeudi du mois. Ce qui nous fait, heu…le…
-   Je vous le prends, moi, coupa Jack. Cet après midi, avec ma camionnette. J’ai un monte-charge, je vous le prends. Gratuitement. Si c’est d’accord…
-   Démolissez-le, fit la bonne femme. Brulez-le, enterrez-le, détruisez-le, ok ?
-   Je… Oui… S’il le faut, d’accord.
-   Il le faut.
-   Je passerai vers 15 heures, si ça va.
-   Quand vous voulez. Aujourd’hui.

Alors qu’ils repartaient, Jack remarqua les deux sillons creusés dans l’allée, là où on avait trainé le piano pour l’abandonner sur le trottoir.
Soit la petite bonne femme était bien plus costaud qu’elle en avait l’air, soit elle avait vraiment très envie de se séparer de son monstre.

Hors ligne Zacharielle

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Re : Jack the Ripeur
« Réponse #1 le: 28 Septembre 2010 à 16:30:35 »
J'aime beaucoup ! La lecture est fluide et agréable. J'aime particulièrement l'idée de la grêle sur le piano. J'attends la suite ;]

Hors ligne azfboom

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Re : Jack the Ripeur
« Réponse #2 le: 28 Septembre 2010 à 23:54:28 »
Super fluide. J'aime beaucoup "-   Non, je dirais plutôt qu’ils l’ont sorti pour qu’il puisse pisser un coup." ;D
Une suite ?
L'homme en s'inventant des dieux, s'est aussi inventé des démons.

Hors ligne trompette sournoise

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Re : Jack the Ripeur
« Réponse #3 le: 29 Septembre 2010 à 11:31:42 »
2

Le salon était encombré d’une multitude d’objets hétéroclites, hors d’usage, hors du temps, amassés en piles instables dans une ambiance dépôt-vente que Fay tentait d’oublier en tournant les pages d’un livre calé contre son ventre proéminent.
Echouée sur un canapé au moins aussi fatiguée qu’elle, on distinguait à peine la jeune femme au milieu du foutoir scandaleux qui menaçait de l’ensevelir à tout moment, par exemple : quatre tourne-disques empilés les uns sur les autres, tous flingués ; un totem en bois de très mauvais gout, représentant un toucan au bec entamé par les termites et dont le haut du crane touchait presque le plafond ; une cage à oiseaux remarquablement glauque, enfermant un écureuil empaillé ; une imposante horloge à balancier, dont les aiguilles tournaient à l’envers et le carillon résonnait aux heures les plus inattendues (de préférence la nuit) ; une collection de santons volontairement (ou non) disposés en scènes absurdes, pas tout à fait catholiques ; une bicyclette démembrée, un globe terrestre dont l’Afrique se détachait patiemment, des trophées anonymes…
Seule contribution de Fay à cette ambiance début-de-siècle-post-séisme, des dizaines de bouquins trainaient, en pointillés à travers l’appartement, à même le sol, gisant sur le ventre, entamés, abandonnés, certains comptant quelques milliers de pages, véritables pièges tendus au milieu du couloir, sur lesquels il aurait été facile de trébucher, avant de s’empaler sur l’épée médiévale dont Jack avait promis de se débarrasser six mois plus tôt et qui trainait dans un coin, menaçante.
Tous les livres de Fay étaient en mauvais état  car elle s’en nourrissait presque littéralement, avec une voracité pathologique. Les livres de Fay faisaient penser à un fond d’assiette, tendance fin de buffet à volonté.
Elle en avait lu certains plus de dix fois, ce qui n’empêchait pas les ouvrages de servir de cales ici ou là. Une nuit où elle avait voulu se replonger dans « Guerre et Paix », sur les coups de trois heures du matin, comme on se réveille brusquement pour aller pisser, une étagère lui était tombée dessus. En effet, au fil des années, l’épais volume s’était transformé en mur porteur.

Fay lisait avec la même ardeur que Jack manifestait à secouer les poubelles.
A peu près pour les mêmes raisons.

Depuis qu’elle se savait à nouveau enceinte, ses choix se portaient presque essentiellement sur la littérature fantastique, qu’elle aimait comme son café : noir, serré, et sans sucre. John Saul, Stephen King, H P Lovecraft, Robert Bloch…
Des pages grouillant d’insectes, d’incestes, de schizophrènes, d’esprits cogneurs, de rituels sataniques, de viols, d’asiles psychiatriques désaffectés, de hurlements, de sang, de silhouettes obscures, de mains gantées de latex…
Sursautant au milieu d’un chapitre, pleurant souvent, Fay tentait de conjurer le sort. Au cours de sa première grossesse, elle s’était obligée à lire essentiellement des œuvres classiques, censées pondérer ses humeurs : des histoires de femme enveloppées dans du taffetas, se promenant dans des parcs ombragés et laissant tomber à l’occasion leurs mouchoirs finement ouvragés. Bref, Fay s’était ennuyée ferme pendant huit mois et demi, pour un résultat catastrophique. Cette fois, elle tiendrait bon. Sa progéniture devrait encaisser les histoires sordides dont elle se nourrissait quotidiennement, de même que les cigarettes dont elle avait refusé de se priver.

L’horloge à balancier venait de sonner 08H69, mais il devait être quelque chose comme quinze heures. Fay terminait la dégustation d’un thriller particulièrement haletant, dont l’action se situait en Norvège et incluait une poignée de zombies pédophiles. Fay se pourléchait les doigts en parcourant les cinquante dernières pages du livre, quand deux évènements vinrent perturber la fin de son repas.
Un chat sauta sur son livre, sans autre raison apparente que d’exhiber son trou du cul en guise de coup de théâtre.
Parallèlement, elle entendit la camionnette de Jack se garer dans la cours intérieure de l’immeuble.
Sa tranquillité mise en péril,  Fay se mordit les lèvres et eut envie de chialer, pour la quarante-troisième fois de la journée. Le chat, inconscient du danger qu’il courait, trônant sur les genoux d’une femme enceinte à bout de nerfs, continuait à exhiber son derrière malpropre comme s’il eut s’agit de la chose la plus fascinante au monde. L’animal avait la même origine que le capharnaüm qui s’accumulait dans l’appartement : Jack l’avait débusqué entre deux poubelles. Fay, voulant à tout prix éviter de se faire griffer, prit délicatement le chat entre ses mains, et le posa au sol avec une moue dégoutée, teintée d’un soupçon de rage. Elle s’arracha du canapé comme on s’extrait des sables mouvants. L’animal s’enroulait autour de ses jambes. Prenant un peu de recul sur la situation, l’élan propice au défoulement, un pas en arrière, elle serra les poings puis administra un terrible coup de pied dans le ventre de la bête. Cette dernière poussa un miaulement révolté, avant de se réfugier sous une armoire, aussi normande que bancale, au péril de sa vie. « Crève » songea-t-elle tandis que Jack faisait son apparition dans la pièce. Sur le coup, elle n’aurait pas su dire à qui, du chat ou de son mari, cette sombre prédiction était destinée.

-   J’ai une surprise MONUMENTALE pour toi, scanda-t-il en jetant sa veste sur le dossier d’un rocking-chair agonisant. Sans doute la trouvaille du siècle.

Si seulement il pouvait avoir des horaires de bureau, un boulot décent, si au moins il ne sentait pas le cimetière, il rentrerait plus tard et elle pourrait profiter tranquillement de ses après-midi.

-   Jack, regarde autour de toi. C’est la grande braderie annuelle ici. Tout va s’écrouler.
-   T’inquiète, on trouvera bien un peu de place pour ce qui attend dans mon camion. Cette fois, tu vas adorer.
-   Si c’est un dé à coudre ou une soucoupe de tasse, une pièce de monnaie ancienne, un livre de poche, nom de Dieu Jack ! Pourvu que ça tienne dans une main, s’il te plait…
-   Calme. Voilà ce qu’on va faire. Tu t’enfermes dans la chambre pendant que mes potes et moi, on monte cette merveille, ok ? Et puis on va faire un brin de ménage dans cette pièce, histoire d’éviter les éboulements. Ca te va ?
-   Tu sais quoi ? Je vais plutôt sortir faire un tour.
-   Qu’est-ce qu’il lui arrive au chat ? Pourquoi il boite comme ça ?
-   J’en sais rien. Débarrasse-nous en, tant que t’y es…


L’appartement était situé au troisième étage d’un immeuble vétuste. Jack se rendit au troquet d’en face et promit une tournée aux quatre costauds qui voudraient bien l’aider à monter un piano « pas trop lourd » chez lui. « Y’a même des poignées…» précisa-t-il.
Les poivrots levèrent la main. Jack choisit les plus solides d’apparence, et les moins entamés par la bière.

L’équipe déchargea le meuble du camion, puis employa une bonne heure et demie à transporter la chose à travers les escaliers étroits.

-   Ca passe si tu lèves…
-   J’suis à fond ducon. J’suis tout seul à pousser, MERDE !
-   Il faut l’incliner sur la gauche.
-   Ta gauche ?
-   Non, non ! L’autre gauche.
-   Je vais pas tarder à crever là-dessous.
-   Si vous l’abimez les mecs, la tournée tient plus.
-   JE VAIS TOUT LACHER ! SERIEUSEMENT !
-   Si tu lâches mon pauvre, il faudra des années pour te retrouver sous les décombres. On t’enterrera dans un cercueil vide.
-   A droite alors ?
-   Levez un peu, putain !
-   Vers le haut ?
-   Bon, ok. On pose à trois, j’en peux plus.
-   Déconnez-pas, j’ai mes doigts en dessous.
-   Ok. Un... DEUX…

En supplément de la tournée promise, les déménageurs de l’extrême étaient rentrés chez-eux en emportant des brassées d’objets inutiles, de quoi faire un peu de place dans l’appartement de Jack.

- Prenez tout ce que voudrez. Sauf les bouquins.
- Aucun risque, ajouta un des poivrots.

Fay était rentrée en début de soirée, ravie de constater qu’un grand nombre de bibelots avaient disparus. Elle déchanta malgré-tout en apercevant le chat, d’autant plus qu’il trônait à présent sur un piano déglingué bloquant l’accès au balcon.

-   Qu’est-ce que c’est que ça ? demande-t-elle, en reprenant son souffle après une montée des escaliers éprouvante.
-   Un lave-linge. Essorage 1500 tours/minute. Fonction arrêt cuve pleine. Par-contre, j’ai pas la garantie.
-   Enfin, qu’est-ce qu’on va faire d’un piano, Jack ?
-   En jouer, j’imagine. Faire l’amour dessus, pourquoi pas ? Vivre comme des rupins. T’as remarqué les chandeliers ? Pratique, non ? Au pire, c’est juste une grosse lampe.
-   Tu sais jouer du piano, toi ?
-   Alors, justement. Tu fais bien de demander parce que j’ai trouvé ça, ce matin.

Jack se plaça face au clavier, se gratta le menton et finit par exécuter l’arpège naïf qu’il avait composé. A la dernière note, qui était également la cinquième, il laissa résonner l’instrument et attendit les applaudissements nourris de sa femme.

-   Il est même pas accordé, fit-elle.




Oubliant ses rêves de gloire, même éphémère, Jack rétorqua :

-   Je l’ai trouvé  dans la rue. Tu voudrais quand même pas qu’il sonne juste ?
-   T’as pas réussi à refourguer le chat ?
-   Non mais t’admettras que depuis qu’il clopine, sa valeur marchande a tendance a se casser la gueule.
-   Il pourrait trainer son cul dans une petite remorque, je serais pas plus émue. Ca pue dans tout l’appart. T’es au courant que la litière, ça se vide ? Tu sais que je peux pas y toucher ! T’as déjà entendu parler de la toxoplasmose ?
-   Ca dépend… C’est de Chopin ? fit Jack en tapotant l’instrument.
-   Toi et ton humour à deux balles…

Fay s’approcha du piano, ses doigts vinrent caresser les touches. Elle hésitait. En vérité, l’instrument lui plaisait mais elle n’osait pas encourager Jack dans son obsession de la récup, sans quoi il se serait pointé le lendemain avec une contrebasse trouée, une harpe baroque et un gong rouillé.
Le coffre du piano était en bois massif, dans le style art nouveau. Les poignées et les chandeliers en laiton ne manquaient pas de style. Neuf des touches en ivoire étaient portées disparues. Sur le côté gauche, de nombreuses brulures de cigarettes avaient entamé le chêne, ce qui plut immédiatement à Fay.
Elle se décida alors à tenter le seul morceau qu’elle ait jamais connu par-cœur, réminiscence de son année au conservatoire, à une époque où ses pieds ne pouvaient atteindre les pédales.
Les quinze premières mesures du Nocturne Opus 9, Numéro 2, résonnèrent dans le salon. Elle s’appliquait particulièrement, ses articulations semblaient souffrir, mais elle se délectait de cette musique enfouie dans ses souvenirs d’enfant. Elle se promit alors de revenir au piano, le lendemain, lorsqu’elle serait seule. Pour l’heure, Jack écoutait en fumant une cigarette, penché à la fenêtre. Il souriait. Pas une de ces grimaces crispées dont il abusait quotidiennement. Pas un sourire de pitre. Jack souriait comme un homme qui fume à sa fenêtre tandis que sa femme joue du piano.
Elle s’arrêta en plein morceau, là où ses souvenirs la trahissaient.

-   Ca, c’est du Chopin, conclut-elle.
-   …
-   Il est vraiment très faux, cela-dit.

Jack balança son mégot au loin pour pouvoir applaudir. Il aurait pu écouter ce nocturne pendant des jours.

-   C’était… Ouah, chérie, c’était juste… Refais-le !
-   On avait vraiment besoin de ça ?

Fay regardait le piano, inspectant le coffre à la recherche d’une souris.
Jack s’approcha d’elle et lui toucha le ventre.

-   L’asticot sera peut-être mélomane.
-   J’t’ai déjà dit de pas l’appeler l’asticot.

Interlude numéro 1 :

http://www.youtube.com/watch?v=EvxS_bJ0yOU

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Re : Jack the Ripeur
« Réponse #4 le: 30 Septembre 2010 à 16:43:35 »
C'est sympa!

Deux petites remarques par contre: "cela dit" ne prend pas de tiret, et "comme s’il eut s’agit" c'est "comme s'il eusse agi", si je ne m'abuse.
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Re : Jack the Ripeur
« Réponse #5 le: 30 Septembre 2010 à 21:05:27 »
Toujours aussi sympa.
Je préfère quand même la première partie cependant plus originale à mon gout.
Petite chose 8h69 même si l'horloge est détraqué c'est impossible.
Enfin bonne idée d'avoir mie le lien.
Bonne continuation, j'attends la suite.
L'homme en s'inventant des dieux, s'est aussi inventé des démons.

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Re : Jack the Ripeur
« Réponse #6 le: 01 Octobre 2010 à 14:02:20 »
Merci Léa T., effectivement, le "comme s'il eut s'agit" écorche l'oreille mais j'ai beau le retourner dans tous les sens, je ne parviens pas à trouver la forme qui convient. Je trouve "comme s'il eusse s'agit", encore pire à vrai dire, même si c'est certainement la conjugaison qui s'impose. Je me contenterai de changer la phrase et ne pas me prendre la tête davantage.

Je suis ravi que vous trouviez ça fluide, je me donne du mal pour ça.

La suite, donc.

A bientôt.

3

Fay ne parvint pas à se lever ce matin là. Son ventre la tiraillait. Roulant vers son côté du lit, elle décida de ne rien dire à Jack, qui partit travailler d’excellente humeur, n’ayant pas eu à partager son petit-déjeuner avec une femme enceinte se bouffant les doigts.
Elle émergea en milieu de matinée et déambula vers la cuisine d’une démarche mal assurée, un peu comme on irait se servir un café en charriant une enclume. Elle s’en versa un demi-litre puis s’échoua sur la chaise à bascule qui, n’étant pas prévue pour une telle charge, craqua dangereusement. Fay saisit un livre qui trainait à portée immédiate de sa main droite, alluma une cigarette et s’apprêtait à plonger dans cette lecture aléatoire quand une odeur la saisit à la gorge. Ca sentait la pisse de chat. Elle aperçût une flaque sous le piano. L’odeur était particulièrement forte, comme s’ils s’y étaient mis à plusieurs, avec une motivation malsaine ; une demi-douzaine de chats pestiférés aspergeant de concert un piano moche, désaccordé et inutile ; une manifestation de terrorisme félin. A vomir ses tripes.
L’instinct ordonna à Fay de se lever et de foutre le feu à l’appartement, plutôt que de tenter d’éponger la pisse froide qui souillait les lieux. En revanche, le corps occupé de la jeune femme lui interdit tout mouvement. Assignée à résidence sur un rocking-chair en ruines, elle balança son roman vers le chat qui trônait à quelques mètres, ses yeux turquoises fixés sur elle, visiblement satisfait de sa performance. Elle manqua l’animal et, désespérée, ferma les yeux pour faire venir ses larmes. Trop déprimée pour pleurer, elle ne parvint qu’à s’endormir.

Elle se trouvait à présent sur un lit d’hôpital, allongée sur le dos, ses mains prises dans de lourdes sangles en cuir. Par-dessus son ventre difforme, elle aperçut un médecin et une sage-femme, qui discutaient en feuilletant un dossier portant son nom.
-   Ca se présente mal, docteur ?
-   On risque de les perdre tous les deux. Je veux au moins sauver la mère.
Le médecin pointait son index sur une des pages.
-   Observez cette portée, juste là. Et celle-ci… J’ai vu ça des tas de fois. Rien de vivant ne pourra jamais sortir de cette femme.
-   Je vais mettre une grosse buche dans l’incinérateur, indiqua la nurse.

Fay se débattait au milieu des draps sales, elle voulait hurler mais ne parvint qu’à articuler un faible :

-   Docteur… S’il vous plait.
-   Alors, on ne dort plus, ma chérie ?
-   Qu’est-ce qui se passe, docteur ? Est-ce qu’il y a un problème ? J’ai le droit de savoir.
-   Je vais plutôt mettre deux buches, précisa la nurse, au loin. On entendit alors claquer la porte d’un incinérateur en fonte.
-   Vous voulez jeter un œil sur mon diagnostic ? demanda le médecin en agitant une pochette cartonnée sous le nez de Fay.
-   Je veux savoir !
-   Très bien. Du calme. Regardez… Qu’est-ce que vous en dites ?



Il lui montra un feuillet. C’était une partition de musique, écrite à la main, sur le papier à en-tête de l’hôpital.

-   Je ne comprends pas, grogna Fay, c’est absurde.
-   Normal. Nous sommes des professionnels. Voulez-vous que je déchiffre tout ceci pour vous ?
-   Je vous en prie, gémit-elle, je veux savoir si…
-   Agnès ! Veuillez ôter la bâche, je vous prie ! Madame veut savoir si !

La sage-femme abandonna l’incinérateur auprès duquel elle se réchauffait les mains et se dirigea vers un coin de la chambre où, faisant voler une toile grossière, elle découvrit un magnifique piano blanc, décoré d’une épaisse croix rouge. Le médecin s’y installa avec emphase, la nurse glissant un tabouret sous lui. Il leva alors les bras, agitant ses doigts minces au-dessus du clavier.
Tandis que son assistante plaçait le dossier de Fay sur le chevalet prévu à cet effet, le médecin se retourna un instant pour adresser un sourire crispé à sa patiente, et, pianissimo, plaqua les deux premiers accords, immédiatement identifiables, de la Marche Funèbre de Frédéric Chopin. Son buste se balançait au rythme lugubre de la musique.

Fay hurla… « Arrêtez ça ! ».
Hystérique…« Non ! DOCTEUR ! ARRETEZ ! ESPECE DE SALAUD ! ».
Elle fut alors saisie de contractions intolérables. Le travail commençait. La sage femme se plaça devant-elle et l’encouragea à pousser, malgré tout, tandis que le médecin, qui n’avait pas quitté un instant son piano blanc, enchaîna sur un morceau de jazz particulièrement véloce, déjanté, impossible, de plus en plus rapide, jusqu’à se transformer en boucan atroce. Ses mains martelaient le clavier, comme un enfant tentant de faire rentrer un cube dans une fente en forme de losange, il tirait la langue et gueulait par-dessus les accords discordants : « Push it Baby. Push, Push darling ! »
Fay poussa en effet, et délivra en quelques minutes. La sage-femme tenait son enfant dans ses bras. Fay ne pouvait pas encore le voir, entravée dans ses liens, incapable de se redresser. La nurse avait l’air dégouté et montra ce qu’elle portait au médecin, qui s’épongeait maintenant le front, toujours assis face au  clavier.

-   Mon Dieu… Un asticot géant, diagnostiqua-t-il. Balancez-moi immédiatement cette horreur au feu Agnès. Et surtout ne le touchez pas.

Agnès ouvrit donc la lourde porte de l’incinérateur et y introduisit ce qui ressemblait à un nourrisson tout à fait ordinaire, d’après ce que Fay pouvait maintenant en apercevoir : deux bras, deux jambes, son enfant.
La porte de l’incinérateur claqua.
Fay ouvrit grand les yeux.

On frappait à la porte.

On martelait à vrai dire. La jeune femme reprit lentement ses esprits, porta ses mains à son ventre, d’un geste paniqué. Puis elle se leva, constatant que les douleurs avaient disparu, et se dirigea vers la porte qu’on continuait à cogner avec ferveur.
Ouvrant celle-ci, Fay se retrouva nez à nez avec une canne en bois qui manqua in-extremis de s’écraser sur son front. Au bout de la canne, se tenait une petite vieille, apparemment excédée.

-   Le piano, ma chère, il faut commencer jeune. Et utiliser la pédale de sourdine, scanda l’ancêtre, qui se trouvait habiter l’appartement du dessus.
-   Bonjour… Je… Excusez-moi mais de quoi est-ce que vous parlez ?
-   Ca raisonne dans tout l’immeuble. Vous pourriez au moins faire accorder votre machin. Sans compter que je suis pas certaine que tout ce vacarme fasse du bien au petit.

La vieille pointa son menton vers le nombril de Fay.

-   Vous pourriez lui jouer une berceuse, pour commencer. Et la sourdine, comme je vous disais, c’est la pédale du milieu. Il faut la bloquer sinon c’est…
-   Attendez, supplia Fay en se frottant les yeux. Je dormais, d’accord ? Je me réveille à peine. Je ne comprends rien à ce que vous me dites.
-   Je sais pas comment vous arrivez à dormir avec le boucan que vous faites mais bravo, c’est de première.
-   Ecoutez, ce n’est pas moi. Je viens de vous dire que je dormais.
-   C’est comme dans les westerns, alors, ironisa la vieille.
-   J’ai du mal à vous suivre. J’ai fait ce cauchemar… Je…
-   Les westerns, vous savez ! Au saloon. Les pianos mécaniques, vous voyez bien. Ceux qui jouent tout seul pendant que les filles lèvent la jambe et que les hommes se battent à coups de poing. Une musique idiote, sans personne pour la jouer. Ca marche avec une carte perforée, ces trucs là. C’est complètement idiot. Comme une gigantesque boite à musique, vous voyez ? Pourquoi votre éboueur il vous en ramène pas, des boites à musique, hein ? Ca prend moins de place, ça fait moins de bruit et surtout, CA JOUE PAS LA MARCHE FUNEBRE !

La vieille ne laissa pas à Fay le temps de se justifier. Elle tourna les talons et remonta chez elle en râlant.

« Et tous mes vœux de bonheur pour le petit » ajouta la voisine, gueulant depuis son pallier.












Ce soir là, quand Jack rentra du bistrot où il avait lui-aussi répété ses gammes, il trouva Fay, faisant grincer la chaise à bascule, plongée dans le noir et une puanteur innommable.
Elle tenait un marteau entre ses mains. Jack voulut instinctivement se rapprocher, la prendre dans ses bras mais il aperçût l’outil contendant et la lueur chafouine qui animait les yeux de sa femme. Restant donc à une distance raisonnable, il ouvrit une fenêtre.

-    Tu comptais bricoler ? demanda-t-il afin de détendre l’atmosphère.
-   Arrête de faire le con. Trouve-moi ce plutôt ce foutu chat.
-   T’as l’intention de le cogner avec ce truc ?
-   Jusqu’à ce qu’on puisse le glisser sous la porte.
-   Ok... J’imagine qu’il a encore pissé dans un coin, je m’occupe de ça.

Jack s’accroupit devant le piano, une serpillère à la main.
Frottant sans conviction, il demanda :

-   Pourquoi est-ce que t’es restée enfermée ? Nom de Dieu, pourquoi t’as pas ouvert une fenêtre, Fay ?
-   Regarde s’il y’a pas une carte perforée, tant que t’y es.
-   Quoi ?
-   Dans le piano. Une carte perforée. Quelque part. Comme dans les westerns. Regarde bien partout.
-   Fay, ne me dis pas que tu t’es remise à fumer des joints, ça devient n’importe-quoi.

Elle lui parla alors de la visite de la voisine du dessus, qui s’était plainte du bruit. Elle jura ne s’être pas servi du piano.

-   Comment j’aurais pu jouer avec les pieds qui flottent dans la pisse de chat ? précisa-t-elle.

 Jack voulut la rassurer, mais il s’emporta :

-   La vieille est une foutue cinglée. J’parie qu’elle se réveille en pleine nuit, morte de trouille, persuadée que les communistes viennent finalement la chercher. Même si t’avais joué toute la journée, CETTE CONNASSE AURAIT MIEUX FAIT DE TE LAISSER TRANQUILLE !

Il hurla vers le plafond. Les murs de l’immeuble étaient à peu près aussi épais que du papier à cigarettes. La voisine répondit par trois coups brefs, frappés à l’aide de sa canne, ce qui, en langage morse, signifiait : « Surveille donc ta femme, misérable boueux alcoolique »
Les mains dans la pisse, Jack fulminait. Il se leva, se mit à tourner en rond dans l’appartement puis chercha quelque chose. Il débusqua l’épée médiévale et fit mine de se diriger vers la porte d’entrée en grognant.  « ALORS COMME CA, ON S’EN PREND AUX FEMMES ENCEINTES ! PUTAIN DE SORCIERE, MAIS JE VAIS TE FENDRE EN DEUX, MOI ! ».




C’était du bluff, évidemment. Il attendait que Fay le retienne, ainsi qu’elle le faisait toujours quand il simulait un pétage de plombs en règle. Mais elle se contenta de dire, dans un soupir :

- Tu prends la sorcière, je m’occupe du chat.

Elle caressait le marteau.
La poignée de porte dans la main, Jack s’arrêta net, et posa doucement l’épée contre le mur. Il se dirigea droit vers Fay.

-   Oh ! T’es sûre que ça va aller ?
-   J’ai sommeil.
-   On va aller se coucher, ok ?
-   D’accord.
-   Mais tu poses le marteau d’abord.

Il souriait sans grande conviction. Elle se laissa trainer vers la chambre et dès qu’elle fut allongée, Fay se mit à sangloter en montrant le dos.


Jack se réveilla en sursaut. Ses bras cherchèrent machinalement un corps auquel s’accrocher mais fouillèrent en vain dans les draps refroidis.
En entendant la musique, il crut d’abord que la voisine du dessus organisait des représailles sous forme de rave-party classique, à trois heures du matin. Puis, il se souvint du piano. Son cerveau en veille parvint laborieusement à associer l’instrument à l’absence de Fay, après quoi il se dirigea vers le salon en trainant des pieds. La musique se rapprochait. Il connaissait ce morceau, comme tout le monde. Le genre à émouvoir un troupeau de hyènes. L’hymne officiel des croque-morts, repris à l’unisson par un chœur de squelettes en robes noires.
Fay jouait les yeux fermés, une cigarette fumante tenait en équilibre sur un des chandeliers. Elle portait sa chemise de nuit mais avait ouvert toutes les fenêtres. Il neigeait dans le salon. L’artiste virait au bleu.
Jack ferma les fenêtres car le piano résonnait dans la cour de l’immeuble et quelques lumières s’étaient déjà allumées, en face.
Il s’approcha d’elle, très lentement, car il savait par expérience que brusquer les somnambules en fin de grossesse pouvait se révéler dangereux. Il parvint à s’asseoir à côté d’elle et observa un moment les mains de Fay se déplacer sur le clavier, comme deux araignées synchrones.

-   Fay ?

Elle ne répondit pas. Profitant d’une partie plus sobre sur sa partition, elle saisit la cigarette de sa main droite, continuant à jouer les basses de la gauche, et tira une grosse bouffée paniquée sur son mégot, qu’elle tendit ensuite à Jack sans tourner la tête vers lui. Il saisit la clope, mais ne sachant pas quoi en faire, l’écrasa contre le piano avec une rage mal contenue.







Comme à chaque fois qu’il commençait à avoir peur, Jack tenta une de ses blagues :

-   Fay, la nuit est encore longue. Il reste pas mal de vaisselle sale dans l’évier, pour une somnambule n’ayant pas peur de frotter.
-   …

Il lui toucha le bras. Sa peau était gelée.

-   Ils vont nous envoyer les flics si tu continues.

Il tenta alors d’emprisonner ses mains dans les siennes. Il pensa à une chasse aux araignées. Elle sursauta, dans un accord bâclé, et se retourna brusquement, l’air terrifié, comme s’il venait de tenter de la violer. L’instant d’après, elle le frappait à bras raccourcis, avec une force insoupçonnable. Jack se protégeait de son mieux, en tentant de ne pas la blesser en retour. Il parvint finalement à se dégager de cette avalanche de coups et se rua vers la cuisine où il saisit un verre d’eau qui trainait là, qu’il jeta ensuite au visage de sa furie d’épouse. Cela fonctionna à merveille. Trempée, grelottante, abasourdie, il n’eut aucun mal à la reconduire jusqu’à leur chambre.
Jack ne ferma plus l’œil, cette nuit là.
Il regardait Fay s’agiter dans son sommeil, à la recherche d’une réponse, éventuellement d’une solution. Au petit matin, elle murmura, entre deux spasmes, quelque chose à propos d’un incinérateur.
Plus qu’un mois… Encore un mois Fay.
Il se leva avec mille précautions, pour ne pas la déranger.
Après avoir longtemps hésité, une tasse de café dans la main, il partit travailler malgré tout. Néanmoins, il se promit d’appeler un médecin dès son retour.


Ce jour-là, la tournée numéro 6 se termina avec presque une heure d’avance.
Le conducteur du camion-benne fut pris de terreur en observant Jack dans son rétroviseur. Ce dernier cavalait comme jamais. Il semblait en vouloir à la terre entière, ou être poursuivi par la mort. Ou les deux.
Une des poubelles de l’hôpital se déchira, étalant sur le sol son lot de tumeurs, serviettes ensanglantées, seringues contaminées. Jack ne prit même pas la peine de chercher la pelle, il fléchit ses genoux et ramassa le bordel en deux brassées généreuses. Puis il remonta sur le marchepied comme si de rien n’était.

Tandis qu’il rentrait chez lui, au volant de sa camionnette, avec les félicitations de son patron et les regards accusateurs de ses collègues, Jack songea à foncer dans un arbre.

S’il avait eu la moindre idée de ce qui l’attendait, nul doute qu’il aurait souri en enfonçant la pédale de l’accélérateur, les yeux rivés sur un platane en bonne santé.

Interlude numéro deux :

http://www.youtube.com/watch?v=Hgw_RD_1_5I&feature=related

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Re : Jack the Ripeur
« Réponse #7 le: 04 Octobre 2010 à 10:04:59 »
4

Fay se réveilla avec la conviction que son bébé était mort.
Elle se palpa devant le miroir de la salle de bain.
Ses lèvres bougeaient.
Je suis une tombe.

Elle buta contre le chat tandis qu’elle se dirigeait vers le piano. Se rattrapant de justesse, elle fit un détour afin de s’emparer du marteau, qu’elle posa sur le coffre de l’instrument, avec délicatesse.

Elle s’assit et joua une note, une seule, pendant des heures.
Elle souriait, comme si le sol bémol représentait l’unique réponse acceptable à cette vie minable.
Elle frappa la touche jusqu’à être prise de crampes.
Puis elle changea de main.

Lorsque le chat bondit sur le clavier, Fay empoigna le marteau d’un geste vif, comme si elle n’avait jamais rien attendu d’autre depuis le début.
Elle frappa, produisant un accord dissonant.
Elle manqua son coup. Quelques touches sautèrent. Il en manquait douze à présent.
En guise de représailles, le chat, qui avait doublé de volume et feulait sauvagement, planta ses griffes dans le bras de Fay. Celle-ci se releva brusquement, ce qui effraya encore davantage l’animal, qui grimpa jusqu’à ses épaules à la seule force de ses crochets. Quand il se retrouva perché là-haut, il lacéra sans répit le visage de son agresseur.
Sans même songer à hurler, Fay tournait sur elle-même en essayant de saisir la bête enragée, qui était déterminée à ne pas lâcher prise. Après quelques secondes d’une lutte surréaliste, le chat parvint à passer derrière la nuque de Fay et descendit de long de son dos, creusant de profonds sillons sur le verso de la pauvre fille.
Après quoi, il disparut.

5

Jack entendit le piano résonner depuis le hall d’entrée de l’immeuble. Fou de rage, il grimpa les marches quatre à quatre, décidé à engueuler Fay, ne pensant qu’à une chose :
Ne pas lui tordre le cou. Gros problèmes. Homicide volontaire. Une bonne paire de gifles, ça oui. Ne pas fermer les poings.
La porte de l’appartement s’ouvrit brusquement, jusqu’à se fracasser contre le mur.
Fay se retourna et il devina le sang sur son visage.
Une griffure, plus profonde que les autres, lui barrait l’œil gauche.
Quand elle s’aperçut qu’il ne s’agissait que de Jack, elle refit face au piano et martela la touche la plus grave du clavier. La pièce tremblait. Les coups au plafond se firent entendre.
Jack courut vers elle, l’entoura de ses bras, aperçut de nouvelles plaies sur son cou, le long de son dos.
Il posa sa main sur une de ses cuisses et la retira aussitôt. Elle était trempée. La chaise sur laquelle Fay était assise était trempée. Les pieds de Fay étaient trempés.
Il pensa un instant que le chat s’était soulagé sur elle.
C’était absurde mais cela valait toujours mieux que d’accepter la vérité :
Fay avait perdu les eaux.

Il appela une ambulance.
Je suis une tombe, répétait-elle, tandis qu’il passait une serviette le long de ses jambes.

6

Cinq jours plus tard, Jack quitta l’hôpital, lassé de dormir sur une chaise, au chevet  d’une Fay délirante, attachée au lit, son ventre plat, les croutes se formant sur son visage halluciné, aux endroits où le chat avait laissé son empreinte.

Il pénétra dans leur appartement.
Ca sentait la mort. Jack crut d’abord que son cerveau lui jouait des tours. Cela faisait des mois que ça sentait la mort, après tout. Comment avait-il pu se convaincre du contraire ?
Il se versa un whisky, entra dans la chambre d’enfant, renversa le berceau d’un coup de pied, piétina une girafe qui fit : pouet.
Incontestablement, le salon empestait le cadavre. Le whisky n’y pouvait rien.
Jack localisa sans peine l’origine du remugle.
Il regarda sous le piano mais ne trouva rien. Il traina le meuble de manière à le décoller du mur. Mais aucun rat crevé n’était planqué derrière.
Il inspecta longtemps l’instrument, avant de comprendre que le coffre s’ouvrait par le dessus, découvrant le mécanisme des marteaux destinés à frapper les cordes. Il porta sa main à sa bouche et fut saisi d’un haut le cœur. Le camion benne ne puait pas autant, même sous la canicule du pire mois de juillet.
Il y avait quelque chose, là-dedans, qui aurait du se trouver enfoui sous terre depuis un certain temps.

On ne pouvait rien voir.
Il plongea donc l’épée médiévale au fond du coffre. Elle buta contre une masse logée dans un coin.
Il comprit.
Il extirpa des entrailles du piano la dépouille putréfiée du chat. Sa tête pendait dans un angle impossible. Les vers s’activaient entre les poils de l’animal. Son crane était fracassé.
Jack dégueula.
Plus tard, il découvrit le marteau parmi la vaisselle sale.

7

Au cours des semaines qui suivirent, la tournée numéro 6 se termina invariablement en retard.
Jack the Ripeur s’était transformé en un éboueur ordinaire, trainant les pieds. Il ne descendait plus du camion qu’après l’arrêt complet du véhicule.
Un matin, au milieu de la tournée, le conducteur ne trouva personne sur le marchepied. Jack était étendu sur le dos, quelques mètres derrière, conscient, immobile, l’arrière de son crane reposant sur le bitume, son haleine puant l’alcool.

Lors de la collecte des étrennes, Jack frappa à la porte d’une maison, au bout de l’allée où il avait un jour trouvé un piano.
La minuscule femme à la permanente en friche lui ouvrit en souriant.
Elle offrit une belle somme aux services municipaux.
Jack avait déjà tourné les talons, sa pile de calendriers sous le bras, quand la généreuse donatrice l’avait interpellé une dernière fois :

-   Dite, le piano, vous vous souvenez ?
-   …
-   Qu’est-ce que vous en avez fait ? Foutu en l’air ?
-   …
-   Détruit ? Brulé ? Enterré ?
-   Je l’ai offert à ma femme, murmura-t-il.

Il s’accrocha au cul du camion, comme un vieillard, et ils disparurent dans le brouillard de janvier.


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Re : Jack the Ripeur
« Réponse #8 le: 09 Octobre 2010 à 21:26:03 »
Ca faisait longtemps mais c'est toujours un plaisir de te lire. Une écriture fluide et cynique, quelques bons mots toujours plaisants... ^^

Par contre, je me permets de demander... une suite ?  ::)
"Je suis la serveuse du bar Chez Régis ! Ou un leprechaun maléfique barrant l'entrée d'un escalier imaginaire..."

Et puis la Nuit seule.
Et rien d'autre, et plus rien de plus.

Avant l'hiver, Léa Silhol

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Re : Jack the Ripeur
« Réponse #9 le: 28 Octobre 2010 à 17:33:55 »
j'avais loupé les deux derniers envois...

C'est toujours chouette et bien écrit!

Je me demande s'il y aura encore une suite, moi aussi...

(et encore un pinaillage: le son résonne, et ne raisonne pas)
Of course it is happening inside your head, but why on earth should that mean that it is not real ?
- Dumbledore -
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Re : Jack the Ripeur
« Réponse #10 le: 10 Novembre 2010 à 06:41:28 »
 J'ai commencé la première partie et j'ai bien aimé. Une écriture déliée.  Jack est un danseur, un musicien? si il se montre aussi virtuose qu'il est avec les encombrants, j'ai dans l'idée de suivre une belle partition au chapître suivant.
Un détail: Jack est très fort d'une seule note jouer une septième. C'est impossible quand on sait que la septième est dite la note composante qui ajoutée à la fondamentale , la tièrce, la quinte donnera l'accord de septième.(donc quatre notes pour entendre un accord de sol septième, mais bon ça une importance toute relative). Je lis la suite...
au chapitre 3:
Citer
moi ce plutôt ce foutu chat.
un " ce " de trop ;)
Citer
du papier à cigarettes
pourquoi un " s " à cigarette?
Citer
déplacer sur le clavier, comme deux araignées synchrones
belle image! :)
Au final, c'est une histoire bien amenée. J'espérais tout de même une chute plus musicale. J'ai comme le sentiment d'avoir un chat dans la gorge pour exprimer en mal cette sale odeur qui traîne à la fin du récit. Mais pour le reste, félicitation c'est bien construit et bien écrit!
« Modifié: 10 Novembre 2010 à 10:33:49 par nasnas29 »

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Re : Jack the Ripeur
« Réponse #11 le: 11 Novembre 2010 à 13:24:53 »
Je ne regarderai plus un piano de la même manière  :huhu:


C'est toujours aussi bon mais j'ai l'impression que tes textes deviennent de plus en plus cyniques, perdent un peu leur côté humoristique ?
It will reveal its meaning when it lives in victory...

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Re : Jack the Ripeur
« Réponse #12 le: 11 Novembre 2010 à 22:41:22 »
Non, aucune suite n'est prévue pour l'instant.
Merci pour les corrections orthographiques et ce cours sur la septième mais n'oublions pas que Jack est un surhomme, capable de produire six accords fondamentaux, une ritournelle médiévale et un riff de Slayer d'une seule main. Faut replacer dans le contexte.

Cela dit, le texte n'est pas comique, non, on peut pas dire, surtout en ce qui concerne les chats, hein, plus particulièrement.
Ou alors faut être un sadique de première.


Hors ligne Krapoutchniek

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Re : Jack the Ripeur
« Réponse #13 le: 11 Novembre 2010 à 23:12:37 »
Heu. Je ne sais pas si c'est ironique ou non mais ce sont les passages sur le chat qui m'ont fait le plus rire en fait  :mrgreen:
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Re : Jack the Ripeur
« Réponse #14 le: 12 Novembre 2010 à 12:43:40 »
Mais Krap, tu es un sadique de première  :mrgreen:  :noange:

Sinon moi aussi j'ai aimé ce texte, et bizarrement cette histoire de piano maudit m'a fait penser à du Chair de Poule ...
C'est bien écrit et sympa, voilà  :)
Et s'ils prenaient ta mère comme otage ou ton frère,
Dit un père béret basque à un jeune blouson d'cuir
Et si c'était ton fils qu'était couché par terre,
Le nez dans sa misère,
Répond l'jeune pour finir

- Renaud, les charognards -

 


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