M. Jean regrettait les vieilles voitures de sa jeunesse quand il fallait être attentif à la route, il se sentait alors le maître, il pouvait à sa guise accélérer ou ralentir devant un beau paysage, une curiosité, prendre des risques pour doubler avec cette pointe d’adrénaline qui en faisait tout le charme. Il se sentait vivre, libre de son destin, souvent il lui venait alors l’envie de chanter à pleins poumons, comme un ivrogne. Mais aujourd’hui, il était devenu pareil à tous ceux qu’il suivait ou croisait, un être sans joie, morose, ensommeillé, une sorte de colis…
« Nous arriverons à 14 h 35 », l’avait informé la voix immuable, impersonnelle, de son ordinateur de bord. Comme il la détestait cette voix précise et infaillible… 14 h 35 ! pas une minute de plus ou de moins. « Salope, va te faire mettre », lui lançait-il à chaque fois. Comme il aurait été jouissif de la prendre en défaut, de l’entendre annoncer piteusement : « Je m’excuse, Monsieur, mais je me suis perdue, nous allons faire demi-tour, demi-tour, demi-tour… »
À 14h 35, la voiture stoppa, se gara d’elle-même après avoir fait un créneau impeccable. M. Jean en descendit, laissant à l’intérieur les papiers du véhicule et sa carte magnétique. « Salope », lança-t-il une dernière fois par habitude, avant de s’éloigner de l’entrepôt du ferrailleur.