Alors qu’il n’était âgé que de quelques mois, la mère de Monsieur Py avait adressé une demande afin qu’il soit admis à la crèche de son quartier. Demande qui resta sans réponse jusqu’au jour où à quatre-vingt-trois ans passés, il reçut un courrier par lequel on lui faisait savoir, qu’après examen du dossier, on était disposé à l’accepter. Monsieur Py, tout d’abord éberlué, s’amusa de cette bonne blague. Il lui paraissait clair en effet, qu’un employé farceur avait ressorti des archives cette vieille demande, et par pure facétie, lui avait donné une suite.
Monsieur Py qui n’avait rien de mieux à faire le lendemain se rendit à l’adresse indiquée. Elle existait bien cette crèche, quoiqu’elle se situât tout au fond d’une impasse assez sinistre, le dernier lieu en fait où l’on pût s’attendre à trouver un tel établissement. Mais cette mauvaise impression était démentie une fois franchi le seuil. L’intérieur en était propre, les murs d’un bleu tendre étaient ornés de frises aux couleurs vives, où des ballons multicolores alternaient avec des trompettes d’une gaieté tonitruante.
Monsieur Py eut tout loisir de s’imprégner de ce décor enfantin car il se retrouva seul un bon moment. Du hall d’entrée, il était allé s’asseoir dans une pièce annexe, la salle d’attente sans doute, et il était prêt à s’assoupir, quand il entendit une voix féminine haut perchée et un rien autoritaire qui l’appelait par son nom. Monsieur Py se leva en sursaut fort surpris qu’on le connaisse.
— On vous attendait Monsieur Py, reprit la voix, allons venez, ne vous montrez pas si timide, vous verrez, tout le monde ici est très gentil.
D’abord décontenancé, Monsieur Py se ressaisit rapidement et tenta d’expliquer à Marie-Ange, ainsi s’appelait-elle, qu’il n’était venu que poussé par la curiosité qu’avait suscité en lui la lettre d’admission… Ce n’était pas un rabat-joie, loin de là, et à une époque où les occasions de se divertir n’étaient pas si fréquentes, il tenait à féliciter lui-même l’auteur de cette bonne farce, à en rire avec lui à l’occasion…
— Oui, oui, bien sûr, vous êtes venu sans votre maman, l’interrompit Marie-Ange en tenant nullement compte de ce qu’il venait de dire… bien sûr… bien sûr, nous comprenons… nous comprenons. Et devant l’air éberlué de Monsieur Py, elle crut bon d’ajouter :
— Nous avons mis je l’avoue un peu de retard à vous répondre, mais que voulez-vous, le manque de personnel, et puis trop de demandes, trop de demandes, et les places sont si rares… Estimez-vous chanceux, Monsieur Py, pour d’autres l’attente est bien plus longue.
Alors, Monsieur Py, ne pouvant plus réprimer son indignation lui lança au visage :
— Mais enfin madame, j’ai quatre-vingt-trois ans, quatre-vingt-trois ans, vous entendez !
Sans se départir de son calme, avec une indulgence toute maternelle, elle lui répliqua que c’était précisément pour cela qu’il était grand temps que l’on prît soin de lui, et sans plus attendre, elle l’introduisit dans une grande salle, aux murs peints du même bleu que le hall d’entrée, mais une salle nue, étrangement nue, sans le moindre jouet, sans l’ombre d’une puéricultrice. Mais Marie-Ange ne laissa pas le temps à Monsieur Py de s’en étonner, car elle l’entraîna aussitôt vers une pièce annexe qui servait de dortoir « Vous verrez comme vous y ferez de belles et bonnes siestes après le goûter de quatre heures en compagnie de vos petits camarades » lui assura t-elle, et par la porte entrouverte, malgré la pâle lumière qui préservait le sommeil de ses occupants, Monsieur Py découvrit, alignés sur deux rangées, des lits minuscules dans lesquels se recroquevillaient des corps inertes, désarticulés, dans les positions étranges où les avait laissés leur endormissement. « Vous allez voir, ils vont se réveiller, ça ne va plus tarder à présent, ils vont se réveiller j’en suis sûre » répétait Marie-Ange comme si elle cherchait elle-même à s’en convaincre. Alors, subitement, avec une sorte d’horreur, il vit dans ces innocents petits lits blancs un alignement de cercueils. Et aussi vite que le lui permettaient ses vieilles jambes, il se mit à fuir cette vision cauchemardesque.