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02 Mai 2026 à 10:43:25
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes mi-longs » Damien [texte explicite]

Auteur Sujet: Damien [texte explicite]  (Lu 2950 fois)

Hors ligne Earth son

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Damien [texte explicite]
« le: 14 Juin 2020 à 23:12:49 »
Allez, je me lance. Depuis 2 ans que je tourne en rond, je vous mets le début d'une de mes nouvelles pour avis. Jusqu'à présent je n'ai eu que des avis de mon mari ou de ma soeur donc pas forcément objectifs. Dites moi ce que vous pensez du style, du fond ... de ce que voulez. Toute critique constructive est bienvenue. Merci.
Au fait, désolé pour le titre, mes histoires prennent toujours le nom du personnage principal. Je n'arrive pas à trouver des titres potables.



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Damien
« Modifié: 04 Juillet 2020 à 18:53:22 par Earth son »

Hors ligne Earth son

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Re : Damien [texte explicite]
« Réponse #1 le: 15 Juin 2020 à 10:16:55 »
J'hésitais et puis .... allez ... je mets la suite. Ca permettra aux courageux et courageuse d'avoir une vue d'ensemble .



Déplacé ici
Damien
« Modifié: 04 Juillet 2020 à 18:53:41 par Earth son »

Hors ligne Loïc

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Re : Damien [texte explicite]
« Réponse #2 le: 19 Juin 2020 à 22:50:36 »
Yo ! Visiblement tu as fait quelque chose à la mise en page qui rentre pas dans l'écran. Chelou.

Avertissement : e suis brutasse dans mon commentaire, mais ça n'est pas contre toi et je suis prêt à discuter de tout et à revenir pour voir comment mieux améliorer.

Sur ce, allons-y Alonso

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


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Dans l'ensemble je suis assez partagé. J'ai bien aimé ta fin, mais je trouve l'ensemble peut-être un peu maladroit, un peu hésitant. Surtout, j'ai bien du mal à m'accrocher à Damien et du coup à ressentir avec lui, ce qui est fort dommage pour un texte à la première personne. Il faudrait peut-être que tu nous emmènes mieux dans ce qu'il ressent.
Pour le titre, je dirais de prendre quelque chose de marquant. Autour des mains en sang par exemple. Ou de la cabane.

Et il faut enlever toutes tes espaces avant les points de suspension.

A bientôt !
"We think you're dumb and we hate you too"
Alestorm

"Les Grandes Histoires sont celles que l'on a déjà entendues et que l'on n'aspire qu'à réentendre.
Celles dans lesquelles on peut entrer à tout moment et s'installer à son aise."
Arundhati Roy

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Re : Damien [texte explicite]
« Réponse #3 le: 20 Juin 2020 à 09:46:29 »
Bonjour Loïc,
Merci de me rendre visite.
J’ai regardé rapidement tes remarques. Certaines ne me posent pas de souci, d’autres un peu plus. A discuter. Ce qui m’embête le plus c’est que tu ne ressentes pas d’empathie pour Damien. C’est que j’ai loupé quelque chose !
Le samedi étant chargé pour la mère de famille que je suis, je reviendrai plus tard pour décortiquer tout ça.

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Re : Damien [texte explicite]
« Réponse #4 le: 21 Juin 2020 à 00:01:44 »
Bonsoir Earth son,
Merci pour cette nouvelle.
Je n'ai pour l'instant lu que la première partie. La progression des dialogues est agréable et j'ai ressenti une certaine tension. Donc ça, c'est bien ;). Les phrases sont courtes et directes. Peut être qu'il faudrait miser sur une alternance court/long pour renforcer la fluidité.
Ce que tu pourrais améliorer : ajouter plus de ressenti dans les dialogues, en insistant sur la façon de faire les choses, de dire les choses, pour ne pas en faire qu'une suite de répliques courtes.
Et des éléments de contexte, des descriptions physiques ou de lieu pour qu'on accroche plus.

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Re : Re : Damien [texte explicite]
« Réponse #5 le: 21 Juin 2020 à 19:02:28 »
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Merci !
« Modifié: 21 Juin 2020 à 19:04:37 par Earth son »

Hors ligne txuku

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Re : Damien [texte explicite]
« Réponse #6 le: 21 Juin 2020 à 19:48:40 »
Bonsoir

Comme Loic j ai ete perturbe par la mise en page - les mots a chercher sur la droite......... :'(

Mon premier texte mi-long - je suis arrive au bout sans peine car ton recit est interessant et varie ( dans les scenes )

J attendais la seance d hypnose avec impatience - un peu decu car je connais la technique - je m attendais a quelque chose de plus fouille.


Mais du bon travail dans l ensemble ! :)
Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

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Re : Damien [texte explicite]
« Réponse #7 le: 21 Juin 2020 à 21:07:35 »
@txuku

Merci ! Mais cette histoire de mise en page, je ne comprends pas car moi ça passe nickel.
Tu es sur quel navigateur ? (Moi Chrome sur ma tablette et Firefox sur mon ordi)

Hors ligne Loïc

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Re : Damien [texte explicite]
« Réponse #8 le: 21 Juin 2020 à 21:08:39 »
Le problème est la série de tiret en préambule. Pour la remplacer tu peux utiliser la balise hr :

[hr]
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Alestorm

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Re : Damien [texte explicite]
« Réponse #9 le: 21 Juin 2020 à 21:12:37 »
C'est bon maintenant ?

J'ai fait quelques modifs. Bah maintenant je dépasse les 10 000 mots. Je change de catégorie. Oups !
« Modifié: 21 Juin 2020 à 22:51:23 par Earth son »

Hors ligne txuku

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Re : Damien [texte explicite]
« Réponse #10 le: 21 Juin 2020 à 23:10:47 »
Waterfox ( clone de Firefox ) .

C est bon pour moi maintenant ! :)
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Re : Damien [texte explicite]
« Réponse #11 le: 28 Juin 2020 à 12:24:03 »
Bon, j'ai fait quelques modifications. J'espère que c'est mieux !


J’ai encore eu une absence. De combien de temps ? Je n’en sais rien. Et puis cette fois c’est différent. Je ne sens pas l’alcool, je n’ai aucun goût de vomi dans la bouche. Et surtout… surtout… j’ai peur d’avoir fait une grosse connerie.
Je suis prostré là depuis une bonne demie-heure à essayer de faire fonctionner ma cervelle de moineau.
Qu’est-ce-qu’il s’est passé bon Dieu ? Qu’est-ce-qu’il s’est passé ?
J’ai beau me frapper la tête avec mes poings, rien ne vient.
Je regarde une nouvelle fois mes mains. Je les inspecte sous toutes les coutures. Non, c’est certain, elles n’ont rien. Rien qui pourrait expliquer…
- Damien ?
Merde. Ma mère !
Je me lève, regarde autour de moi. Quoi faire ?
Petit grattement sur la porte.
- Tu es là ?
- Euh... attends !
Je me déshabille en hâte, roule en boule mes habits tachés et regarde autour de moi.
La poignée se met à bouger. Non ! Non !
Je me précipite vers la fenêtre, l’ouvre et balance mes fringues avant d’aller ouvrir le robinet de la douche à fond. La poignée ne bouge plus.
- Ah ! Tu te laves ?
- Oui.
- Dépêche-toi ! On va manger !
- OK !
Elle s’éloigne.
Je laisse l’eau couler mais m’approche de la porte, l’entrouvre, vérifie qu’il n’y a personne et cours vers ma chambre. J’enfile un slip et un T-shirt et ouvre ma fenêtre. Je l’enjambe. Mes pieds nus foulent l’herbe mouillée. C’est froid. Je cours quasiment à quatre pattes et arrive sous la fenêtre de la salle-de-bains. Mes fringues sont là. Je les ramasse. Qu’est-ce-que je peux en faire ? Je regarde autour de moi et aperçois la poubelle. Oui ! Les éboueurs passent demain ! C’est parfait !
Je me précipite vers le portail, l’ouvre prudemment pour éviter qu’il grince et soulève le couvercle. Il y a deux sacs poubelle. Nickel !
Je tente d’enlever le nœud du premier mais c’est trop difficile. Je le soulève alors, pose mes habits et remets le sac par dessus. C’est risqué mais c’est le mieux que je puisse faire dans un délai aussi contraint. Je refais le trajet en sens inverse sans encombre, retourne dans la salle-de-bains et me précipite sous le jet d’eau. D’où vient ce sang ? Je ne me rappelle de rien. J’essaye de remonter le fil de mon après-midi. J’ai traîné dans le centre commercial à regarder les bouquins et les CD mais je n’ai rien acheté. Ca j’en suis sûr ! Je suis sorti, il faisait beau. J’ai chaussé mes lunettes de soleil… Je fronce les sourcils. Mes lunettes de soleil ? Que sont-elles devenues ? Je secoue la tête. Pas important. Alors, j’ai chaussé mes lunettes, je suis descendu dans le centre ville puis j’ai croisé un couple. Ils m’ont demandé leur chemin pour aller près de la rivière. Et puis… Et puis plus rien. J’ai repris mes esprits près de la maison avec mes vêtements tachés de sang. Je pose mon front contre la faïence de la douche. Je n’y comprends rien.
- Damien !
Je tressaille.
- Oui maman, j’arrive !
Je frotte mes cheveux et mes mains et arrête l’eau. Ca fera l’affaire !

Je m’assois à table, me sers en salade de pommes de terre puis mon assiette m’arrive pleine de bœuf bourguignon. Sandra nous raconte encore ses déboires avec ses copines. Le bourguignon est particulièrement excellent ce soir. Je sauce mon assiette.
- Damien ?
- Mmm ?
- Mange ! Ca va être froid !
- Mais …
Je regarde mon assiette. Le bourguignon est intact. Je fixe la sauce. Dire qu’il s’agit d’un mélange de sang et de vin rouge.
- Bah alors ? Il y a un problème ?
- Euh non.
J’attrape ma fourchette et commence à manger. Je fais tourner la viande dans ma bouche. Je ne peux pas me résoudre à l’avaler. Je suis persuadé que ça ne va pas passer. Et ce goût affreux…
La nausée me prend.
- Mais qu’est-ce-que tu fais ?
Je sors de table en courant et vais vomir le bout de viande et ma salade de pommes de terre dans les toilettes.
- Je me doutais bien que quelque chose clochait ! Tiens !
J’attrape le gant humide que ma mère me tend.
- Tu as dû attraper froid ! Avec ta manie de sortir tout débraillé ! Tu veux du bouillon ?
Je secoue la tête.
- Va te coucher ! Je t’amène une bassine au cas où !
Je me lève, les jambes tremblantes, tire la chasse d’eau et regagne mon lit. Je me cache sous la couette. Je tremble. J’ai froid. La main de ma mère sur mon front me fait sursauter.
- Ca va. Tu n’as pas de fièvre ! Ca devrait aller ! Bonne nuit mon chéri ! Si ça ne va pas mieux demain, j’appellerai le lycée.
Je ne réponds pas. Comment avouer ce que j’ai en tête ? Impossible ! Elle a déjà perdu son mari. Elle ne va pas perdre son fils aussi !

Je passe une nuit sans rêve.
Au petit matin je m’installe dans la cuisine et attrape le journal avant de me servir.
- Ca va ?
- Mmm mouais !
- Tant mieux !
Je tourne les pages nerveusement. Rubrique « faits divers ». Je la parcours du doigt. Accident de voiture. Vol de scooter. Cambriolage… Rien qui m’intéresse. Je me sens soulagé… Un peu…
J’attrape un autre pain au lait.
- Tu as bon appétit ! Ca fait plaisir à voir !
- Mmm ! Je t’emprunte le journal. A ce soir !
Je déboule dans ma chambre puis cherche mes habits. Merde ! C’est vrai, j’ai balancé mon jean préféré et mon T-shirt noir. Je fouille dans mon placard à la recherche de substituts. Ma main touche quelque chose de dur que j’extirpe du tas d’habits. Mes lunettes de soleil ! Je reste interdit quelques minutes puis les pose sur mon bureau. Il y a certainement une explication logique ! Je m’habille puis glisse ma main dans ma poche avant de me frapper le front. Ma carte de bus !
Je cours jusqu’à la porte d’entrée pour voir que la poubelle n’est plus là. Maman l’a rangée. Les éboueurs sont passés.
- Il y a un problème ?
Je reprends mes esprits.
- Euh oui. J’ai perdu ma carte de bus.
- Encore ? Tu es sûr d’avoir bien cherché ?
Je hoche la tête.
- Tu es vraiment indécrottable.
Elle va fouiller dans son sac à main.
- Tiens. Deux tickets. Je vais la refaire mais cette fois-ci, c’est toi qui paie !
- Oui maman.
Elle pose sa main sur ma joue.
-Tu es quand même palot !
Je la repousse.
- Ca va m’man. A ce soir !
J’attrape mon blouson et ramasse mon sac.
- Un moment !
Je me retourne.
- Tu sais quel jour on est !
Je fronce les sourcils puis mon visage s’affaisse.
- Je suis obligé ?
- Oui. Tu le sais bien. C’était convenu ensemble !
Je me renfonce dans mon blouson. Quelle galère !

J’arrive au lycée. Mélanie m’attend devant, comme chaque jour. A peine arrivé près d’elle, elle cherche à m’embrasser. Moi, je n’ai pas envie. Je me détourne un peu. Sa bouche finit sur ma joue.
- Qu’est-ce-qu’il y a ? Qu’est-ce-que j’ai fait ?
- Rien !
- Bah alors ?
- Je suis pas dans mon assiette !
- T’es malade ?
- Peut-être !
Je suis peut-malade en effet. Et j’ai toujours ce goût métallique dans la bouche que je n’arrive pas à expliquer.
Elle me regarde fixement puis sourit en m’attrapant la main. Je la dégage à toute vitesse.
- Mais merde Damien ! C’est quoi ton problème ?
Je scrute ma main. Elle est normale. Mon cœur bat pourtant la chamade. Je regarde ma deuxième main. Tout aussi normale.
- T’es bizarre ce matin.
Je me frotte le visage. J’ai pourtant cru que...
- Désolé !
- Y’a quelque chose qui cloche bébé ?
- Arrête de m’appeler comme ça !
Elle s’écarte en levant les bras au ciel !
- Who ! OK ! Je te lâche !
Elle se retourne et part vers un groupe de filles.
Je réfléchis deux secondes puis lui cours après.
- Mel ! Attends !
Je l’attrape par la taille et enfonce ma tête dans ses cheveux longs. Ils sentent si bon ! J’ai envie de pleurer.
- Pardon !
Elle m’enlace et me dépose un baiser sur la joue.
- Ca va… T’inquiète… Je sais que c’est dur pour toi…
- Merci Mel. Je t’aime.
Puis je réfléchis et me dégage.
- Pourquoi tu dis ça ?
- J’ai vu dans les news ce matin.
J’attrape le journal dans mon sac et le déplie.
- T’as vu quoi ?
- Bah pour ton père !
Mon visage blêmit.
- Je sais pas où c’est dans le journal papier, moi je ne le lis jamais.
- Fais moi voir !
Elle sort son téléphone portable, pianote dessus et me le tend.
« Le procès du boucher de l’Oise débute demain. »
- Tu ne le savais pas ?
- Non.
Je déglutis difficilement et lui rend son téléphone. Je n’ai pas envie d’en lire plus.
- Il est malade !
- Je sais mais il est considéré comme responsable de ses actes.
- Ce sont des conneries ! Si ça avait été le cas, jamais il n’aurait…
Je ne finis pas ma phrase. Ce qu’il a fait est impardonnable. Pourquoi est-ce que je le défends ? Parce que c’est mon père ? Ou bien est-ce parce que j’ai l’impression de lui ressembler de plus en plus ?

Je regarde autour de moi. Tout le monde me fixe. Ont-ils eux aussi regardé les news ? J’avais été violemment chahuté trois ans auparavant quand mon père avait été soupçonné du meurtre de ce jeune couple sans histoire. Je l’avais défendu bec et ongles, quitte à me faire casser la gueule à plusieurs reprises. Puis les preuves étaient apparues. Mon père avait avoué. Je m’étais écroulé. Il s’était rétracté. C’était trop tard. Maman m’avait changé de collège puis nous avions déménagé. C’était devenu trop invivable pour nous trois.
- Damien ? Damien ?
Je regarde de nouveau ma petite amie.  Mais je me sens épié, surveillé, mal à l’aise.
- Ca va ?
Une goutte de sueur coule le long de ma tempe.
- Ils me regardent tous.
Elle tourne la tête vers les autres élèves du lycée.
- Mais non. Tu te fais des idées. Allez viens, c’est l’heure d’y aller !
Elle m’attrape la main et me tire vers la porte d’entrée.
Je ne me fais pas des idées. Je suis comme un lapin acculé face à une meute de loups. Je les vois bien tous ces visages tournés vers moi. Tous le même air : le dégoût ! J’ai peur de replonger dans cette horreur ! Que le procès ravive les tensions et que je doive encore fuir. Mais comment ont-ils su ? Nous avons tous pris le nom de jeune fille de maman dans notre nouvelle vie.
Seule Mélanie le sait. L’a t’elle dit à tout le monde ? Je secoue la tête. C’est plus qu’improbable. Quoique…

Ma mère m’attend à la sortie du lycée. Je quitte Mélanie et entre dans la voiture.
- Ca va mon grand ?
- Je ne veux pas y aller.
- On en a déjà parlé…
Je la fixe durement.
- Pourquoi tu ne m’as pas dit que le procès commençait demain ?
- Je… c’est une coïncidence… mais je croyais que…
- Je n’irai pas.
- Mais Damien… Il faut le soutenir…
- C’est un meurtrier !
- Non. Il nie les avoir tué !
- Il a avoué maman ! Ouvre les yeux bon sang !
- Tu ne le crois pas ?
- Non.
- Alors sors ! J’irai seule ! Ce n’est pas la peine !
J’attrape la poignée de la porte.
- Je suis déçue Damien.
J’ouvre la portière, sors et la referme violemment. Je croise le regard de ma mère et détourne le mien.
Maman ira une fois de plus seule rendre visite à mon père en prison.

Je regarde la voiture s’éloigner. Je ne sais plus quoi penser. J’aimerais tant qu’il soit innocent. Mais ses aveux… Les traces de son ADN sur les lieux du meurtre… Et une infime goutte de sang sur la manche d’une de ses chemises… Il a d’abord nié puis dit qu’il ne se rappelait pas. Puis il a dit qu’il n’était pas lui-même. Il dit maintenant qu’il les a trouvé mort. Quelle est la vérité ?
Je regarde mes mains. Je les retourne en tous sens. Et si moi aussi…
Je reprends le journal et le lis consciencieusement, mot par mot. Aucun fait divers sanglant. Je suis peut-être sauvé. Je vérifierai dans le journal de demain.

Une heure du matin. Je m’éveille en sursaut, me redresse en hâte et regarde mon lit. Du sang. Du sang partout en énorme quantité. Je halète, mon cœur s’emballe. Je ne crie pas ou bien alors je crie si fort que je ne m’entend pas. Je m’éloigne à toute vitesse et tombe sur la moquette moelleuse de ma chambre qui étouffe le bruit de ma chute.
Je me redresse un peu et suis du regard la flaque rouge foncé. Mon regard se pose sur Merlin au bout de mon lit. Sa tête a été arrachée et du sang s’écoule à flot de son corps décapité. Je me recule une nouvelle fois et me cogne contre ma table de chevet, mon armoire et fait culbuter mon radio-réveil. Je me plaque dos au mur et respire par à-coups puis ferme les yeux. Non, ce n’est pas vrai. C’est un cauchemar. Ca ne peut être qu’un cauchemar. Je rouvre doucement mes yeux. Merlin est toujours là.
Mon coeur fait des bonds dans ma poitrine. Je m’approche doucement à quatre pattes puis tend ma main vers mon chat endormi. Je m’arrête à quelques centimètres de lui. Merlin lève la tête, baille, s’étire et se roule de nouveau en boule au pied de mon lit.
Je soupire de soulagement. Un cauchemar. Encore un. Il faut que ça cesse.
Je me prend la tête entre les mains puis ramasse mon radio-réveil et me rallonge en évitant de trop bouger mes pieds. Je me mets à scruter le plafond alors que les battements de mon cœur se calment peu à peu. Mes tempes ne pulsent plus. Je compte de nouveau les étoiles phosphorescentes que nous avions collées avec mon père. Je les ai reprises de ma chambre précédente et les ai recollées exactement au même endroit pour retrouver mon univers … et mon ciel étoilé !

Nouveau petit déjeuner et nouvelle lecture du journal.
- Aujourd’hui je vais au tribunal !
Je redresse la tête.
- Et ton boulot ?
- J’ai pris ma journée.
- Tu vas y aller tous les jours ?
- Non, je ne peux pas.
Je regarde ma sœur qui fait semblant de ne rien avoir entendu. Son casque sur les oreilles, elle balance sa tête de droite à gauche. Cette histoire a fait éclater notre famille. Plus aucune discussion. Plus de confidence. Chacun vit pour soi, moi le premier ! Je n’ai dit à personne que je cauchemarde quasiment chaque nuit depuis maintenant trois ans. Maman m’entendait les premiers temps. Elle a attribué mes réveils nocturnes à tout ce qui se passait autour de nous. Maintenant elle est sous somnifères. Elle est persuadée que depuis notre déménagement tout est rentré dans l’ordre. Comme elle se trompe. C’est pire qu’avant !

Je retrouve Mélanie. Aujourd’hui, je suis rassuré. Deux jours sans aucune mention d’un quelconque drame. Finalement, je n’ai peut-être rien fait.
- Quand il y a un meurtre, on s’en rend compte combien de temps après ?
Mélanie me regarde bizarrement. Elle vient de m’embrasser langoureusement et moi je lui pose cette question. Elle cherche à savoir si c’est une blague et s’aperçoit bien vite que ce n’en est pas une.
- Ben ça dépend. Tout de suite la plupart du temps. Parfois plusieurs jours ou semaines plus tard. Mais je pense que c’est plus rare.
Je baisse la tête.
- Ah.
- Pourquoi ?
- Pour rien. Et tu crois qu’on s’en rend compte tout de suite dans combien de pourcentage des cas ?
- Mais j’en sais rien ! Demande à des flics !
- Mmm.
- C’est quoi ces questions ? C’est à propos de ton père ?
Je secoue la tête.
- Je me demande. C’est tout.
- Damien. Je m’inquiète. Tu n’es pas très bavard d’habitude mais là… franchement…
Je me redresse et la repousse de mes cuisses où elle s’était assise.
- Dis que je t’ennuie !
- Mais non !
Je blêmis.
- Qu’est-ce-qu’il y a ?
Je regarde mes mains. Elles sont rouge sang. Je respire par à coups.
- Damien ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Ma respiration devient franchement difficile. Je regarde mes mains. Tout ce sang. Pourquoi ? Je pousse Mélanie et lui montre mes mains.
- Quoi ? Quoi ?
Elle n’a pas l’air de comprendre. Je m’enfuis vers les toilettes, bouscule un tas d’élèves sur mon passage et pousse violemment la porte.
- DEHORS ! TOUT LE MONDE !
Je ne sais pas si ça a eu un impact. Je me mets à frotter mes mains vigoureusement sous le jet d’eau. Le sang s’écoule dans le lavabo. Je frotte. Je frotte. Mes mains sont toujours en sang. Je gratte avec mes ongles mais rien n’y fait. Je gratte. Je frotte. Mes mains sont de plus en plus rouges. Quelqu’un m’attrape les bras et me fait reculer.
- Arrête Damien !
Je me débats et continue à gratter et à frotter sous le jet d’eau. On me tire vers l’arrière. Je me débats de nouveau. Il faut que je fasse disparaître ce sang.
- DAMIEN ! STOP !
Je me retrouve au sol. Mes mains pissent le sang. Je sens qu’on m’entrave. Je hurle.
- JE VEUX PAS ! JE VEUX PAS ! LAISSEZ MOI !
- Calme toi Damien !
On me tient les poignets alors que je gratte toujours mes mains. Mais plus je gratte et plus il y a de sang. Je commence à me sentir mal. Je crois que quelqu’un s’est assis sur moi et m’étouffe. Je cherche de l’air, me débats encore un peu. Mes mouvements sont de plus en plus lents et désordonnés. Je m’évanouis.

- Damien ? Ca va ? C’est à toi !
Je regarde mon professeur d’EPS qui me fait signe d’aller sur le terrain. Je regarde autour de moi. Cours de basket.
- Mais je ne peux pas !
Je montre mes mains qui se révèlent être intactes.
- Ne dis pas de bêtises ! Allez !
Je tourne mes mains dans tous les sens. Pas de sang. Pas d’écorchures.
- Damien ! Allez ! Sinon, je te mets zéro !
Je me lève et attrape le ballon. Je sens une douleur sur le dessus de mes mains mais rien qui ne pourrait l’expliquer. Je ne comprends pas. Je commence à courir et à dribbler. La douleur s’amplifie. Pierre-Charles intercepte un de mes dribbles et va marquer au panier.
- Bah alors le cinglé ! Tu joues ou quoi ?
Il s’approche de moi et me balance le ballon en plein torse. Je l’attrape de justesse.
- Allez ! On joue !
Je reprends le jeu. Pierre-Charles me bouscule violemment et s’empare du ballon. Je regarde l’arbitre qui ne siffle pas de faute. Pierre-Charles va une nouvelle fois au panier. Il revient vers moi.
- Alors ? On ne joue pas au basket chez les fous ?
Mon poing se serre. Ma mâchoire se crispe.
- Alors ? Qu’est-ce-que tu attends ? T’as peur ?
Je ne sais pas ce qui me retiens de lui coller une droite.
Son visage s’approche tout près du mien. Il murmure.
- Ou alors tu ne penses pas pouvoir t’arrêter à temps ?
Mes yeux s’écarquillent, mon poing se desserre sur le champ alors que ma prof arrive.
- Tous les deux sur le banc ! Et je ne veux rien entendre !
Je regarde Pierre-Charles en coin. Il sait. Comment est-ce possible ? Je suis sûr qu’il sait.
Je m’assois sur le banc et me prends la tête à deux mains. S’il sait, je suis dans la merde. Ca va faire le tour du bahut en moins de temps qu’il faut pour le dire. Comme mon pétage de plomb ! Je jette un coup d’oeil à l’autre abruti assis au bout du banc. Comment sait-il ? Il n’y a qu’une possibilité : Mélanie a trahi ma confiance. Je ferme les yeux. Je la vois dans ses bras. Ils s’embrassent. Voilà, c’est pour ça qu’elle s’est montrée distante avec moi. Elle m’a remplacé mais n’ose pas encore me le dire. Pourquoi ? Me ménager ? Ou bien elle a peur de moi ? Parce que j’ai déjà fait du mal ? Elle sait pour le sang sur mes mains. Je commence à me tordre nerveusement les mains. Elle va me larguer c’est sûr ! Il faut dire que s’encombrer d’un type dérangé à à peine seize ans, ce n’est pas donné à tout le monde ! A personne d’ailleurs ! C’est ma faute ! Oui, c’est ma faute ! Je presse mes avant-bras. Mon corps est là. Il ne me lâche pas lui. Il est bien le seul ! Elle va me larguer. Non, c’est moi qui vais le faire. Je souffrirai moins, c’est sûr !
Je lève les yeux. Mélanie parle avec Pierre-Charles. Merde. J’avais raison !
Je me lève et tire sur mes cheveux à pleine mains en tournant en rond.
- Damien ?
- Pourquoi vous êtes tous contre moi ? Pourquoi ? J’ai rien fait ! Je l’ai pas tué ! Ou alors j’ai pas fait exprès !
- Mais de quoi tu parles ?
Tous les yeux sont braqués sur moi.
Je sens qu’on m’enlace.
- Bébé ! Calme-toi !
Je la repousse.
- Non ! Tu m’as trahi aussi !
Je vois la prof sortir son téléphone.
- Non ! Je ne veux pas y retourner ! Non ! Jamais !
Je pars en courant.
- Damien ! Arrête !
Je suis bon à la course. Je vais les semer. Jamais je ne retournerai là-bas ! Hors de question. Je cours à perdre haleine. Je cours. Je vois la limite du stade. Au-delà… la liberté !
J’accélère encore un peu. Barrière. Portillon. Trottoir. Route. Je traverse. Coup de patin. Je me retourne vers le bruit et pose mes mains à plat sur le capot gris qui s’arrête à quelques centimètres de mes jambes. Mon cœur bat la chamade. Mon regard croise celui du gars derrière le volant. Passée la surprise, il se met à me hurler dessus et à m’insulter. Je regarde vers le stade. Mes poursuivants arrivent. Je reprends ma course. Non, je n’y retournerai pas. Plutôt crever !
J’arrive à un embranchement. A droite ou à gauche ? A droite. Je continue à courir mais je commence à fatiguer. Depuis combien de temps est-ce que je cours ? Aucune idée. J’ai soif. Je me retourne. Personne. Je regarde autour de moi. Je suis arrivé près de l’étang où je pêchais avec papa. Je m’avance vers une fontaine et passe ma tête sous le filet d’eau puis bois goulûment. Je ne sais pas où je vais. Je ne sais même plus ce que je fuis. Les images se bousculent dans ma tête. J’ai le tournis. Je fais encore quelques pas avant de m’appuyer contre un arbre. Je suis perdu. Je regarde ma montre. Cela fait deux heures que je cours. Un bâtiment attire mon regard. Je me dirige vers lui. C’est une cabane de pêche. Elle m’est familière. Mes mains recommencent à me faire mal. Je les regarde. Elles dégoulinent de sang. Je sens mon rythme cardiaque s’accélérer à toute vitesse. Je déglutis difficilement. Ma tête me tourne. Je me sens partir. Je m’évanouis et tombe au sol dans l’herbe verte.


Quelques chuchotis. De la lumière vive. J’ai la tête qui tourne. Un visage flou apparaît au-dessus de moi.
- Tout va bien. Tu es en sécurité.
Je bats des cils et cherche un élément familier dans mon environnement mais n’en trouve pas.
- Damien. Ne t’inquiète pas. Tu vas te reposer et ça ira mieux.
Je referme les yeux. C’est vrai que ça fait du bien.

Je me sens un peu moins vaseux. Je rouvre les yeux. Les lumières sont plus feutrées, plus douces. Je regarde autour de moi. Je suis seul sur un lit. J’essaye de remonter mes mains vers mon visage mais n’y parviens pas. Je crois que je suis attaché. Je me rendors.

- Damien ? Damien ? Tu m’entends ?
Je rouvre une nouvelle fois les yeux. Je vois ma mère apparaître au-dessus de moi. Je souris.
- Maman ?
Son visage est rougi.
- Qu’est-ce qu’il y a maman ? Tu as pleuré ?
Elle s’essuie les yeux.
- Oui. Mais ça va mieux maintenant.
Je lève mon bras pour lui caresser le visage. Je m’arrête. Ma main est entièrement bandée et je suis attaché.
Je regarde la deuxième. Idem.
- Tu t’es blessé. Tu t’en souviens ?
Je secoue la tête.
- Ce n’est pas grave.
Elle me caresse la joue. Je ferme les yeux et souris. C’est si bon…
- Il y a quelqu’un qui voudrait te parler.
Je rouvre les yeux, m’attendant à trouver Mélanie. Mon sourire s’éteint. C’est un homme que je ne connais pas. Brun, cheveux courts, petites lunettes, une vraie caricature japonaise !
- Bonjour Damien. Je suis le docteur Akita.
Je regarde de nouveau maman.
- Il est là pour t’aider !
- Je suis psychiatre. J’aimerais que l’on discute. Ta mère peut rester si tu veux.
- Discuter de quoi ?
- De ce qui peut te gêner, te tourmenter…
Je bascule ma tête sur le côté.
- Je vais bien.
- Ce n’est pas ce que tes camarades m’ont dit.
- Ce sont des menteurs !
- Tu ne peux pas nier que tu t’es arraché la peau des mains. Sais-tu pourquoi ?
- J’ai juste frotté le sang qui était dessus, c’est tout !
J’entends le docteur s’asseoir.
- Et ce sang, sais-tu d’où il venait ?
Je hausse les épaules.
- T’es-tu blessé ?
Je hausse les épaules.
- As-tu touché quelqu’un qui s’était blessé ?
Je ne réponds pas. En fait, je n’en sais rien.
- As-tu blessé quelqu’un ?
Je me retourne vivement.
- NON ! JE N’AI TUE PERSONNE !
Je tire sur les contentions. Mon poignet gauche prend cher. Le docteur pose une main sur mon bras.
- Je n’ai pas dit ça Damien. Parfois on blesse quelqu’un sans le vouloir.
Je ferme les yeux. Je sens que des larmes arrivent. Je tente de les refouler sans succès. Elles se déversent à grand flot, inondant mes joues. Je me sens misérable.
- Tu peux pleurer Damien. C’est une bonne chose de laisser ses émotions s’exprimer.
- ET TUER QUELQU’UN ? COMME MON PERE ?
Le docteur jette un coup d’œil à ma mère. Voilà, c’est dit !
- Damien. Tu n’es pas responsable des actes de ton père !
- Qu’est-ce-que vous en savez ?
- Tu ne peux pas être responsable de ses actes. Chacun est responsable de ses propres actes.
- Alors pourquoi je vois du sang partout ? Je vois du sang sur mes mains ! Je vois du sang sur mon lit ! Je vois mon chat décapité ! Je suis fou ?
J’entends maman sangloter.
- Mais non, tu n’es pas fou. Je pense que la situation de ton père te perturbe énormément. Peut-être te sens-tu responsable de n’avoir pas pu l’empêcher ? Mais tu avais quoi… douze ans au moment des faits ?
Je secoue la tête.
- Treize.
- D’accord. Avant le drame, quelles étaient tes relations avec ton père ?
Je me tends. Je n’aime pas parler du « avant ».
- Elles étaient bonnes ? Vous vous entendiez bien ?
Je hoche la tête.
- Que faisiez-vous ensemble ?
Je ne réponds pas.
- Ils pêchaient. Tous les week-end, pendant la saison.
- Ah… la pêche... C’est bien ! Vous aviez vos coins préférés ?
Je marmonne.
- L’étang du Buis.
- Je ne connais pas. Vous y alliez avec des amis ? De la famille ?
- Non. Nous deux simplement.
- Tu aimais ces moments ?
- Oui. Jusqu’à…
Je me tends soudain. Tous mes membres se transforment en bois. Ma respiration s’accélère. Je suis pris de soubresauts. Mes jambes se mettent à trembler, mes bras aussi. Je convulse. On me touche le visage.
- Une crise d’épilepsie !
Je continue à convulser violemment.
Je rouvre les yeux. Ma mère et le docteur me regardent.
- Ca va Damien ?
Je hoche la tête puis tire la langue. Elle est douloureuse. J’ai un goût métallique dans la bouche.
- Tu t’es mordu la langue mais ce n’est pas grave.
Je sens un sacré inconfort au niveau de mes fesses et j’ai mal partout.
- Qu’est-ce-qu’il s’est passé ? Je me suis pissé dessus ! Et… et puis… C’est pas vrai !
- Ce n’est rien. C’est assez fréquent. Ca t’est déjà arrivé de faire des crises d’épilepsie ?
Je secoue la tête. Je me sens drôlement vaseux.
Le docteur relève la tête, interrogeant ma mère du regard. Elle confirme.
Le docteur soupire puis commence à me détacher.
- Ce n’est pas la solution…
Je lève aussitôt mes mains et frotte mes poignets.
- Je vais te mettre sous décontractants : des anxiolytiques. Ton corps subit une énorme tension qui se manifeste de différentes façons. Je vais te faire sortir d’ici. Je ne vais pas t’interner car ce n’est pas du tout la bonne méthode pour diminuer ton stress. Mais tu dois me promettre de bien prendre ton traitement. Sans omission ! Je compte sur toi ! Et je te recevrai en consultation deux fois par semaine dans un premier temps. Je veux te voir demain à… il consulte son téléphone… dix-sept heures sans faute. Et ce n’est pas négociable. Tu somatises un énorme stress. Il faut que l’on en découvre la source.
Il regarde ma mère.
- C’est bien compris madame ?
Maman acquiesce.
- Alors, à demain Damien. Repose-toi ! Pas d’activité stressante. Pas de jeux électroniques ! Tu ne regardes pas les informations ! Tu peux lire des romans ou faire des jeux de société. D’ailleurs… tu as un téléphone ?
J’acquiesce.
- Jusqu’à nouvel ordre, tu l’oublies !
- Mais…
- Pas de mais Damien. J’ai eu peu de cas dans ton genre. Il est hors de question de prendre ces alertes à la légère. Ton corps veut dire quelque chose ! Il faut l’écouter ! Je vais t’y aider ! A demain !
Je regarde le médecin sortir de ma chambre puis regarde ma mère. Elle semble aussi perdue que moi. Puis je reviens à des considérations plus terre à terre. Je soulève mon drap.
- Euh maman… Je crois que j’ai besoin d’une bonne douche !
Assis sur le siège en plastique sous le jet de la douche, je me sens vraiment un moins que rien. J’ai eu droit à mon premier comprimé de je-ne-sais-quoi. L’aide-soignante me frotte le dos. J’ai refusé que maman me voie nu. J’ai quand même ma fierté ! De mon côté, j’essaie de ne pas mouiller mes deux mains bandées. Elles sont emballées dans des sacs plastiques et chaque tentative pour les utiliser se solde par des douleurs assez vives sur le dessus de chacune. Je sors de l’hôpital après ma douche. Le docteur a insisté pour que j’arrête le lycée pour au moins une semaine. No stress ! C’est sa devise !

- Bonjour Damien ! Comment vas-tu depuis la semaine dernière ?
Le psychiatre me fait entrer dans son cabinet de consultation. Je me fais de nouveau la réflexion que ce n’est pas très glamour mais il faudra bien que ça fasse l’affaire.
- Ca va.
- Pas de cauchemar ou d’hallucination ?
- Non. Je me sens un peu à l’ouest.
- C’est normal. Le traitement que je t’ai donné a un effet sédatif donc ta réaction est normale. Et tes mains ?
- L’infirmière m’a refait les bandages. Pas d’infection. Ca cicatrise normalement. Je ne me suis pas loupé quand même !
- Tu n’aurais pas dû regarder !
- Ah ? Trop tard !
- Et les douleurs ?
- Ca va aussi. J’ai diminué les antalgiques.
- Bien. Tu n’as pas refait de crise d’épilepsie ?
- Non.
- Très bien !
Il se lève de son siège. Je le regarde faire et le suis des yeux jusqu’à un petit placard qu’il ouvre et dont il sort une boîte.
- Aujourd’hui, si tu le veux bien, je vais tenter l’hypnose.
- Oh… euh… je n’y crois pas trop !
- Ce n’est pas grave. Pas la peine d’y croire. C’est moi qui vais faire le travail. Dans ton cas, je suis sûr que ça peut nous apporter beaucoup !
Il s’assoit près de moi et ouvre la boîte.
- Tous les deux, nous allons aller à la pêche !
J’ouvre de grands yeux ronds.
- Oui Damien. Je suis sûr que ta crise d’épilepsie n’était pas un hasard. Il y a eu un conflit entre ton esprit et ton corps. L’un voulait dire quelque chose, l’autre ne voulait pas. Donc si je mets ton corps en sommeil, nous pourrons peut-être avoir des éléments de réponse.
Je hausse les épaules.
- Si vous le dîtes !
- Très bien. Allonge-toi ! Installe-toi confortablement.
- Je peux enlever mes chaussures ?
- Bien sûr !
Je m’exécute et m’allonge. Je suis prêt pour un somme.
- Tu ne vas pas dormir ! Juste être dans un état de semi-conscience !
- D’accord.
Le docteur sort un pendule. OK. Voilà le folklore en pleine manifestation.
- Tu regardes ce pendule et tu écoutes le son de ma voix. Tu ne penses à rien et tu écoutes uniquement le son de ma voix. Tu es en sécurité. Je vais compter de dix à un. Quand j’arriverai à un, tu seras à la pêche avec ton père. Détends-toi !
Ouais ouais, c’est ça. Je ferme tout de même les yeux.
- Dix, neuf, tu te sens bien, tu es détendu…
Détendu ? Si on veut…
- Sept, six, cinq, ton corps te semble lourd mais ton esprit est léger…
Lourd ? Pas tant que ça ! Je pourrais faire même faire une danse du ventre ? D’ailleurs, je pourrais, je suis plutôt bien bâti, ce serait marrant. Mélanie aimerait ça, j’en suis sûr.
- Quatre, trois, ton esprit s’évade…
Je me sens soudain bizarre.
- Deux, un…
Je souris.
- Ben alors, tu rêves ? Tu penses à ta copine ?
Je tourne la tête et manque de lâcher ma canne.
- Non papa, enfin si, je pensais à autre chose !
- Les truites vont te passer sous le nez dans ce cas !
- Oui. Tu as raison !
Je reporte toute mon attention sur le bouchon qui danse à la surface de l’eau. Il s’enfonce soudain.
- Hou !
- T’as une touche ! Vas-y doucement !
Le bouchon monte et descend en rythme.
- Laisse un peu de mou !
- Je sais papa !
Le bouchon s’enfonce très loin. Je sens la tension dans la canne. C’est un gros morceau.
- Vas-y, remonte !
Je commence à tourner fébrilement le moulinet. Le poisson résiste et tire sur la ligne.
- Tiens bien mon grand !
Je tire de toutes mes forces mais je sens que je ne fais pas le poids. La canne commence à plier.
- Je vais t’aider !
Papa m’attrape les mains et tire avec moi. Le poisson est vraiment trop fort.
- Ce n’est pas possible !
Papa lâche. Je pars avec la canne. Je glisse sur la terre mouillée. J’essaye d’enfoncer mes talons dans la glaise mais rien n’y fait. Je bascule et tombe la tête la première dans l’eau. Mon père éclate de rire. Moi je me relève tant bien que mal et tire sur mon fil toujours accroché. Je plonge ma main dans l’eau et le suis pour essayer de le décrocher. Je touche quelque chose de ferme et mou en même temps. Je sors ma main de l’eau, elle est pleine de sang. Je recule d’un pas.
- Qu’est-ce-qu’il y a Damien ?
Je me rapproche prudemment et regarde dans l’eau. Deux yeux vitreux me regardent. La chair autour de ces yeux est pourrissante et sanguinolente. Je recule et tombe dans l’eau en hurlant. Je hurle ! Je hurle ! Je me débats, je me noie. De l’eau mêlée de chair pourrie entre dans ma bouche ! Je hurle !
- C’est fini ! C’est fini Damien ! Calme toi !
Je reprends mon souffle et regarde autour de moi puis regarde mes habits : ils sont secs excepté une auréole au niveau de mon entrejambe.
- C’est fini ! Tu es en sécurité !
Je regarde le psychiatre.
- Qu’est-ce-qu’il s’est passé ?
- Un souvenir refoulé. Vrai ou un peu romancé plus probablement, je ne sais pas.
Il me tend un verre d’eau. Je l’attrape puis avale une gorgée. Elle a un goût affreux de mort. Je lui rend aussitôt.
- Je peux pas.
Il reprend le verre et le pose sur la table basse près de lui.
- Il va falloir y retourner !
- Hors de question !
- Damien. Tu as assisté à quelque chose de traumatisant. Quel âge avais-tu dans ta vision ?
- Onze ou douze ans ! Peut-être un peu plus. Je ne sais pas !
- C’est une indication importante ! Tu ne trouves pas ?
Je relève la tête.
- Ca aurait un lien avec les... meurtres ?
- Peut-être.
- Mais je ne sais rien !
- Peut-être que si.
Je fixe un point sur le sol puis me redresse.
- Je ne veux pas savoir ! Je ne veux pas y retourner !
- Damien. Un ou plusieurs souvenirs te hantent et te pourrissent la vie. Tant que tu n’auras pas fait la lumière là-dessus, tu ne pourras pas aller mieux !
Je me lève puis enlève mon pull pour cacher mon entrejambe humide.
- Je peux pas ! Je peux pas ! Au revoir docteur !

Deux semaines que je continue plus ou moins à prendre mes cachetons. Quand je ferme les yeux je revois ces yeux vitreux qui me fixent alors j’évite de dormir… Je suis fatigué. J’ai perdu six kilos.
Maman veut que je retourne à l’hôpital. Moi, je ne veux pas. Même ma sœur me regarde bizarrement maintenant alors je reste dans ma chambre.
Je regarde le dessus de mes mains. De la peau rosée a remplacé mes blessures. Je dois mettre de la pommade cicatrisante et éviter de m’exposer au soleil mais sinon, de ce côté là, ça va. Je jette un coup d’œil au journal. Le procès de mon père est toujours en cours. Les parties s’affrontent sur la santé mentale de papa. Et moi, moi, je ne fais rien. L’année scolaire est finie et ce sont les vacances. Je ne suis pas retourné au lycée depuis mon pétage de plomb. Il me serait impossible de regarder les autres en face. Maman a compris et ne m’en tient pas rigueur. Par contre elle a planqué tous les couteaux à découper de la cuisine. Elle a peur que je fasse une connerie ou quoi ?
Je retourne dans ma chambre en traînant des pieds et sort le carton planqué au fond de mon placard avec toutes les coupures de presse de l’époque. On y voit la photo du jeune couple assassiné. Je repense à ma vision. Le cadavre était celui d’un homme grand et charpenté, genre bûcheron. Je fouille dans les photos. Une des deux victimes, Antoine Martin était un jeune homme d’une trentaine d’années, plutôt svelte et petit. Cela ne colle pas du tout.
Je pars sur Internet pour chercher si des corps ont été découverts dans les mares ou rivières de ma région natale. Je ne trouve rien. Je me frotte les yeux. Je suis fatigué. Je me rassois près du carton, prends les photos dans mes mains et les regarde tour à tour. Je n'y comprends rien.
J'ai dû m'endormir car je revois l'homme de l'étang qui me fixe de ses yeux morts. Je n'arrive pas à détourner le regard. Pourquoi est-ce que je ne peux pas détourner le regard ? Il ouvre la bouche et je me mets à hurler. Je me réveille avec du sang sur les mains et m'assois en hâte. Ce n'est pas une illusion. Je contemple mon reflet dans le miroir de mon placard  : un filet de sang s'échappe de ma narine gauche.
Je n’en peux plus.
Le lendemain, je demande à maman de reprendre rendez-vous avec mon cher psychiatre.

- Alors Damien ? Prêt ?
- Oui. J’ai évité de boire tout l’après midi !
Le psychiatre sourit.
- Sage précaution.
Il sort le pendule.
- Tu regardes ce pendule et tu écoutes le son de ma voix. Tu ne penses à rien et tu écoutes uniquement le son de ma voix.
Je me sens détendu. Je repars à la pêche.
- Ben alors, tu rêves ? Tu penses à ta copine ?
Je tourne la tête et manque de lâcher ma canne.
- Non papa, enfin si, je pensais à autre chose !
- Les truites vont te passer sous le nez dans ce cas !
- Oui. Tu as raison !
Je reporte toute mon attention sur le bouchon qui danse à la surface de l’eau. Il s’enfonce soudain.
- Hou !
- T’as une touche ! Vas-y doucement !
Le bouchon monte et descend en rythme.
- Laisse un peu de mou !
- Je sais papa !
Le bouchon s’enfonce très loin. Je sens la tension dans la canne. C’est un gros morceau.
- Vas-y, remonte !
Je commence à tourner fébrilement le moulinet. Le poisson résiste et tire sur la ligne.
- Tiens bien mon grand !
Je tire de toutes mes forces mais je sens que je ne fais pas le poids. La canne commence à plier.
- Je vais t’aider !
Papa m’attrape les mains et tire avec moi. Le poisson est vraiment trop fort.
- Ce n’est pas possible !
La ligne casse soudainement et le bouchon disparaît.
- Oh non !
- Oui, dommage. Ca devait être un gros morceau !
Je regarde dans ma boîte de pêche. Je n’ai plus de fil.
- Ce n’est pas grave ! Va voir dans la cabane ! Henri a toujours du fil de rechange ! Je lui en ramènerai la prochaine fois !
- D’accord !
Je me lève et part vers la cabane dont la porte est entrouverte. Je regarde autour de moi. Son étal est impressionnant : bouchons, hameçons, cuillères et fils en tout genre. Je commence à fouiller dans un des tiroirs et j’examine les boîtes. Vingt-cing, trop gros. Ah, seize, ça c’est pas mal ! Je continue à fouiller. J’entends la porte claquer dans mon dos. Plus de lumière à part un petit filet qui passe sous la porte.
- Zut !
Je me retourne et sursaute.
- Tu trouves ce que tu veux ?
- Euh… oui, c’est bon ! Merci !
Je m’avance vers la porte. Il me barre le chemin.
- Attends ! Tu dois me payer pour ça !
J’avale ma salive.
- Papa a dit qu’il remplacerait !
- Oh non, c’est trop simple ça !
Je sens une main descendre le long de mon torse et s’engager dans mon slip. Je me dégage, recule et repose la bobine.
- Ben finalement je ne la prend pas !
- Tu sais que tu es mignon ! Un peu jeune mais tu es drôlement mignon !
Il m’attrape par la taille, me tire vers lui, me retourne puis remet sa main dans mon slip sans ménagement et commence à me caresser. Je suis tétanisé. Je n’arrive plus à respirer. Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive. Ses doigts se referment sur mes testicules.
- Tu cries et je te les écrase !
Je réprime un cri. J’ai peur.
- C’est bien ! Tu as compris ! Tu es un gentil garçon !
Il pose sa large main autour de mon cou tout en augmentant sa pression sur mon entrejambe. Sa main, son sexe. Je sens son souffle sur l’arrière de mon crâne et les effluves de sa transpiration parviennent à mes narines dont les ailes se soulèvent rapidement. Le sang bat dans mes tempes, ma vue se brouille. J’ai peur.
- Chut !
Mon bermuda tombe à mes pieds.

Je sors de la cabane tout étourdi. Je ne marche pas très droit et me laisse tomber sur mon siège près de mon père.
- Ben dis-donc ! Tu as été long ! Tu as trouvé ?
Je regarde ma main crispée sur la bobine de fil.
- Tu veux de l’aide pour remettre ta ligne ?
Je ne réagis pas.
- Damien ? Damien ? Ca va ? Oh ! Tu saignes du nez !
Je frotte mon nez avec ma main libre puis la regarde. Un trait de sang bien rouge apparaît sur mon index et ma main. Je reste tétanisé par cette vision.
- Damien ? Reviens vers moi ! C’est fini !
Je rouvre les yeux et regarde le psychiatre. Nos regards se croisent. Je déglutis.
- Damien ?
Je m’assois, sonné mais prêt à me sauver. Je vérifie mon nez. Il ne saigne pas.
- Non ! Je ne veux pas en parler ! Chaque fois que je viens chez vous je remonte des choses horribles ! Je n’ai pas subi ça ! Ce n’est pas possible ! Je ne m’en rappelle pas !
Le psychiatre pose son visage dans ses mains.
- Ca pourrait expliquer beaucoup de choses !
Je me lève et commence à faire les cent pas.
- Non ! Je n’ai pas été... ! Non ! Ce n’est pas possible ! Je m’en souviendrais !
- L’esprit occulte souvent ce qui est trop douloureux !
Je me rassois puis reste un moment les yeux dans le vague.
- J’ai envie de vomir !
- Au fond du couloir, à droite !
Je me lève et trouve rapidement les toilettes. Rien ne vient à part un peu de bile. Je m’essuie la bouche, me frotte le visage avec un peu d’eau et retourne dans le cabinet. Je reprends ma posture puis me frotte le visage.
- Quand je me suis blessé. On m’a retrouvé où ?
- Je ne sais pas. Dans les toilettes du lycée il me semble.
Je fronce les sourcils. Ma course effrénée et ma vision de la cabane étaient alors un rêve... ou un souvenir ?
- Hé merde ! Ce serait vrai !
Je reprends mon air hagard.
- Tu veux qu’on en reste là pour aujourd’hui ?
Je hoche la tête.
Il pose une main sur ma cuisse. Je sursaute puis me dégage rapidement.
- C’est bien ce que je pensais. Rallonge-toi. Je vais diminuer ta peur et ton stress en quelques minutes. Je ne peux pas te laisser partir comme ça !

Au dîner, je n’ai pas très faim.
- Maman ?
- Oui ?
- Tu te rappelles d’Henri ?
- Henri qui ?
- Le pêcheur ! Copain de papa
- Oh, oui, papa m’en parlait parfois. Mais non, je ne le connaissais pas. Je ne l’ai jamais rencontré. Et je crois qu’ils n’étaient plus vraiment copains.
Je regarde mes pommes de terre puis lève la tête.
- Ils n’étaient plus vraiment copains ? Ah bon ? Tu sais pourquoi ?
- Non. Ils ont eu une embrouille. Je ne sais pas laquelle. Pourquoi ?
Je baisse la tête et fronce les sourcils.
- Non. Pour rien !
Je réfléchis. Il faut vraiment que je sache.
- Maman ?
- Oui ?
- Je veux aller voir papa !

Mes doigts pianotent sur le bois de la table usé par le temps. Je suis très nerveux.
La porte s’ouvre enfin. Je regarde l’homme qui pénètre dans la pièce. Il m’est familier. Un sourire éclaire soudain son visage et je reconnais mon père. Ce père que j’ai refusé de voir depuis plus d’un an. Je me lève. Il s’approche et hésite à me prendre dans ses bras. Il a dû sentir ma réticence. Il finit par se reculer de quelques pas et se contente de me regarder des pieds à la tête.
- Qu’est-ce-que tu as grandi ! Tu es un homme maintenant !
De fait, nous faisons maintenant quasiment la même taille.
- Toi tu as maigri !
- Ben, c’est pas la joie en ce moment !
- Je sais.
Nous nous asseyons et je scrute mon père. Il a l’air d’avoir pris dix ans d’un coup mais son regard est toujours le même. J’y lis la joie de me voir. Et moi je me sens mal de ne pas lui avoir fait ce petit plaisir là, juste en venant de temps en temps. Pourquoi est-ce que je n’y vois pas le regard d’un meurtrier ? Je ne comprends pas.
- Alors ? Quoi de neuf ?
Je reviens brusquement à la réalité.
- Oui. Si tu es là, c’est qu’il doit y avoir une raison ! Surtout que tu es venu sans ta mère !
- Euh… oui, tu as raison.
Je tords mes mains nerveusement. J’ai passé et repassé cette conversation dans ma tête mais j’ai du mal à démarrer. Je regarde de nouveau mon père qui me scrute d’un air intrigué. Je me lance.
- Voilà… Papa… C’est que je suis suivi par un psy depuis quelques semaines et que je me suis rappelé certaines choses.
- Vraiment ? Et lesquelles ?
- J’ai un peu de mal à faire le tri entre souvenir et invention mais je pense qu’il y a une grosse part de souvenir.
Mon père fronce les sourcils. Il n’a pas l’air de comprendre. Je prends une grande inspiration.
- Henri !
Mon père se lève précipitamment et fait tomber sa chaise, ce qui nous vaut un coup d’oeil noir du gardien qui referme ensuite la porte. Il fait les cent pas.
- De quoi te rappelles-tu ?
- Je crois que… Je frémis... enfin je sais qu’il m’a fait du mal.
Mon père frappe du poing sur la table.
- MERDE !
- Hey, là-dedans, du calme sinon je vous remmène en cellule !
Mon père lève ses mains vers le gardien.
- OK ! OK ! Pardon !
La porte se referme de nouveau. Mon père s’assoit et se passe nerveusement la main dans les cheveux.
- Tu dois oublier ça !
- Mais pourquoi ? Pourquoi papa ? Comment veux-tu que j’oublie ? Ca fait partie de ma thérapie !
Il me regarde de côté.
- Ta thérapie ?
- Oui ! Maman ne t’a pas dit ?
Il regarde mes mains striées de peau rose foncé.
Il se penche vers moi.
- Je ne peux te dire qu’une chose Damien. Ce type ne te fera plus de mal. Et il n’en fera plus à qui que ce soit ! Alors oublie !
- Papa ? Qu’est-ce-que tu as fait ?
- Ce qu’il fallait !
- Papa…
Il pose un index rageur sur la table.
- Je n’ai pas tué ce couple, mais je mérite d’être ici. Tu comprends ?
J’écarquille les yeux.
- J’estime avoir joué mon rôle de père. J’ai échoué à te protéger. J’ai réparé mon erreur !
- Pourquoi est-ce-que tu ne dis pas la vérité ? Les juges comprendraient… Bien plus que le meurtre de ce couple…
- Je suis responsable ! Si j’avais compris plus tôt ! Ce couple serait toujours en vie !
Je réfléchis quelques secondes.
- Papa ! Tu veux dire que celui qui a tué le couple c’est… Henri ? Mais pourquoi papa ?
Mon père se dandine sur sa chaise, ferme les yeux puis les rouvre.
- Je l’ai surpris. Il venait de les tuer près de la cabane. De les massacrer même. Je crois que la présence de la jeune femme était accidentelle. Il allait… Il avait commencé à déshabiller le jeune homme… Je l’ai arrêté avant qu’il…
Il lève les yeux au ciel.
- Mon Dieu Damien c’était si horrible ! Il allait violer ce jeune homme… mort ! Tu imagines ! Et alors j’ai compris ce qu’il t’avait fait. J’ai perdu les pédales. Je ne sais même plus ce que je lui ai fait et ce que j’ai fait de son corps. Et puis il y avait ce couple ! J’étais complètement perdu, affolé. J’ai rhabillé le jeune homme. Je ne pouvais pas le laisser comme ça ! Et puis je me suis sauvé. Après… après, tout s’est mélangé dans ma tête. Je ne savais plus qui avait fait quoi.
Il soupire puis pose sa main près de la mienne et effleure mon auriculaire. Je m’éloigne. Mon père est un assassin !
- Je ne voulais pas que tu souffres une deuxième fois. Apparemment j’ai encore pris une mauvais décision !
J’ouvre la bouche mais aucun son ne parvient à sortir.
- Je t’aime Damien et si c’était à refaire… Hé bien je le referais !
Je pose mes coudes sur la table et joins mes mains sur ma bouche. Je ne sais pas quoi dire. La porte s’ouvre.
- Encore deux minutes !
Elle se referme.
Mes sentiments sont tout chamboulés. Je ne sais plus quoi penser de mon père. Mais j’ai encore besoin de lui. Je ne peux pas repartir comme ça.
- Papa ! Je ne sais pas quoi dire !
- Alors ne dis rien ! C’est bien mieux comme ça ! J’assumerai ! Je ne veux plus en parler.
Je soupire.
- Je suis désolé mais… nous n’avons plus beaucoup de temps et… j’ai encore besoin de toi. J’ai quelque chose à te demander papa.
- Quoi donc ?
Je déplie un papier et le fait glisser vers mon père avec un stylo.
- Si tu pouvais me signer ça ! J’ai besoin d’une autorisation parentale puisque je suis mineur.
- Qu’est-ce-que c’est ?
Il se penche sur le document, le parcourt rapidement, blêmit puis me regarde dans les yeux.
- Tu crois que…
- Je ne sais pas.
- Je n’y avais pas pensé.
- Moi si.
- Tu ne veux pas demander à ta mère ?
- Non. Si c’est négatif, je préfère encore qu’elle l’ignore.
Il soupire, empoigne le stylo et signe la feuille avant de me la rendre.
- Combien de temps pour les résultats ?
- J’irai demain. Il faut compter environ une semaine d’après ce qu’ils m’ont dit ! Donc, dans une dizaine de jours je serai fixé.
- Ce sera négatif !
- Je l’espère bien !
Et si c’était positif ? Ma lèvre se met à trembler légèrement. Mon père pose sa main sur la mienne. Cette fois-ci j’accepte le contact.
Six mois plus tard

- Bonjour Damien. Comment vas-tu ?
Le docteur me serre la main avec force. J’apprécie.
- Ca va plutôt bien. Merci.
- Assieds-toi !
Je m’exécute. Il attrape son bloc notes.
- Alors ? Les séances avec ma collègue psychologue ?
- Ca se passe bien. Elle me trouve stable. J’ai beaucoup travaillé sur mon viol. J’arrive maintenant à admettre ce qu’il m’est arrivé et à comprendre que je ne suis pas responsable ni de ça, ni des actes de mon père. Elle pense qu’une séance trois à quatre fois par an devrait suffire maintenant. Ca rassure maman. Parce que financièrement...
- Je comprends. Mais c’est excellent ! Et j’en arrive aux mêmes conclusions donc je pensais arrêter le traitement médicamenteux. Pour voir. Ca te va ?
Je souris et acquiesce. Enfin le bout du tunnel !
- Et tes relations avec ton père ?
- Ca va mieux. Je vais le voir régulièrement en prison. Dix ans, ça va être long mais il a le moral donc ça se passe plutôt bien. Il trouve que la peine n’est pas très lourde et que le jury a peut-être eu un doute. Il refuse donc de faire appel. Et s’il se comporte bien, il pourra peut-être sortir avant ?
- Je l’espère ! Pour toi et ta famille !
Je souris de nouveau. L’horizon s’éclaircit. Le docteur pose son bloc et me regarde d’un air très sérieux.
- Et pour toi ? Tu ne veux toujours pas porter l’affaire devant les tribunaux ?
Je secoue la tête.
- Un procès fait souvent du bien aux victimes.
- Il n’y aura pas de procès !
- Comment ça ?
Je regarde à gauche et à droite.
- Ce que je vous dit est protégé par le secret médical ?
- Oui, en effet, sauf obligation par un tribunal.
- Alors. Je peux vous dire qu’il n’y aura pas de procès car celui qui m’a fait ça est mort.
Il blêmit.
- Tu ne…
Le lève les mains devant moi.
- Non. Non. Je n’ai rien fait ! Je vous le promets. Vous n’aurez pas besoin de cacher un criminel ! J’ai découvert qu’il est mort il y a déjà quelques années.
Il se détend. Et moi je pense à papa qui a pris tout ces risques pour moi. Dois-je l’admirer ou le condamner ? Mon choix est déjà fait.
- Ah… heureusement. Mais ça ne te rend pas triste qu’il ne soit jamais condamné ?
- Non. Il a déjà payé.
Il me regarde intensément puis reprend le dialogue.
- Et le traitement ?
- Le traitement ? Oh ! Je le supporte bien. Et le groupe de soutien m’apporte beaucoup.
- Je te l’avais dit. C’est important de ne pas se sentir seul dans cette situation.
- Je pensais que je n’avais plus d’avenir et puis j’ai compris que la vie n’allait pas s’arrêter à cause de ça. Qu’avec les traitements actuels, un avenir, j’en avais un ! Même s’il allait être compliqué ! Et puis j’ai rencontré quelqu’un pendant ces séances. Nous avons de nombreux points communs et nous sommes devenus très amis. J’ai encore un peu de boulot pour accepter ma séropositivité mais ma charge virale est très basse avec le traitement donc j’avance … un pied devant l’autre. Parfois j’arrive à oublier et à penser que je suis un ado comme les autres. D’autres fois, c’est plus difficile.
- Et ta petite amie ?
- Elle m’a quitté. Je lui en ai voulu et puis je me suis dit que c’était peut-être préférable. Depuis que j’ai commencé à déconner, ce n’était plus pareil. Et d’ailleurs, notre relation a toujours été compliquée. Alors je suis célibataire. Je me recentre sur moi. Je me pose beaucoup de questions sur mon avenir.
- A cause de tes études ?
- Oh non, ça, ça va, je pense aller en IUT informatique. Je suis confiant pour le bac !
- A cause de ta santé alors ?
- Oui. En partie. Découvrir que j’étais séropositif m’a fait beaucoup réfléchir. Mélanie a eu peur. Je peux comprendre. Maman aussi a paniqué et puis, maintenant, ça va mieux. Moi, je crois que dans un sens, après le choc de la nouvelle, j’ai été soulagé.
- Soulagé ?
- Comme vous me l’aviez dit, mon corps envoyait des signaux de détresse. Comprendre mon viol, accepter ma séropositivité, c’était admettre que tout ça n’était pas exclusivement dans ma tête. Ca m’a soulagé.
- Je comprends.
- Mais avec tout ça, je pense à mon avenir amoureux. Je pense au schéma classique papa-maman-enfants. Je n’arrive pas à me projeter là-dedans.
- Il n’y a que quelques mois que tu connais ta maladie. Laisse-toi du temps ! Et tu es si jeune !
- C’est ce que je fais. J’ai mon ami dont je me sens vraiment très proche. On se comprend si bien ! Je ressens des choses pour lui qui sont peut-être plus que de l’amitié.
- Si tu veux mon avis Damien, votre situation particulière vous a rapproché. Mais ne va pas trop vite. Ne confonds pas amitié profonde et amour. Tu sors d’une période très difficile qui t’a fragilisé sur le plan émotionnel. Tu es en train de te reconstruire. Il ne faut pas que tu plonges tête baissée dans une histoire maintenant. C’est trop tôt. Cela pourrait être catastrophique. Pour vous deux ! Car même si je ne le connais pas, je suppose que lui aussi doit accepter sa situation !
Je fronce les sourcils.
- Oui. Vous avez raison. Pas à pas. No stress !
Il sourit lui aussi.
- Tu as bien retenu la leçon ! Tu es sur la bonne voie Damien ! Cela me fait plaisir !
Il se lève.
- Nous nous revoyons dans six mois. Si tu vois que tu as des symptômes avec l’arrêt du traitement, reviens me voir sans tarder.
Il me tend la main que je serre avec plaisir.
- Merci docteur. Sans vous, je ne sais pas ce que je serais devenu !
Il balaie le sujet de la main.
- C’est mon travail Damien. J’aime quand mes patients n’ont plus besoin de moi ! Allez ! A bientôt !

Je sors du cabinet et jette un œil au ciel si bleu. Je rallume mon téléphone. J’ai deux messages. Un de ma mère qui veut que j’aille acheter du pain et un autre, bien plus intéressant.
« Ca te dit un coca et un billard ? »
Je souris.
« Oui. J’arrive. Tu me manques déjà ! »
Je vais pour appuyer sur la touche envoi mais me ravise. Pas trop vite… J’efface les quatre derniers mots.  C’est plus sobre. J’appuie sur envoi.
« Modifié: 28 Juin 2020 à 13:09:42 par Earth son »

 


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