La banque Richemond tenait son assemblée annuelle dans la résidence des "Chênes verts", une vieille et belle bâtisse entourée d’un parc ombragé. M. Lafleur lors d’une courte pause, avisant un banc dans un coin retiré, s’était éloigné de ses collègues pour s’y asseoir un instant, fatigué des considérations sur la conjoncture internationale, sur les fluctuations des marchés financiers, sur la nécessité de nouveaux investissements, sur l’urgence de rétablir la parité entre le dollar et les monnaies européennes…
Comme il était bon en cette douce après-midi d’avril d’oublier un instant tout cela. M. Lafleur se mit à rêver, il se revoyait enfant dans le jardin public où sa mère l’amenait le jeudi en promenade, il se souvenait du plaisir qu’il avait alors à suivre le vol d’une abeille, le cheminement des fourmis qui avançaient en colonnes comme des petits soldats, de la démarche cahotante d’un gros scarabée, de son émerveillement quand une coccinelle venait se poser sur sa main et puis disparaissait en un éclair comme si elle se fût subitement souvenue d’une affaire urgente.
Très tôt, il avait affirmé à ses parents qu’il désirait devenir entomologiste, comme le mot lui plaisait : entomologiste ! comme cela sonnait bien, en imposait à son âge.
Il n’est pas trop tard, après tout je n’ai que la trentaine, finit-il par se dire, je peux tout plaquer et repartir à zéro, d’autres l’ont fait… C’est alors que survint un petit miracle, un papillon se posa sur la manche de son veston, une vanesse, il se souvenait de son nom, une vanesse dans son bel habit noir festonné de rouge et qui battait des ailes comme s’il applaudissait à cette résolution, comme s’il cherchait à lui donner le courage d’oser.
M. Lafleur, en était ébranlé, un court instant il se sentit prêt à toutes les audaces, à refaire sa vie… Mais le grand patron s’était approché de lui sans qu’il s’en aperçut :
— Alors cher collègue, lui dit-il sur le ton paternel dont il usait avec ses subordonnés, on se détend un moment, comme je vous comprends, tous ces discours m’assomment un peu moi aussi, je le reconnais volontiers.
— M. Lafleur, était à deux doigts de lui avouer qu’il venait de prendre conscience, ici sur ce banc, à la minute même, de s’être fourvoyé en ayant choisi la finance et qu’il envisageait sérieusement de.… mais le courage lui manqua.
— Oui, répondit-il, je me reposais un peu, tout en réfléchissant à ce projet financier que vous avez brillamment exposé tout à l’heure, oui, un projet intéressant, très intéressant. Et il lui emboîta le pas.
Dans quelques minutes, ce serait à lui de monter sur l’estrade pour prendre à son tour la parole.