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12 juillet 2020 à 05:28:56
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Auteur Sujet: La Déesse des Quatre-Vents (seconde version).  (Lu 316 fois)

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La Déesse des Quatre-Vents (seconde version).
« le: 06 juin 2020 à 16:43:47 »
                                                        1. Autan et son père.



Leste et invisible, la main du conteur donne le dernier tour de clef à son histoire. Voilà, lecteur, ce qu'il en sera : à la seconde la plus belle, quand le temps du conte aura bien coulé, tu n'en croiras ni tes yeux, ni tes oreilles. Un délicieux carillon chatouillera ton tympan et de belles couleurs passeront de tes yeux à tes pensées les plus vives. Les plus secrètes... Tu souriras peut-être aux aventures du petit Autan. Si tu es dans l'enfance tu penseras, qui sait, que c'est ton frère ! Si les ans ont passé tu retrouveras, sans doute, au fond de toi, un compagnon qui lui ressemble.

Maintenant, tendez-bien l'oreille à ceci : les saisons tournent dans les contes comme ailleurs.

L'hiver était tout proche. Autan savait que quelque part dans le Grand Nord sommeillait, comme un gros chat sur les mers, la banquise. Blanche. Pure. Déserte et mystérieuse ! Sa mère lui donnait le frisson rien qu'en parlant des monstrueux icebergs, aveugles à la dérive. Hérissés de mille aiguilles de glace ils étaient la terreur des navires imprudents et déroutés qui s'y perdaient corps et bien, fracassés.

Autan riait sans savoir pourquoi. De l'hiver, il ne connaissait que la neige et ses petits cristaux laiteux se collant aux carreaux. Si serrés, cependant, et en nombre si grand qu'ils couvraient tout. Quand il neigeait, cela il le savait d'expérience, c'était comme si le silence lui-même tombait du ciel. Un silence énorme qui s'échouait sans fracas aucun. Alors Autan tremblait un peu mais à l'intérieur il restait comme un soldat. Au garde à vous du froid !

L'hiver, loup blanc à la soyeuse fourrure, approchait à griffes secrètes. Autan l'attendait à travers les longues pluies glacées envoyées par le ciel. La grève où il aimait s'exercer à courir à perdre haleine était noyée. Son horizon était brouillé.

Ses parents qui l'adoraient auraient voulu le retenir dans la chaleur du foyer ardent. Sa mère lui aurait dit des contes, son père lui aurait passé la main dans les cheveux. Mais Autan en proie au secret aiguillon de la liberté, savait filer dès que les deux vieux lui tournaient le dos. Les douches glacées du ciel ne l'effrayaient pas ! Il dévalait les dunes jusqu'à la lisière des flots. Sa tête craquait de chimères.

La pluie tombait drue. Autan, aussitôt que les premières vagues léchaient ses bottes, remontait son petit pull marin et laissait la pluie cingler sa jeune poitrine. Il frappait son coeur comme un tambour et tenait toutes sortes de discours aux vagues.

- Mer ! Est-ce que les vents qui te parcourent vont chasser ces fameux icebergs jusque sur ma plage ? Est-ce que je ferai un repas à la graisse de morse ! Mes parents m'ont parlé de ces curieux animaux.

Mais rien ne venait. Il tambourinait de plus belle sur sa poitrine.

- Plus tard je me ferai pirate ! Bien sûr ! Ils délivrent et ils épousent des princesses. Sur leurs grands voiliers ils vont plus loin que le bout du monde. Ils traversent même les soleils couchants. Comme de grands oiseaux aux ailes blanches. Du moins, il me semble.

Autan disait cela parce qu'à cet instant précis un soleil de feu se brisait sur les flots. Il rêvait depuis longtemps, curieux comme il l'était, de voir l'envers du soleil. De même, lorsque ses parents lui souriaient ou le grondaient, il aurait voulu voir l'envers de leurs yeux. Son vieux père, cependant, le cherchait, voilà que malgré le poids des ans il dévalait la pente des dunes. D'une patience infinie envers son fils, il ne criait jamais. Il se contenta de prendre la la main de son enfant et lui dit :

- Autan ! Mon petit Autan ! Tu ne penses qu'à tes rêves !

- Oui ! Je veux vivre et rêver ! J'ai des rêves bien plus nombreux que les vagues dans la mer ou les étoiles au ciel.

- Je ne t'en veux pas, lui répondit le bon vieux, mais le temps est venu que je t'apprenne quelques petites choses.

Il entraîna son fils vers la maison. Sa mère le frictionna sans lui faire de reproches. Quand il fut sec son père lui prit à nouveau la main et le conduisit devant la bibliothèque de leur petit salon. Vitrée avec des rideaux, elle fermait avec une grosse clef. C'était, à vrai dire, la première fois que son père l'ouvrait rien que pour lui. C'était un grand moment ! La porte était d'humeur grinçante et les volumes sur les étagères, vieux. Ils étaient beaux et impressionnants mais tellement anciens que les couvertures étaient en peau. Certains, sembla-t-il à Autan, reposaient fermés grâce à de grosses ferrures dorées.

- J'ai peu de livres, lui dit son père, mais ils sont tous très intéressants. Quelques-uns sont décorés d'images. Je vais t'en montrer un qui parle de l'histoire des hommes un peu partout dans le vaste monde. Dans des endroits où, parfois, on ne peut aller qu'en rêve. Mais le rêve ça te connaît, on dirait...

Autan, en effet, se laissa immédiatement captivé par la vivacité des images. Son père, promenant son index sur l'une des pages, lui montra des vieux messieurs à longue chevelure blanchie par le temps. Leurs têtes étaient lourdement couronnées.

- Ce sont d'anciens rois, expliqua son père.

Le jeune garçon sentait l'envie d'incliner ces couronnes, avec ses doigts, pour voir si ces figures un peu graves se mettraient à lui sourire. Sur une autre image il découvrit un palais.

- C'est une cathédrale ! expliqua encore son père. On les garnit de vitraux.

- Les vitres sont de toutes les couleurs, s'émerveilla Autan.

Il voyait s'affairer de minuscules personnages dans des scènes qu'il ne comprenait pas. Ce qu'il saisissait bien, en revanche, c'est que les rayons du soleil, qui n'étaient pas visibles sur l'image, devaient taper sur toutes les couleurs à la fois. La lumière paradait de mille éclats scintillants. Les petits personnages, quant à eux, du moins c'était l'avis d'Autan, étaient là pour lui sourire, attraper la lumière où tendre vers elle mains et bras. Ils couraient derrière comme lui derrière le vent.

D'avantage encore, des images de guerre, de combats bousculèrent sa petite imagination. Des hommes montés à cheval portaient des habits de métal luisants comme l'éclair.

- Ce sont des armures, indiqua son père. Pour protéger leurs vies et leurs peaux, quand le combat fait rage.

Les pages tournaient de plus en plus vite - comme l'histoire des hommes elle-même. D'un coup sec, son père referma le livre, qui rejetait un peu de poussière, comme s'il toussait ! Les yeux d'Autan, étonné, eurent le loisir, toutefois, de capturer d'énormes machines, volantes ou flottantes.

- Des machines de guerre ! s'exclama son père. Comme Autan l'interrogeait, il lui révéla qu'il y avait dans le monde des hommes beaucoup de guerres qui les rendaient malheureux. Au point que la beauté du ciel et de la terre n'avait plus d'effet sur eux. Beaucoup désespéraient des promesses de la vie. Pourquoi se battait-on ? Parfois pour la possession d'un bien précieux comme l'eau, parfois pour l'éclat d'un diamant, parfois pour... Toujours est-il que le découragement en envahissait plus d'un. Comme si les hommes étaient aveuglés, égarés dans des rages qui leur ôtaient tout bon sens, toute joie de vivre. La haine, parfois, prenait racine au coeur des familles elles-mêmes. Et la misère, bien sûr, était souvent à l'origine des rages de l'homme. Mais quelle misère ? Dans le fond, tout cela restait bien mystérieux.

Autan demeurait abasourdi.

- Comment faire ? murmurait-il, tout bas.

Le bonheur qu'on désirait caresser pour soi ne pouvait croître vigoureusement si on négligeait la souffrance d'autrui. Il restait près de son père, pétrifié d'inquiétude.

- Mais, s'écria-t-il tout à coup, j'avais entendu ma mère, et toi aussi, dire qu'il y avait des dieux un peu partout et depuis toujours, pour nous aimer et nous protéger !

 Son vieux père sourit avec gravité.

- En effet ! A ce qu'on dit ! Il paraît ! Ils sont un peu partout, bien qu'on ne les voit jamais.

- Quel nom porte le nôtre ?

- Pas il... Elle ! La Déesse des Quatre-Vents. Rien de moins ! Pourquoi ? Je ne saurais te l'expliquer.

Son index barrait ses lèvres.

- Moi, je suis trop vieux... Toi ! Mon fils ! Tu devrais peut-être...

- Aller la réveiller !

Autan sauta en l'air. Son père fourrageait la tignasse, à vrai dire pas très bien peignée, de son fils.

- Où demeure-t-elle ? s'excitait Autan.

Son père venait de bourrer une pipe. La fumée bleue montait pensivement vers les poutres du plafond. Tous deux regardaient les gifles de la pluie taper dans la vitre.

- Tout ce que je peux te dire, reprit son père, c'est que pour trouver sa trace, il faut s'adresser à sa vieille soeur. Elle connaît le moyen d'accéder à la demeure de la Déesse. Cette très vieille soeur, un peu sorcière et solitaire, niche dans une caverne, un creux secret de la crique noire. Pour trouver la Crique Noire, il faut longtemps cheminer sur la grève... Tu reconnais l'endroit parce qu'il y a toutes sortes de rochers grimaçants. De loin, tu apercevras la tanière de la dame, car il y a toujours trois petits points lumineux qui brillent à l'entrée.

Et le vieil homme, n'ajoutant plus une parole, car il avait tout dit, embrassa la tête de son fils. Et mit même un peu d'ordre dans la tignasse. Et puis, non ! A l'oreille de son fils, il chuchota encore :

- Oublie tout ce que je t'ai dit ! Va dormir !   



                                                                    2. La crique noire.

Autan n'aurait pas été Autan si la curiosité ne l'avait emporté. Le lendemain soir du jour où son père lui avait parlé avec abandon, il s'échappa. Il sinuait vers la crique noire. La pluie cinglait toujours, mais la crête des vagues, luminescente, l'empêchait de se perdre. Il avait filé comme un courant d'air. Mais il sentait que son père, en l'initiant pour la première fois à la gravité, lui avait soufflé dans le coeur une confiance toute nouvelle. C'était très intimidant, mais il devait honorer cette confiance comme un bien des plus précieux. Surtout ne pas la gâcher !

Des rochers glissants, couverts d'algues épaisses, signalaient l'abord de la crique noire. Avec l'agilité de son jeune âge, il sut s'abstenir de trébucher. Et bientôt... Bientôt... Il repéra les points lumineux de la caverne. C'était un trou obscur environné d'un prodigieux entassement de rocs. Certains trapus, d'autres effilés comme des aiguilles. Une forêt de flèches granitiques suggérait une cité lancée à l'assaut du ciel. L'amoncellement de roches portait l'empreinte des forces sauvages de la nature. Le vent et la mer, au fil de temps immémoriaux, avaient sculpté dans la masse une variété de formes dont certaines semblaient encore dévorées d'un feu intérieur primitif.

- Holà ! s'exclama Autan, un peu bravache. Qui es-tu ?

Une crainte envahissante faisait battre ses paupières, mais il ne baissait pas les yeux. La fantaisie des éléments naturels avait poli la surface d'un roc de telle sorte qu'il figurait une calotte crânienne. Deux trous évidés évoquaient des orbites creuses.

- Tête de mort ! Tu ne me fais pas peur ! Ce n'est pas toi que je recherche.

Autan était plus impatient qu'apeuré : la confiance de son vieux père grandissait dans son coeur. Le seuil de la caverne franchi, il devina la sorcière, affaissée et ratatinée dans la pénombre. Le sillon profond des rides, les plis de la peau tombant autour de sa bouche garnie de chicots branlants !

- Holà ! clamait le gamin sans peur. Mon nom est Autan ! Je viens de loin pour te demander quelque-chose... Quelque-chose d'important...

- Qui va là ? chevrota la vieille.

- Autan, vieille, je m'appelle Autan !

- Tu m'as l'air bien jeune Autan. Tu n'es qu'un enfant ! Mais je t'attendais. Moi qui ai l'âge des rocs, j'ai besoin de toi. Avant toute chose, tu vas me donner de la lumière, sinon, dans l'état où je demeure, je ne pourrai pas me montrer à toi. Approche toi successivement des trois pointes incandescentes. Projette ton souffle sur chacune d'entre elles : la lumière, comme si elle était vivante, se lèvera dans ma grotte ! Et moi, mon petit, moi, je rajeunirai. A vue d'oeil, Autan, à vue d'oeil...

Autan obéit. Il s'approcha à tâtons et souffla sur la première lumière : une lueur ambrée se diffusa, monta le long de la cavité ronde de la caverne. Ensuite il se dirigea vers le second point lumineux. Il souffla et un bleu frais, tendre et profond, voltigea dans la caverne. Le dernier point était tout proche du sofa de la sorcière : un fond pourpre, flou comme une brume, émergea. Le cocktail de lumières emplissait la caverne comme l'eau emplit la carafe. Et l'incroyable se produisit : la sorcière, déjà redressée, rajeunissait ! De belles dents, fines comme des perles, repeuplèrent sa bouche. Les plis de peau, aux commissures des lèvres, s'évanouirent. Les rides autour des yeux étaient maintenant estompées. Autan se trouvait devant une beauté avenante et souriante. Il frissonnait quand-même un peu.

- Regarde cela ! dit-elle à Autan.

De son ongle vernissé, elle lui indiqua un bocal. Non ! Une vaste coupe de cristal, plutôt, où nageaient de fines animalcules qui étaient étoiles du ciel ou étoiles de mer. Les bras battaient comme d'infimes nageoires qui les propulsaient contre les bords translucides de la coupe. Elles étaient captives. C'était, sous les yeux d'Autan, une véritable danse aquatique.

- C'est un présent de ma soeur, la Déesse des Quatre-Vents, la dernière fois qu'elle m'a rendu visite. Mais la gredine l'a belle, là où elle vit ! Et, en vérité, elle ne daigne pas souvent me rendre visite...

La sorcière, si tant est qu'elle ait encore mérité ce titre, marcha sur Autan.

- Je sais ce que tu veux obtenir de moi : tu veux aborder ma soeur pour la supplier d'aider les hommes dans leur folie. Ecoute-moi bien : maintenant tu vas donner une pichenette sur le bord de la coupe ! N'aie pas peur...

Autan s'exécuta une rumeur cristalline finit par vibrer et rebondir contre les murs de la caverne. C'était bref et percutant ! Autan eut l'impression que la note se propageait en cercles infinis. Comme lorsqu'on s'amuse à lancer un caillou dans une eau plate mais profonde ! Et, chose curieuse, il sentit l'animalcule frétiller dans sa paume. Très vite, il ferma le poing sur une bestiole vivante.

- Ne la perds pas, le mit en garde la sorcière rajeunie. Ce petit pollen d'étoile, si tu l'envoies au bon moment dans les yeux de ma soeur, elle se réveillera peut-être, et peut-être qu'elle consentira à t'aider !

La jeune sorcière l'enlaça et enveloppa le petit Autan, soudain très timide.

- Comment gagner sa demeure ?

- Sur la grande vague ! Parbleu ! Tu vas devenir un dompteur de vagues. Je vais t'expliquer.

La pluie s'était tue. La lune grimpait dans les allées claires d'une nuit froide et étoilée. En quittant la tanière des trois lumières - Autan nommait ainsi la caverne de la sorcière - il jeta un coup d'oeil derrière lui. Le grand rocher aux orbites béantes grimaçait toujours dans la nuit. Un nuage blanc s'effilochait lentement sur la pointe de la calotte crânienne. Notre héros trembla un peu. Et puis il pressa le pas vers les flots. Quel était le secret de la sorcière rajeunie pour arriver chez la Déesse des Quatre-Vents ? Ecoutez plutôt.

Autan allait à la rencontre de la mer qui montait. Quand il fut proche de l'écume des premières vagues, il s'inclina. La soeur de la Déesse, le court instant où où elle avait pressé le gamin contre elle, lui avait chuchoté au creux de l'oreille :

- Va vers la grande vague et dompte-la ! Cravache-là ! Dès que tu la sens tu l'enfourches comme un cheval ! Oui ! A califourchon sur sa crinière luminescente, sa crête. Elle te portera alors jusqu'au palais lointain de ma soeur.

Et maintenant voilà qu'Autan, malgré la fraîcheur, prêtait le flanc aux vagues. Sans crainte des éclaboussures ! D'abord timides, elles devenaient violentes. Certaines le couchèrent sans pitié dans l'eau salée. Tout en buvant la tasse, crachant et toussant, il commençait à désespérer. Quand, se projetant de toutes ses forces sur une petite colline liquide, il eut la surprise de constater que la vague, loin de le renverser, l'emportait. Nous ne sommes que dans un conte, ami lecteur. Mais peux-tu tremper tes méninges dans un bain de jouvence et imaginer quel voyage merveilleux a dû faire Autan ? Porté sur une grande vague, sur le vaste océan. Balloté, sans jamais choir, sur des abîmes insondables, et dès qu'il renverse la tête, grâce à la fulgurance de la lame, il voit fuir, en sens inverse, les cieux aux galaxies argentiques et courir comme des petites étincelles les étoiles qui voyagent, elles aussi... Sans oublier, contre la joue, la caresse de l'air marin ! Et puis, pour tout dire, une vague c'est très confortable : moelleux, docile, épousant le corps en ses moindres contours, dans tous les mouvements - suspension hydraulique de rêve. Dans les endroits trop noirs de l'océan des poissons feux éclairaient la route. Autan, ainsi transporté en pleine extase, aborda la rive de l'île de la Déesse des Quatre-Vents. Dans son poing, toujours, il serrait le pollen d'étoile, l'animalcule que lui avait remis la soeur de la Déesse !


                                         3. L'île et le palais de la Déesse.


Autan zigzaguait comme qui a connu l'ivresse du large. Il tanguait encore tandis que le rivage de la Déesse déroulait ses merveilles. L'île des Quatre-Vents méritait sa réputation : toutes sortes de brises invisibles bombardaient une végétation à demi-sauvage. Autan tâtonnait au milieu de sentiers peu frayés. Des fleurs de toutes les couleurs versaient leurs parfums et tâtait ses narines. Guidé par leurs délicates senteurs, il s'envolait - à n'en pas douter - vers le palais de la Déesse. Le chemin escaladait les hauteurs de l'île. Parvenu au sommet, un large coup d'oeil le laissa muet d'admiration, tandis que la surprise le pétrifiait.

- Le palais de la Déesse, murmura-t-il, les yeux écarquillés. A coup sûr, c'est le palais ! C'est là qu'elle réside... Grandiose ! Cela se dresse, mais...

Même du temps que la vague l'avait bercé sur l'océan, Autan n'avait pas songé à un palais aussi vaste. Ni rêvé demeure plus insolite. Pourtant, au premier coup d'oeil, il l'avait bien reconnu : un palais en forme d'arbre ! Ou bien un arbre en forme de palais... Colossal. Les fondations paraissaient solides. Seulement, voilà... D'un pas timide, mais résolu, Autan s'avançait.

- Les fondations, s'écria-t-il, lorsqu'il fut à distance suffisante pour juger, ce sont les racines de l'arbre elles-mêmes ! Et les branches sont si noueuses... C'est un arbre musclé.

Torsadées comme des tentacules de pieuvre, avec des contorsions de serpent, elles plongeaient loin, très loin sous terre.

- Grandiose ! Colossal ! Colossal ! s'écria Autan, lesté d'un secret enthousiasme. Tu es l'arbre grandiose. Racines de l'île, de la Déesse, jusqu'où descendez-vous ? Jusqu'où plongeait vous ?

Le regard d'Autan pourfendait les entrailles du sol et portait le défi aussi loin qu'il pouvait aux invisibles profondeurs. En même temps, levant les yeux, il ressentait un vertige infini. Il en aurait perdu l'équilibre et se serait étalé dans l'herbe. Le tronc, d'un jet, s'élançait vers le ciel et l'éther. Les branches se déployaient, s'étiraient à l'entour, un entrelacs fabuleux.

- Colossal mais fin et joli !

Ces mots résonnèrent dans l'esprit d'Autan y répandant un trouble inconnu.

- Les branches, si épaisses et noueuses, sont les chambres, les couloirs, les corridors de l'arbre palais. En vérité tout un labyrinthe ! Arbre-labyrinthe, je te salue !

Le regard d'Autan restait suspendu aux frondaisons sans pouvoir redescendre. La clarté de la lune frôlait l'extraordinaire feuillage. Des feuilles rouges. Des feuilles blanches. Les unes craquaient, les autres frémissaient. Certaines, d'une pâleur d'émeraude, s'oubliaient dans la brise. Elles se découpaient si tendrement dans l'orbe lunaire que les sens d'Autan se perdaient. Alors, il écarta les bras, entrouvrit ses lèvres pour baiser l'écorce de l'arbre.

- Arbre ! Quel est ton nom ? cria-t-il. Mon père m'a parlé de troncs larges comme le tien. D'écorces solides. Mais il ne m'a jamais dit toutes les couleurs dont tu es paré.

Avec un peu de recul, Autan s'avisa de trouées profondes au coeur du feuillage massif. Comme des fenêtres où les cieux versaient des lueurs fines. Elles s'ouvraient ou se fermaient au gré des vents qui balançaient les branches et animaient chaque feuille d'une clarté unique. Certaines de ses fenêtres étaient rondes comme de petites lucarnes vite dérobées à l'oeil. Autan ne savait plus très bien à quelle distance des êtres ou des choses il se trouvait. Il devenait l'espace lui-même !

- Tu es un chêne, s'étranglat-il. Mon père ou mes rêves m'ont parlé de toi. Mais un chêne aussi colossal que toi, je doute qu'il en ait jamais vus. Tu es le chêne des chênes ! Pour cette raison tes feuilles sont écarlates comme le sang. D'une blancheur de neige. Ou bien vertes comme de pâles émeraudes.

Baissant les yeux, il remarqua une feuille sur l'herbe dont il s'empara avec délicatesse. Il la porta à ses lèvres et déposa un tendre baiser sur les nervures. C'était frais. Il éternua. Et puis il leva les yeux, se laissant entraîner dans le bal des oiseaux. Ils flirtaient avec les nuages. Et les nuages sont libres.

- Merveilleux ! songea le gamin.

D'un pas glissé un rien solennel, il s'appliquait à contourner le chêne des chênes. Craintif, non ! Il ressentait bien plutôt au fond de lui-même prudence et respect. L'oeil vif, le visage attentif, il était en quête d'une secrète ouverture. Il comptait qu'elle affleurerait à la base du tronc, là où l'écorce semblait la plus rude. Sans y prendre garde il décrivit des cercles qui le rapprochèrent. Et savez-vous quoi, amis lecteurs ? Vint l'exacte seconde où Autan pénétra l'écorce. Celle-ci n'offrit plus aucune résistance. Une légère poussée du gamin et il se sentit fondre en elle. Voilà qu'Autan possédait la surprenante faculté de traverser le bois des arbres comme d'autres rêvent de passer les murailles. Sans qu'il lui en coûte, il était de l'autre côté. Il avait pénétré l'arbre palais, l'arbre de la Déesse.

Pour la suite, avec le zeste de défi et d'inconscience dus à son jeune âge, il s'en remettait à ses facultés d'orientation. Et rien d'autre ! Rapidement il s'avisa de marches, d'escaliers à gravir quatre à quatre, sous des angles si variés, qu'à vrai dire, il ne se préoccupait pas de savoir s'il montait, s'il descendait. Des volées de marches filaient à la verticale, d'autres, capricieuses comme des spirales, le ballottaient de droite à gauche. Autan avait la légèreté d'une feuille détachée par le vent. Il arrivait sur d'augustes seuils qu'il  n'osait franchir. Il se lançait alors dans d'autres escalades. Des corridors se dérobaient à ses regards qu'il ne se sentait pas le goût d'explorer. Bref ! L'inspiration ou la fantaisie le guidait dans son ascension, peut-être vers les cimes de l'arbre palais. L'arbre-labyrinthe de la Déesse.

A la longue il se sentit mijoter dans sa propre sueur. La chair de poule l'avertissait de la vie secrète qui animait l'arbre palais de la Déesse des Quatre-Vents. Tous ses sens étaient en alerte. Il sentait battre ses artères sous sa peau. De palpable il n'y avait que le silence. Tout en nage à la suite de tant d'efforts, il s'engagea enfin dans un long corridor, persuadé, sans raison précise, que celui-ci, plutôt qu'un autre, le mènerait jusqu'à cette fameuse Déesse. Sans la terrible impatience qui s'empara alors de lui, il n'aurait pas été Autan. Les mains en porte-voix, quitte à troubler le calme, il se mit à crier :

- Ohé ! Des Quatre-Vents ? Es-tu là ? Je voudrais te raconter ! De la part des humains et de mon père... J'ai une prière à t'adresser. M'entends-tu ?

Le corridor restait tranquille, suspendu dans le clair-obscur qui enveloppait tout l'île. Des courants d'air, des bouffées de vent taquinaient les motifs de tapisseries lourdes et précieuses.

- Le calme est presque parfait ! songea Autan en lui-même. Il crut que l'un des personnages de la tapisserie sortait le bras pour le happer.

Il reprit sa marche.

- Chut ! Imbécile... murmura-t-il, ignorant s'il s'adressait à lui-même ou à l'homme effrayant de la tenture.

Ses yeux clignaient encore lorsque la rumeur d'une mélodie, ondulante comme les flots, naissante en lui-même et hors de lui-même, détourna son attention. Il ne restait plus qu'à en suivre la trace. Autan était sur la piste. La Déesse des Quatre-Vents, en personne, allait se révéler. De fait Autan se trouva bientôt au seuil d'un salon où régnait la pénombre. Ses obscures proportions échappaient au gamin.

- C'est très grand ! souffla-t-il simplement.

La silhouette de la Déesse, car Autan aurait juré que c'était bien elle, captiva son regard plein de curiosité. Son coeur bondissait. Nullement gênée, sans peine, de ses pieds très mignons, elle effleurait la trame de riches tapis. Dans son sillage jouait un orchestre divin. Ou bien la danse elle-même l'emportait d'une extrémité du salon à l'autre. Autan, dont le coeur était toujours plus vif, n'en revenait pas d'une telle agilité. Tantôt, basculant vers l'arrière, elle renversait sa taille légère. Ses bras fins de Déesse se déliaient. Elle était si souple que ses longs cheveux balayaient le sol, ses ongles griffaient les tapis. Des bracelets sonores, cerclant ses poignets et ses chevilles, dont Autan surprenait les fugitifs éclats d'or ou d'argent, ravissaient ses tympans. Des tintements secrets, des cliquetis bavards lui donnaient le frisson.

Le gamin riait dans son coeur. Bien que toutes craintes ou hésitations aient fondu dans son âme, il ne voulait pas troubler maintenant la Déesse. Obéissant aux inflexions délicieuses de la musique, la dame des Quatre-Vents, la dame des Quatre-Vents, relevée, tourbillonnait, bras écartés. Elle traçait dans l'espace d'audacieuses arabesques qui, tôt dissoutes, renaissaient plus loin. Comme si les tapis au sol, richement brodés, avaient possédé le mystère des eaux tremblantes. La fascination d'Autan ne connut plus de bornes.

Et la Déesse chantait ! Aussi joliment que tous les oiseaux du ciel réunis. Son chant réveillait dans le salon des échos profond comme ceux de la forêt. Dans un fons de clarté qui émergeait graduellement Autan laissait rouler ses yeux sur la tunique aux plis houleux qui ondoyait sur sa peau comme une eau vive.

- Qui es-tu, reine des métamorphoses ? Murmurait le gamin. Tout à l'heure tu étais souple et bondissante comme une biche. Mais je t'ai vue onduler comme une de ces sirènes dont mes parents, souvent, m'ont conté l'histoire, dans notre petite maison... Es-tu le vent lui-même ? Tous les vents ! C'est ce que je me suis dit en te voyant voler en bourrasque, sur tes riches tapis.

La fulgurante explosion de danse cessa net ! Car ce garnement d'Autan s'était mis à causer très fort ! Et la Déesse des Quatre-Vents s'avisa enfin de sa présence, dans son palais et sur le seuil de son plus beau salon !

- Ooooh ! Joli chaton ! Te voilà au coeur de mon palais ! Vas-y, parle ! Qu'est-ce que tu racontes ? Tu as perdu ta langue ?

Le silence était rompu. Voilà qu'Autan, en personne, se trouvait interpellé. La voix mélodieuse agitait son coeur. Une seconde infime, un abîme sans fin le ravirent. Sans fond ni parois. Comme dans un rapt. Sortilège ! Le gamin tournoyait, membres écartés, soutenu par une spirale brumeuse plus blanche que tous les brouillards derrière lesquels il aimait se cacher. Ses oreilles étaient assourdies, son coeur ne lui obéissait plus. Il jaillissait de sa poitrine d'enfant, en avant de lui, vers la Déesse. Sans qu'il puisse le retenir. Mais il sut contenir son trouble. Pour se rassurer, au lieu d'écouter le sens des mots, il se laissa captiver par le chant de la Déesse. Elle courait après lui sur le tourbillon blanc.

- Chaton ! Ecoute-moi ! Relève le menton et réponds. Comment es-tu arrivé sur mon île ? Quel vent te porte ? Tu es venu seul ?

Les pensées d'Autan s'éparpillèrent. Ses lèvres se relevaient et s'abaissaient en vain : il en oubliait de parler. Pourtant il était bien revenu à la surface, remonté de l'abîme ! Sa sueur avait séché. Il lui semblait être vêtu de frais. Une clarté silencieuse, peut-être venue des profondeurs du gouffre qui l'avait entraîné, débordait les zones obscures du salon. Sous le drapé houleux de la robe de la Déesse paraissait le balancement de ses courbes tandis que le creux des plis retenait une tranquille lumière. L'esprit revenait à Autan. Tout obéissant, il caressait des yeux son visage. Les ombres légèrent s'étaient évanouies. Des dents blanches comme lait perlait dans son sourire. Rires esquissés, moues passagères, malices : le gamin s'entêtait à déchiffrer sur ses lèves l'humeur de la Déesse.

Main tendue, il crut toucher le sommet des pomettes rosées. Il se vit butiner les lèvres rouges. Secrètement, le gamin voyageait, volaient sur le visage. Caressant de ci, de là le battement des paupières. Effleurant par ci, par là le miroitement des yeux de source. Les ailes du nez, le front lisse comme un ciel très haut et sans nuages. Un duvet perdu sur l'oreille. Les yeux plus qu'humains de la Déesse ! Il venait vers eux comme sur la grève où jouant, il allait rencontrer les flots argentés. Les rouleaux bleus des vagues ou leurs dômes verts couronnés de blanche écume. Ses yeux étaient...

- Chaton ! A quoi penses-tu ? s'exclama la Déesse avec trois battements de cils.

Ma foi ! Autan, rêve et réalité, se promenait sur les contours du visage. Ses abîmes et ses monts. Il était au bord du vertige. De la même manière, certains matins, seul tiré du lit dans la demeure de ses parents, il se penchait par la fenêtre et l'envie le prenait alors de caresser l'aurore ou poser sa joue contre un nuage, d'effacer comme une larme de la nuit la lune pâlissante dans les rayons du frais soleil.

- Petit bonhomme ! Dis-moi pourquoi tu souris ? Te reste-t-il un peu de ta langue ?

- Tes yeux sont cristal de source, cristal fondant ! s'entêtait Autan dans sa rêverie. Tes pleurs doivent être de pures gemmes, si tu pleures ! Si les Déesses pleurent...

La dame haussa l'arc de ses sourcils. Trois battements de cils et son visage se détourna de l'effronté. Elle ne voulait pas perdre sa dignité en éclatant de rire. Mais trop tard ! Autan avait vu. Dans la masse des longs cheveux luisaient, comme des éclairs brefs, des mèches à l'éclat lunaire. Des brunes profondeurs émergeaient à la surface de la chevelure des joies solaires. Des embellies capillaires, bien sûr, aurait dû dire Autan avec un tout petit peu plus de bon sens. Tant de beauté insaisissable le grisait.

- Impertinent ! Qu'est-ce que tu marmonnes encore ?

La Déesse ondoyait à nouveau. Allait-elle le foudroyer ou fondre sur lui ? Souffler, peut-être, pour l'écarter loin de son île comme un petit fétu de paille qu'il était. Heureusement, il se reprit au bon moment. De quasiment inaudible, il entreprit de vociférer avec solennité. Du moins tentait-il de se le persuader.

- Autan ! Voilà, Déesse, comment je me nomme ! Mon père me l'a dit. Voilà pour toi des Quatre-Vents !

La Déesse ressemblait à une branche fleurie, insouciante des cris et flexible dans tous les vents. Autan lui-même percevait un filet d'air sur ses joues. La Déesse emballait la brise tandis que le gamin restait planté sur le seuil du salon. Il fronçait les sourcils. La Déesse se laissait aller. Il se demanda si elle n'était pas en train de se moquer de lui, toute Déesse qu'elle était...

- Autan, murmura-t-elle distinctement, tes petites oreilles sont bien mignonnes et fantaisie me prend de te les tirer. Tu ne manques pas d'audace pour me parler sur ce ton.

Son sourire, toutefois, s'épanouissait généreusement et ses yeux gardaient leur clarté de source. Cueillant la main du gamin, elle l'entraîna devant un sofa au pied duquel elle l'invita à prendre place en tailleur, tandis qu'elle-même s'y étendait tout de son long. Le meuble était bien moelleux et sa couleur était celle des fruits rouges dont les becs d'oiseaux égratignaient la pulpe.

Un léger baillement écarta ses lèvres. Quant à Autan, il ignorait tout de la faculté de bailler des Déesses. Il se laissait caresser la paume de la main par les doigts fins. Tout en déroulant l'importante demande que son esprit ne pouvait plus contenir.

- Je viens de loin ! Bien loin, Déesse ! Mais je n'ai pas peur car je sais que tu es la Déesse de la Paix et j'ai accompli mon voyage pour que tu exauces une prière. Ce n'est pas seulement la mienne mais celle de mon père et au-delà celle de tous les hommes. Qui sait ? Celle de tous les êtres vivants !

- En quoi consiste une telle prière, demanda malignement la Déesse, le temps de trois nouveaux battements de cils.

- Ce bonheur dont m'a parlé mon père, ce bonheur que la vie, paraît-il, promet à tous les hommes quand ils naissent est fragile. Guerres ou disputes, oublis ou abandons, tristesses, certains l'ont perdu, d'autres n'ont même pas pu le toucher ou l'imaginer : il était déjà tout cassé ! Ceux qui le perdent ont peur, à chaque fois, que ce soit pour toujours ! Redonne à tous, Déesse des Quatre-Vents, un peu de ce bonheur perdu ! Que les hommes et les femmes le partagent encore un peu. Encore une fois ! C'est ce que m'a longuement expliqué mon père...

- Oui, Autan ! Oui... Faire renaître le bonheur !

La Déesse abandonnait peu à peu la petite main qui glissait.

- C'est bien cela Déesse ! Faire renaître le bonheur ! Mon père m'a expliqué qu'il en restait toujours un peu au fond de chaque mémoire. Il est là, tout vif ! Vif comme les oiseaux qui glissent sur les vagues de l'air. Redonne, Déesse, encore une fois, un peu de ce baume à chacun.

La langue d'Autan resta sèche après une aussi belle demande. Il ignorait qu'il avait tant de pensées en lui. Il attendait que lui revienne la salive mais la Déesse lui répondait déjà, comme seule une Déesse sait le faire. Deux battements lui échappèrent : un des yeux, un du coeur. Autan reçut les deux : il ne manquait rien en cet instant.

- T'occupes-tu des humains ? s'enhardit alors Autan. A mon avis tu ne fais que danser dans ton palais !

- C'est vrai, petit Autan ! J'oublie souvent les hommes...

- Tu es la Déesse de la Paix, m'a dit mon père. Tu ne dois pas laisser le monde en souffrance. Agis !

- Bien sûr ! se reprit la Déesse en battant des cils. Mais, en vérité, rien n'est simple. J'ai des joies différentes ! Viens avec moi...

La Déesse lui effleura le bout du nez. Sans se retourner elle invita Autan à suivre ses traces. Le gamin, prudent, se tint à distance respectueuse. Ils foulaient un tapis de feuilles de chêne rouge et or. C'était tout à fait délicieux : Autan ne sentit plus aucune appréhension.

Intrigué mais confiant, il devenait même courtois ! Son vieux père lui avait appris le sens de ce mot. Pour la première fois il sentait la justesse de ce conseil. Il resta surpris mais discret devant l'étrange contenance de la Déesse : elle conversait à voix basse devant les plus belles de ses fleurs.

- Repos à toi, mon Iris Elyséen ! Tulipe Câline, mon coeur, souffle et rêve ! Mes Orchidées ! Petites tigresses ! Cessez de rugir !

Et son haleine de Déesse fit chavirer les fleurs. Autan finit par comprendre : les fleurs illuminaient le palais et les jardins de la Déesse. Il vit naître une rose dans un rond de lumière. Il en fut stupéfait. Toute droite au bout de sa tige, cette rose extraordinaire avait un coeur jaune soleil, pressé par un pétale bleu. Sur les autres pétales se déployaient des mauves incendiaires et des violets turbulents. On aurait juré que les fleurs versaient leurs intimes clartés hors de leurs corolles.

- Jamais vu une chose pareille, murmura Autan entre ses dents.

Pour en avoir le coeur net il souffla, en cachette, sur l'iris Elyséen, mais sans rien obtenir de particulier. Il appela la Déesse qui le devançait :

- Des Quatre-Vents ! Quelle heure est-il ? Où sommes-nous ?

La Déesse devait trouver le gamin bien tatillon mais, avec une patience vaguement maternelle, elle lui répondit que cela n'avait plus aucune importance !

- Il nous suffit d'y être Autan ! C'est déjà beaucoup !

Autan clignait des deux yeux. Sa surprise était vive. L'image bienveillante de ses deux vieux parents berça son coeur. Sa rencontre avec la Déesse lui semblait merveilleuse mais il comprit qu'il n'était pas au bout de ses aventures. Elle se retourna et le tira par la main. Ils glissaient sur les feuilles et sous les branches.

- Nous sommes dans mon parc Autan. Trop vaste pour un gamin comme toi ! Prends garde de ne pas t'y perdre ! Tu vas le découvrir, juste ce qu'il faut pour satisfaire ta voracité de petit curieux ! Puisque tu es parvenu jusque sur mon île, si bien cachée aux yeux des mortels !

- Je veux bien !

Autan ne savait jamais borner sa curiosité, ni tenir sa langue ! Son père l'avait dispensé d'un tel souci : le monde n'en n'était que plus intéressant.

- De mon parc, petit Autan, partent quatre longues allées qui n'en finissent pas de courir...

- Vers l'infini ? Mais qu'est-ce que l'infini ?

- Contente-toi de savoir qu'il faut choisir une de ces allées et la suivre. Je t'ai vu souffler sur mon Iris Elyséen mais tu ne sais rien, petit Autan. Je t'ai à l'oeil ! Les Déesses devinent beaucoup de choses.

Elle transporta le gamin au seuil de chacune des allées. Que sa taille était haute ! Sa robe avait maintenant des paillettes de lune dans ses plis . Et les fleurs, derrière elle, éclairaient toute la clairière.

- Tu veux te balancer dans les vents d'or, mon ami ? Aux parfums de citron ? Alors enfonce-toi dans cette allée. Relève la tête et marche avec courage !

Autan frissonna et il demeura avec une question au bord des lèvres. La Déesse le planta devant l'ouverture pleine d'ombre d'un autre chemin :

' C'est l'allée du vent d'émeraude ! Le vent des forêts ! Chaque vent à sa couleur. Je ne t'en dirai pas plus !

- Où peut-elle bien mener ? se demanda Autan.

Il trotta encore quelques pas derrière la Déesse et fit face à l'allée des vents bleus et noirs, celui des pures étoiles ! Celui des astres lointains tapis dans des confins insoupçonnables des humains.

Enfin la Déesse fit tournoyer l'enfant aussi vite qu'une toupie et, rieuse, lui apprit qu'il se trouvait maintenant devant le sentier des vents blancs et gris des hommes !

- Voilà, dit-elle au petit Autan, le vent de tes semblables. Il y a très longtemps que je ne m'en suis pas occupée ! Les hommes sont parfois si déroutants et si décourageants qu'il est difficile, même pour moi, Déesse des Quatre-Vents et de la Paix, de songer à eux sérieusement !

Autan n'en croyait pas ses oreilles. Il s'emporta dans une longue tirade.

- Les couleurs du vent ! Des vents d'or ! Des vents qui mugissent contre toutes les étoiles du ciel. Des vents qui débordent les nuées ! Oui ! Mais le bonheur des hommes ? Je veux savoir, Déesse, comment leur procurer un peu de tous ces bonheurs !

 La  Déesse ploya son beau corps jusqu'à une petite fleur :

- Violette Astrale, chuchota-t-elle, libère ta petite fragrance ! La nuit est si claire, la lune si dorée ! Libère tafragrance et qu'une douce brise l'emporte !

Autan avait fait un long voyage et c'était un gamin d'une impatience insupportable. Il jugea que la Déesse ne le prenait pas au sérieux et d'un coup il perdit retenue et courtoisie ! Son père même n'aurait pu l'apaiser en cet instant critique. Pour de bon sa colère éclata.

- Déesse des Quatre-Vents ! Je ne sais pas ce qu'est une fragrance ! Toi tu ne fais que jouer, chanter, t'amuser avec tes fleurs, dans ton grand palais, alors que des hommes souffrent ! Je te l'ai dit de la part de mon père ! Maintenant je suis furieux !


                                                             4. Autan chevauche les vents.

A ce moment, Autan sentit frétiller dans sa main le pollen d'étoile que la vieille sorcière de la crique noire lui avait donné. Sa mémoire se réveilla d'un coup et, d'une impulsion subite, il jeta dans les beaux yeux de source de la Déesse les animalcules de la vieille soeur. Encore penchée, elle releva la tête vers le gamin. Il lut la tempête dans son regard et le désordre de ses belles mèches noires aux éclats profonds et lunaires. La dame respirait avec avec irritation ! Ses joues se gonflèrent, ses pommettes s'enflammèrent et une brise violente arracha Autan du sol. Le gamin, ahuri, monta dans l'air tandis que la Déesse criait. Il s'envolait pour de bon, gigotant dans le vide et brassant l'air de ses deux bras. Le parc, les fleurs chatoyantes qui l'illuminaient, le chêne où il avait pu pénétrer, tout devint minuscule. L'île n'était plus qu'un gros caillou battu par les flots immenses. Il entendit encore, déjà lointaine, la voix de la Déesse des Quatre-Vents :

- Autan ! Gamin de malheur ! A la langue si bien pendue ! Qui parle si haut et si fort ! Sans doutr de rien ! Après t'être promené sur la vague jusqu'à mes rivages tu vas enfourcher mes coursiers de vent. Tu ne suivras pas les allées tranquilles de mon parc mais tu iras plus loin, plus haut et plus vite qu'aucun gamin de ce monde n'en a encore eu le le loisir ! Va-t-en ! Hors de ma vue ! Petit fétu de paille insignifiant !

- Cette Déesse a du souffle ! se dit Autan pour lui-même, terrorisé.

Il montait toujours, à toute vitesse, il se crut vraiment juché sur un cheval de vent. Sous lui il sentait comme un corps, une haleine ininterrompue et il serra ses jambes contre des flancs invisibles. D'instinct il chercha l'encolure pour s'agripper mais il ne serrait que des brouillards épais contre lui. La force du vent l'aveuglait. Il risquait d'être désarçonné et avait peur d'une chute mortelle. Presqu'à la verticale il escaladait la coupole du ciel qui ne cessait de s'élargir. Il faisait très froid, comme si les vents étaient de glace. Autan comprit qu'il était emporté par l'un des coursiers de la Déesse : le vent bleu et noir des étoiles lointaines. Car, relevant enfin les paupières, il découvrit qu'il était monté plus haut que le plus haut des nuages. Il s'était porté plus loin que le plus conquérant des oiseaux. Un abîme insondable s'était creusé entre lui et la terre mais il eut le courage de ne pas baisser les yeux. Et ce qu'il vit n'était pas des nuages mais une rivière de nuages qui coulait en travers du ciel. Une rivière avec des étoiles au fond au lieu de cailloux !

- Je sais ! murmura alors Autan dans son coeur : la Voie Lactée ! Tu t'appelles la Voie Lactée ! Mon père me l'a appris et jamais des humains n'ont pu te contempler de si près.

Que les étoiles étaient brillantes et lointaines ! Le cheval de vent montait toujours et Autan tendit le bras pour en cueillir une. Mais il ne s'approchait jamais assez malgré tout le chemin parcouru. Et le froid lui mordait la chair jusqu'aux os. C'était plus grand que tous les horizons de la terre ! Il sut que s'il en réchappait (mais comment ?) il n'oublierait jamais et que seul son père, peut-être, serait disposé à le croire s'il en parlait. Il tourna la tête, fut pris de vertige et s'évanouit.

Combien de temps ? Son esprit s'éveilla de nouveau et une tiède chaleur avait ranimé ses membres. Les vents de la Déesse jouaient avec lui. Il caracolait maintenant sur le vent d'or de tous les soleils. Il était perdu mais avait moins peur. Le coursier au sang chaud, son nouveau cheval de vent, le rassurait. Ils piquaient droit vers les soleils et Autan fut témoin d'un spectacle qui le ravit. Son père ne lui avait jamais dit que l'univers comptait tant de soleils. A cause des bonds de sa monture, un peu capricieuse, il crut même que tous les soleils dansaient et lui, Autan, les passait en revue.

Il ne tarda guère à s'apercevoir qu'il existait deux sortes de soleils, avec des mouvements contradictoires. Pour les uns c'était la chute libre ! Ils s'enfouissaient dans l'énergie noire de l'espace et disparaissaient à jamais. Ils se couchaient. C'était un peu triste. Les autres semblaient éclore de cette même énergie. Ils se levaient, ils naissaient. Certains restaient proches, s'accouplaient, mêlant leurs rayons de feu. Autan s'amusa beaucoup ! Il se fit réflexion qu'il y avait peut-être une multitude de mondes dans la création. Un autre gamin, sûrement, devait courir, quelque part, derrière la brise, sur une plage, et peut-être qu'il se nommait Autan également.

L'tdée qu'il pouvait y avoir deux soleils à la fois dans le même ciel le réjouit. Les aurores, alors, devaient être somptueuses. Peut-être que les lueurs de l'aube duraient tout le jour et qu'on ne se fatiguait jamais, mais qu'au contraire on restait plein d'espérances pour les désirs et les rêves les plus fous. Autan avait le coeur enluminé et le cheval de vent cabriolait toujours ! Il allait contempler les soleils de plus près encore. Leurs rayons leur faisait à tous une crinière de flammes.

- Vous êtes des lions ! dit le gamin.

Mais il commençait à fondre. La chaleur avait terriblement augmenté. La sueur coulait sur lui. Il suffoquait. Ses yeux étaient maintenant douloureux. Tout à coup, jaillissant d'un soleil et traversant l'espace, une langue de feu plus longue que le plus long des serpents vint lui griller le dessous des pieds. Il cria ! Et comme, à cause de la crinière de flammes, il pensait que les soleils étaient des lions, il fut persuadé qu'ils essayaient de lui donner des coups de pattes. Il regretta alors la petite maison de ses parents et sa plage bien aimée.

- Bien sûr ! s'exclama-t-il. Mon père m'avait averti : c'est la nostalgie ! Mais je n'avais jamais éprouvé cela ! Je voudrais rentrer à la maison et revoir mes parents !

Décidément les coursiers de vent de la Déesse étaient bien puissants. Autan baissa les paupières et il allait de nouveau tourner de l'oeil lorsqu'un air caressant l'arracha à la fournaise des soleils. Voilà qu'il venait à nouveau de changer de monture. Celle-ci était plus douce : c'était le vent d'émeraude, le vent des forêts ! Il osa regarder à nouveau. Il était transporté dans une forêt au printemps. Une cathédrale verte avec du soleil tamisé où il pouvait respirer. Les arbres chantaient, les oiseaux étaient la source de la mélodie. Autan, affranchi de toute pesanteur, virait entre les troncs colossaux aux rudes écorces, sentant par-ci, par-là, le frôlement des feuilles sur son visage. L'âme de la forêt pénétrait en lui. Il voguait dans les airs à la même hauteur que les oiseaux. En les écoutant l'idée bien extravagante lui vint qu'il voyageait à dod de colombe !

- C'est toi, Déesse, qui m'emportes ainsi ? T'es-tu métamorphosée pour, dans cette folle course, me faire naviguer par toutes les forêts du monde ?

Un vent ailé, c'est très agréable. Autan ne perdait pas une miette du spectacle qui l'entourait.

- A ras du sol, réfléchissait-il, on ne se rend pas compte de l'existence des oiseaux, hôtes des frondaisons ! Ils vivent leur vie sans s'occuper de nous, les humains. Les cimes de la forêt c'est comme un village qui passerait son temps à chanter.

Les branches s'enlaçaient et Autan volait sous cette voûte végétale. Il aperçut des nids très originaux. Et sur les rameaux les plus frêles les oiseaux sautillaient, ployant les branchages, avant de prendre leur envol. D'autres accostaient le nid familial et donnaient à manger à leurs petits. Mais le plus curieux ce fut cet oiseau à l'oeil perçant, beau comme la foudre et aux ailes douces comme des arcs en ciel, qui dépoussiérait ses plumes en faisant battre ses ailes sur les pousses vertes.

- Oh ! cria Autan en applaudissant des deux mains, il fait sa toilette ! Je veux vivre ici !

Mais au même instant un volatile croisa sa route et faillit le déséquilibrer. Le vent d'émeraude se déchaîna soudainement, par rafales. Pour Autan, sur le dos rond de sa colombe, jusqu'alors si docile, la forêt se mit à courir ! Les arbres défilaient et il les frôlait, manquant d'un rien la collision. Il rentra la tête dans les épaules pour éviter les branches qui fouettaient l'air. Des oiseaux lui coupaient la route ! Toutes sortes d'oiseaux qui semblaient vouloir le dépecer, le perforer avec leurs becs ou lui crever les yeux - des corbeaux, des chouettes, peut-être des aigles - il ne savait plus bien. Son coeur s'emballa. Il crut à nouveau qu'il allait choir dans l'abîme !

Et puis non ! Voilà qu'il roula au sol ! Le cauchemar avait pris fin. Il retrouva, soulagé, la sensation de la terre ferme. Il s'assit et palpa ses membres pour s'assurer qu'il était toujours entier. Pourvu qu'il ne se soit pas brisé les os en glissant depuis l'aile des vents. Car c'était bien de cela qu'il s'agissait : les vents de la Déesse, las de l'avoir roulé dans des espaces improbables, l'avaient délaissé. Debout, la main en visière, il scruta l'horizon pour savoir en quel point il avait bien pu atterrir. Mais l'horizon était nu et la nuit proche.

- Tu m'as abandonné, Déesse des Quatre-Vents ! Je ne sais pas, à l'heure qu'il est, si je dois pleurer ou m'en réjouir...



                                                        5. L'arbre nain et le retour. 


Tandis qu'il parlait tout seul, il remarqua enfin un curieux arbre à quelques pas de lui. Autan, la tête grosse encore d'étoiles bleues, de soleils ardents et d'arbres colossaux y courut comme vers un ami. L'écorce était rougeâtre, semblable à du sang caillé. Il étreignit le tronc et l'embrassa. Si l'arbre lui paraissait amical c'est que sa taille était celle d'un arbre nain. Une ramure généreuse se déployait à ras du sol, piquetée de feuilles couleur de feu, aux bords dentelés.

- C'est un arbre haut comme un parapluie ! se dit Autan. S'il se met à pleuvoir je peux m'abriter dessous ! Mais je suis fatigué ! Je vais y grimper et passer la nuit...

Intrépide, Autan se lança dans l'escalade et se blottit au coeur des feuilles et des branchages. Il n'avait plus ni trop froid, ni trop chaud. L'arbre s'élevait si peu au-dessus du sol qu'Autan crut avoir changé de taille et se figura qu'il était devenu, après toutes ces aventures, un géant sur une terre trop petite pour lui. Il est vrai que juché au faite de ce compagnon feuillu on se sentait tout proche du ciel et des quelques nuages blancs qui y couraient. Il eut tout le loisir de se mettre à rêver.

- J'ai chevauché, songea-t-il, les plus grands vents de l'univers. Quelle beauté ! Quelle énergie ! C'est sans prix et c'est ce que les hommes, surchargés de fardeaux et de peines, finissent par oublier ! Il n'y a pas de bonheur hors de la nature et la nature est infinie. Tous les hommes sont égaux et humbles devant elle. Ils ont besoin, pour rester sages, de se retremper dans l'amour universel de la vie. Dans son imagination repassèrent les étoiles bleues et glacées, les soleils aux crinières flamboyantes, l'écrin mystérieux des forêts.

- Mais comment, pensa-t-il juste avant de basculer dans le sommeil, faire redescendre une parcelle de cette conscience, de ce bonheur incroyable en chaque être humain ? La Déesse ne m'en a rien dit ! Elle n'a peut-être rien fait... Elle continue à danser comme une folle dans son palais sans s'occuper du vent gris et blanc des homme !

La nuit était pure. Les étoiles regardaient la terre et Autan rêvait, plongé dans un profond sommeil. Son père lui apparut, tel qu'il ne l'avait jamais vu encore. Il boxait l'air, donnait de violents coups de pieds, cherchait un ennemi invisible et Autan, spectateur, avait la certitude que c'était pour le protéger, le ramener à lui. Le songe était plein de sucs pour sa petite cervelle. Son père criait mais il ne comprenait pas clairement le message. Il était simplement content qu'il soit là, au coeur de son rêve. Combien de temps dura la scène ? Peut-être quelques secondes puisque les songes sont brefs comme l'éclair. Mais pour Autan, quand il s'éveilla frais et dispos au matin, il lui sembla que le combat avait duré toute la nuit. En tout cas plusieurs heures.

Il descendit précautionneusement de l'arbre nain et contempla le lever du soleil. L'horizon, sur cette terre plate, se déroulait comme un ruban sans fin et de hauts nuages croulaient l'un sur l'autre. L'aile d'une brise parfumée vint chatouiller ses narines. Il se sentit heureux, s'étira et fut tout étonné en se rappelant les graves pensées qui l'avaient agité le jour précédent.

- On est bien que sur terre ! s'écria-t-il. La nature est infinie, elle sera toujours le prolongement de mes rêves car elle ne me dira jamais tous ses secrets. Mais il faut d'abord aimer la terre, près des gens qui nous sont chers !

Sous l'emprise de son rêve de la nuit, il se mit à jouer avec les cailloux qui parsemaient ce sol dénudé. Il courut, essaya de jongler avec ou les lança sur l'arbre nain qu'il visait. Quand il était trop las, il venait s'adosser contre lui et rêvassait longuement à ses aventures. Quand l'énergie lui revenait, il se relevait et tapait à coups de pieds dans les cailloux, de toutes ses forces, pour les envoyer rouler le plus loin possible. Il ne s'ennuya pas car il aimait songer et se défouler tour à tour. Les heures défilèrent rapidement.

- Peut-être, réfléchissait-il, que je suis parvenu à la frontière des vents blancs et gris de la terre.

Alors la nuit revint mais ce ne fut pas une nuit tout à fait comme les autres. Les constellations flottaient déjà dans le ciel, l'air avait fraîchi et les immenses caravelles de nuages sur l'horizon restaient blanches. A ce moment, Autan, en fureur ou subitement inspiré, s'élança de toute sa vitesse contre l'arbre nain et lui décocha, comme il avait vu faire son père en rêve, le plus fort et le plus grand coup de pied qu'il ait jamais donné au cours de son existence. Une douleur aigüe (s'était-il fracassé le pied ?) le laissa à terre, aveuglé par trente-six chandelles. Mais bientôt il rouvrit les yeux.

L'arbre nain vibrait et une onde de choc impalpable s'était communiquée à tout le paysage. Autan aurait juré que les étoiles vacillaient et il se mit à pleuvoir. Mais ce n'était pas une pluie triste ! C'était des étoiles filantes qui traversaient les cieux. Belles, silencieuses. Une pluie abondante et céleste qui pénétrait la nuit. Des larmes qui fondaient et mouraient avant de toucher terre. Autan la reçut dans son coeur comme si la nuit rejetait ses voiles et révélait des mystères féconds. Il en était émerveillé. Parce que c'était encore un enfant, il se prit à croire que chacune de ces larmes fugitives allait atteindre les replis cachés de l'âme des hommes. Il se persuada que chacun, sur toute l'étendue de la terre, en quelque point qu'il se trouve, qu'il fasse jour, qu'il fasse nuit noire, était transpercé d'un de ces bonheurs obscurs de l'origine, du mystère de la vie qui lui redonnerait force et confiance.

Hypnotisé, il fit les cent pas, comme un somnambule. Des brises se levaient et l'accompagnaient. Dans de doux bruissements et frôlements elles lui racontaient des petits bouts d'histoire de tous les humains. Un peintre obscur et dans la misère reprenait son travail et illuminait une toile délaissée, faisant courir le soleil au bout de son pinceau.

- Comme il doit être heureux et soulagé, murmurait Autan. Lui-même se trouvait plus léger et moins fatigué. Il souriait, il avait envie de rire.

Une petite fille sourde retrouvait, après une opération miraculeuse, l'usage de ses deux oreilles et percevait enfin la voix de sa mère.

- Elles vont parler ! disait Autan. Elles vont s'entendre pour la première fois. Quels mots d'amour elles vont dire ! Elles vont renaître et elles aussi sauront que le monde n'était pas perdu pour toujours ! Elles auront encore le temps de s'aimer et d'en profitzr.

Un vieil homme perclus de douleurs recevait la visite de son fils avec lequel il se pensait brouillé pour toujours. Ses douleurs se relachèrent un instant, son âme fondait dans un de ses derniers bonheurs.

- Ils vont rattraper le temps perdu ! pensa Autan avec une grande émotion. La vie va redevenir amicale et chère pour tous les deux. Ils en ont fini d'avoir mal ! Leurs souvenirs vont couler, se mêler et ils vont rire et pleurer comme on pleure quand on vient au monde.

Autan marchait toujours éclairé par la pluie d'étoiles filantes. Les brises chuchotaient d'autres histoires tout près de son oreille. Tellement qu'il était impossible de les compter. Il ne les comprit pas toutes. Il en oubliait beaucoup mais les brises, apaisantes, ne taisaient jamais leurs murmures tandis que la nuit ruisselait toujours d'étoiles filantes. Autan boitait un peu à cause du coup de pied dans l'arbre nain mais il ne cessait pas d'aller et de venir. Son propre coeur lui semblait à son tour plus léger. Il pensait à ses deux vieux parents et au bonheur qu'il aurait à les retrouver. 

Les heures tournaient. Il se retrouva au petit matin poussé par les vents blancs et gris des hommes. De cela il était sûr. Il regarda derrière lui mais l'arbre nain avait disparu. Le ciel était pâle. Epuisé, il marchait cependant avec une gaité croissante. Il retournait chez lui et soudain reconnut sa petite plage. Son père marchait vers lui.

- Eh bien : Où étais-tu passé ? lui demanda doucement son père. Tu as fugué ? Nous étions inquiets. Nous t'avons cherché partout ! Partout !   

- J'étais chez la Déesse des Quatre-Vents !

- C'est vrai ? Tu l'as vue ? Tu l'as trouvée ? répondit affectueusement son père qui ne s'étonnait de rien de la part de son fils. Comment est-elle ?

- Oh ! dit Autan à voix basse, presqu' inaudible, elle est spéciale ! Très spéciale même !

- Tu as fait un rêve, petit Autan ?

- Je ne sais pas à vrai dire !

Il boitait toujours un peu. Son père passait sa main dans sa tignasse. Autan eut la sensation que ses doigts le caressaient au plus profond de son esprit. Que c'était bon après toutes ces aventures ! Leur petite maison fut bientôt en vue. Des flocons de neige commençaient à tomber.

- Tu nous ramènes la première neige, lui dit son père.



 

 
« Modifié: 02 juillet 2020 à 10:39:46 par Le nuage goéland »

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Re : La Déesse des Quatre-Vents (seconde version).
« Réponse #1 le: 13 juin 2020 à 10:07:51 »
Bonjour Le nuage goéland,

Quel genre de retour souhaiterais-tu avoir pour ce texte ? Qu'est-ce que tu en attends exactement ? :)

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Re : La Déesse des Quatre-Vents (seconde version).
« Réponse #2 le: 17 juin 2020 à 14:01:31 »
Bonjour. Merci de t'intéresser à ce texte. Je souhaiterais une impression d'ensemble : savoir si cela te plait. Je sais qu'il reste des fautes de frappe et d'orthographe. Je corrigerai. Mais je souhaite aussi avoir un retour sur les éventuelles maladresses, incohérences, répétition ou toute autre remarque sur la forme.

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Re : La Déesse des Quatre-Vents (seconde version).
« Réponse #3 le: 17 juin 2020 à 15:23:21 »
Bonjour Le nuage goéland,


Alors, dans un premier temps, j'ai lu jusqu'à « Autan n'aurait pas été Autan [...] il s'échappa », où je me suis arrêté parce que je commençais à avoir des difficultés de lecture.

Je dirais que, jusqu'au paragraphe cité, j'ai mis énormément de temps avant de trouver un fil conducteur. J'ai d'abord cherché un quelque chose de métaphorique avec l'Otan où ça parle un peu de guerres et de glaces froides, mais ça n'a pas vraiment donné quelque chose de probant. Ça peut arriver qu'un auteur parle d'un sujet d'actualité avec des images de conte, et le sujet de l'Otan pourrait entrer dans ce registre, mais je n'y ai rien trouvé de très significatif.


Enfin, j'ai fini par comprendre que cela te permettait avant tout de présenter ce petit personnage... Je vais lire la suite bientôt, comme ça je me ferai une idée de l'ensemble, mais il est vrai que j'ai eu des difficultés à comprendre pourquoi tu donnais autant de détails sur ce personnage si l'aventure se voulait adressée à des plus jeunes : c'est dur de retenir autant de complexité, surtout si le cœur du sujet serait ce voyage vers je ne sais où. À mes yeux, tu aurais pas mal de choses à tailler dans le marbre pour enlever ce qui peut paraître inutile et renforcer l'essence du texte.


Je reviens bientôt pour la suite de ma lecture, un plaisir de découverte malgré tout, et j'essaierai de prendre en compte tes besoins pendant ce second passage. :)

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Re : La Déesse des Quatre-Vents (seconde version).
« Réponse #4 le: 17 juin 2020 à 16:22:18 »
Merci pour cette réponse. Une petite précision : je sais que ça peut paraître étonnant mais je ne cherche pas spécialement à m'adresser aux plus jeunes mais me faire plaisir en écriture. Ce qui est un peu égoïste. Disons que je m'adresse aux gens qui ont de l'imagination. Le conte est terminé. J'espère que le fil conducteur apparaitra quand-même.   

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Re : La Déesse des Quatre-Vents (seconde version).
« Réponse #5 le: 19 juin 2020 à 14:22:59 »
Bonjour Le nuage goéland,


Oui pour ta réponse, je me permets d'ajouter que tu t'adresses à des gens qui auraient beaucoup, beaucoup d'imagination. ^^

J'ai lu la suite, et ça devient plus difficile encore pour moi de bien me figurer la spatialité et le déroulement des événements, je suis très vite désorienté par les changements soudains dans le fil narratif. Je trouve que tu aurais une certaine régularité à acquérir pour moins demander à ta lectrice ou ton lecteur de combler les manques par l'imagination.


Citer
Des rochers glissants, couverts d'algues épaisses, signalaient l'abord de la crique noire. Avec l'agilité de son jeune âge, il sut s'abstenir de trébucher. Et bientôt... Bientôt... Il repéra les points lumineux de la caverne. C'était un trou obscur environné d'un prodigieux entassement de rocs. Certains trapus, d'autres effilés comme des aiguilles. Une forêt de flèches granitiques suggérait une cité lancée à l'assaut du ciel. L'amoncellement de roches portait l'empreinte des forces sauvages de la nature. Le vent et la mer, au fil de temps immémoriaux, avaient sculpté dans la masse une variété de formes dont certaines semblaient encore dévorées d'un feu intérieur primitif.

- Holà ! s'exclama Autan, un peu bravache. Qui es-tu ?

Une crainte envahissante faisait battre ses paupières, mais il ne baissait pas les yeux. La fantaisie des éléments naturels avait poli la surface d'un roc de telle sorte qu'il figurait une calotte crânienne. Deux trous évidés évoquaient des orbites creuses.

- Tête de mort ! Tu ne me fais pas peur ! Ce n'est pas toi que je recherche.

Descriptions et dialogues sont deux choses assez différentes au cours du récit, si bien que l'esprit se focalise sur quelque chose de tout à fait différent selon ce dont il est parlé.

Ici, pour permettre à la lecture de s'orienter, tu pourrais éventuellement retrouver un équilibre entre descriptions et paroles en ajoutant une action avant chaque prise de parole :

Soudain, Autan se figea.
─ Holà ! s'exclama-t-il, un peu bravache. Qui es-tu ?



Citer
Avec un peu de recul, Autan s'avisa de trouées profondes au coeur du feuillage massif. [...] D'une blancheur de neige. Ou bien vertes comme de pâles émeraudes.

Dans les deux paragraphes de ce passage, j'ai vraiment eu du mal à faire le lien entre les paroles et les descriptions. J'ai vraiment eu le sentiment que tu demandais un gros effort à mon imagination pour combler les vides plutôt que de proposer un fil conducteur simple à suivre.


Je dirais de cette façon que tu aurais des moyens de faire évoluer modérément la narration. Quelques orientations à la lecture auraient été bienvenues pour que je garde un certain confort tout du long. Si tu souhaites pouvoir raconter cette histoire de bout en bout, tu aurais tout intérêt à employer un modèle de narration qui ne va ni trop rallonger l'introduction ni trop raccourcir les péripéties, sans quoi ça peut devenir difficile d'accès et difficile à imaginer.

En ce qui concerne la fin, « le conte est terminé » sur une note assez déroutante, je me demande si une morale à la fin n'aurait pas été bienvenue.


Voici pour ce qu'il me vient à la suite de ma lecture, je ne suis pas bien sûr d'avoir saisi ce que tu attends de mon passage par ici, donc j'ai fait de mon mieux pour apporter une impression de lecture sur la narration. En espérant que cela ne s'éloigne pas trop de tes préoccupations. :)

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Re : La Déesse des Quatre-Vents (seconde version).
« Réponse #6 le: 19 juin 2020 à 20:44:58 »
Oui, merci. Je souhaite des gens qui aient de l'imagination. Je tiens à ce texte quand bien même il ne serait pas réussi. J'espère ne pas être découragé pour le poster jusqu'au bout. Et je pense sincèrement et sans animosité qu'il ne peut pas convenir à ta sensibilité. J'ai oublié de mentionner dans ma précédente réponse que tu t'étais complètement égaré en évoquant l'Otan. Le titre parle de "vent" et le nom du personnage est Autan, qui est le nom d'un vent. Il vaut mieux ne pas toujours trop intellectualiser et se tourner, par exemple, vers le symbolisme du vent qui apparaît souvent dans plusieurs de mes textes. Lors d'un précédent post de ce texte, que j'avais alors laissé inachevé, j'avais eu la chance de tomber sur des commentaires qui captaient parfaitement l'ambiance du texte. Ce sont ceux-là qui me portent. Mais je doute aussi. Merci encore de t'y être arrêté.

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Re : La Déesse des Quatre-Vents (seconde version).
« Réponse #7 le: 19 juin 2020 à 21:58:18 »
D'accord,


Alors le conte n'est pas terminé, si j'ai bien compris.

Dans ce cas, je t'envoie tous mes encouragements pour retrouver l'inspiration, j'espère que tu trouveras une fin de conte qui te plaise et te donne envie de poursuivre l'aventure.

Si tu es trop exigeant envers tes lecteurs, il est possible que ceux-ci se découragent également de te commenter... mais de te lire aussi : c'est un équilibre à trouver entre l'effort que tu te demandes à toi-même et l'effort que tu demandes au lecteur pour te suivre ou te comprendre, un équilibre qui prend du temps, de l'écoute et beaucoup de patience.


En espérant que tu apprennes de tes déceptions autant que de tes réussites, bon courage à toi et à bientôt. ^^
« Modifié: 19 juin 2020 à 21:59:57 par Alan Tréard »

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Re : La Déesse des Quatre-Vents (seconde version).
« Réponse #8 le: 20 juin 2020 à 09:01:35 »
Merci de ton passage.

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Re : La Déesse des Quatre-Vents (seconde version).
« Réponse #9 le: 29 juin 2020 à 17:25:00 »
Impossible de sauvegarder le texte que je viens de taper. Pouvez-vous m'aider pour que mon travail ne soit pas perdu ? Merci.

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Re : La Déesse des Quatre-Vents (seconde version).
« Réponse #10 le: 29 juin 2020 à 19:03:14 »
Bonsoir

J ai trouve ton texte plaisant et bien ecrit............ :)

Mais j ai commence a m assoupir dans la promenade du vent - 4. Autan chevauche les vents.  :'(
Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

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Re : La Déesse des Quatre-Vents (seconde version).
« Réponse #11 le: 29 juin 2020 à 20:38:30 »
Merci d'être passé voir ce texte. C'est peut-être un peu long ! C'est déjà bien d'être allé jusqu'à la promenade des vents. Il ne manque plus que quelques lignes mais j'ai des difficultés à sauvegarder aujourd'hui. La fin demain. Si la technique ne trahit pas...

 


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